LIVRE PREMIER
Le comte Charles Véramont de Cliarney, dont le nom sans doute n'est pas encore oublié des érudits de notre temps, et pourrait au besoin se retrouver sur les registres de la police impériale, était né avec une prodigieuse facilité d'apprendre, mais sa haute intelligence, façonnée dans les écoles, y avait contracté le
pli de rargumentation. Il discutait beaucoup plus qu'il n'observait. Bref, il devait faire plutôt un savant qu'un philosophe, et c'est ce qui advint.
Dès l'âge de vingt-cinq ans, il possédait la connaissance complète de sept langues. Bien différent de tant d'estimables polyglottes, qui semblent ne s'être donné la peine d'étudier divers idiomes qu'afin de pouvoir faire preuve d'ignorance et de nullité devant les étrangers aussi bien que devant leurs compatriotes (car on peut être un sot en plusieurs langues), le comte de Charney usait de ces études préparatoires pour s'avancer vers d'autres beaucoup plus importantes.
S'il avait de nombreux valets au service de son intelligence, chacun d'eux, du moins, avait sa charge, ses occupations, et ses landes à défricher. Avec les Allemands, il s'occupait de la métaphysique; avec les Anglais et les Italiens, de la politique et de la législation ; avec tous, de l'histoire, qu'il pouvait interroger en remontant jusqu'à ses sources premières, grâce aux Hébreux, aux Grecs et aux Romains.
Il se livra donc tout entier à ces graves spéculations, ne négligeant point les sciences accessoires qui s'y rapportent. Mais bientôt, effrayé de cet horizon
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qui s'élargissait devant lui, se sentant broncher à chaque pas dans ce labyrinthe où il s'était engagé, fatigué de poursuivre vainement une vérité douteuse, il n'envisagea plus l'histoire que comme un grand mensonge traditionnel, et tenta de la reconstruire sur de nouvelles bases. Il fit un autre roman, dont les savants se moquèrent par envie, et le monde par ignorance.
Les sciences politiques et législatives lui présentaient quelque chose de plus positif; mais elles semblaient appeler tant de réformes en Europe ! Et, lorsqu'il essaya d'en signaler quelques-unes à faire, les abus lui parurent tellement enracinés dans l'édifice social, tant d'existences étaient assises et clouées sur un faux principe, qu'il se découragea, ne se sentant ni assez de force ni assez d'insensibilité pour renverser chez les autres ce que l'ouragan révolutionnaire n'avait pu détruire entièrement chez nous.
Puis, combien de braves gens, avec autant de lumières etde bonnes intentions que lui peut-être, avaient des théories en tout opposées à la sienne ! s'il allait mettre le feu auœ quatre coins du globe pour un doute I Cette réflexionl'humiliaplusencore que lesaberrations de l'histoire, et le laissa dans une perplexité pénible.
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La métaphysique lui restait.
C'est le monde des idées. Là les bouleversements paraissent moins effrayants, car les idées se choquent sans bruit dans les espaces imaginaires, comme l'a dit un poète allemand : sentence plus brillante que juste ; la pensée muette a un écho sonore.
Avec la métaphysique, Charney croyait ne compromettre le repos de personne, et il perdit le sien.
Là surtout, là, plus il s'avança vers les profondeurs de la science, analysant, discutant, argumentant, plus il n'entrevit qu'obscurité et confusion. L'insaisissable vérité, toujours fuyant à son approche, s'évanouissait sous ses pas, et, moqueuse, semblait voltiger à ses yeux comme un feu follet, qui vous attire pour vous égarer. Il la voyait, lumineuse, devant lui, et elle s'éteignait sous son regard, pour renaître où il ne la soupçonnait pas. Infatigable et tenace, s'armantde patience, il la suivait avec une prudente lenteur, pour la forcer dans son sanctuaire, et^ rapide, elle s'éloignait; il voulait hâter sa course pour l'atteindre, et, dès son premier mouvement, il l'avait dépassée, Il croyaitenfm la tenir! elle était sous sa main, dans sa main ! et elle glissait entre ses doigts, se divisant, se multipliant sur des points opposés. Vingt vérités brillaient à la fois
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autour de l'horizon de son intelligence, fanaux menteurs qui mettaient au défi sa raison!
Ballotté entre Bossuet et Spinosa, entre le déisme et l'athéisme, tiraillé par les spiritualistes, les sensualistes, les animistes, les ontologistes, les éclectiques et les matérialistes, il fut saisi d'un doute immense, qu'il résolut désespérément par une négation complète.
Laissant de côté les idées innées et la révélation des théologiens, la raison suffisante et V harmonie préétahlie de Leibnitz, la perception et la réflexion de Locke, V objectif et le subjectif de Kant, les sceptiques, les dogmatiques, et les empiriques, les réalistes et les nominaux, l'obseryation et l'expérience, le sentiment et le témoignage, la science des choses particulières et la puissance des universaux, il se renferma dans un panthéisme grossier ; il refusa de croire à une intelligence suprême. Le désordre inhérent à la création, les contradictions perpétuelles entre les idées et les choses, l'inégale répartition des biens et des forces, fixèrent dans sa cer /elle cette conviction, que la matière aveugle avait seule tout produit, et seule organisait et dirigeait tout.
Le hasard devint son dieu, le néant fut son espoir!
Il s'attacha à ce système avec transport, presque
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avec orgueil, comme s'il l'eût créé lui-même, se sentant heureux, en pleine incrédulité, d'être débarrassé de tous les doutes qui l'avaient assiégé.
La mort d'un parent venait de le laisser possesseur d'une grande fortune. Il dit adieu à la science, et résolut de vivre pour le bonheur.
Depuis l'installation du consulat aux affaires, la société en France s'était réorganisée avec luxe, avec éclat. Au milieu des fanfares de la victoire, qui se faisaient entendre de tant de côtés à la fois, tout était enivrement à Paris,
Charney fréquenta le monde, le monde opulent, le monde aimable et brillant, le monde des lumières, de la grâce et de l'esprit ; puis, au sein de ce tourbillon de la vie oisive et occupée de ce grand mouvement de plaisir, il fut tout surpris de ne point se sentir heureux.
Certains airs de contredanse, la parure des femmes et les parfums qui s'exhalaient autour d'elles, voilà seulement ce qui lui parut mériter quelque attention.
11 avait essayé d'une liaison d'intimité avec des hommes réputés pour leur savoir et leur bon sens; mais qu'il les trouva faibles, ignorants et saturés d'erreurs ! 11 les prit en pitié.
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C'est là un des pires inconvénients de l'excès dans les sciences humaines : on ne trouve plus personne à son niveau ; ceux mêmes qui en savent autant que vous ne le savent pas comme vous. Du faîte où l'on est monté, on voit les autres au-dessous de soi, misérables et petits : car, dans la hiérarchie de l'intelligence comme dans celle du pouvoir, l'isolement naît de la grandeur.
Vivre isolé, c'est le châtiment de quicon([ue veut trop s'élever!
Notre philosophe appela de plus en plus à son aide les jouissances matérielles et positives. Dans cette société renaissante, si longtemps sevrée de joie et de fêtes, maculée encore des luttes sanglantes de la Révolution, et qui, traînant après elle ses lambeaux de vertus romaines, dépassait du premier bond les fastueuses orgies de la Régence, il se signala par l'exagération de ses dépenses, de ses profusions, de ses folies. Efforts stériles!
Il eut des chevaux, des voitures, une table ouverte, il donna des concerts, des bals, des chasses; et le plaisir ne se montra nulle part avec lui ! Il eut des amis pour l'aduler dans ses triomphes, des maîtresses pour l'aimer dans ses instants de loisir, et, quoiqu'il
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eût mis un bon prix à tout cela, il ne connut ni l'amitié ni l'amour.
Toutes ces parades, toutes ces parodies de vie joyeuse ne purent dérider son cœur et le forcer à sourire une seule fois ; vainement il tentait de se laisser prendre en aveugle aux amorces enivrantes de la société. La sirène, à moitié hors des eaux, faisait éclater devant Thomme sa beauté de nymphe et sa voix séductrice; mais le regard insensé du philosophe plongeait aussitôt malgré lui sous Tonde pour y chercher le corps écailleux et la queue bifurquée du monstre.
Charney ne pouvait plus être heureux ni par la vérité ni par Terreur.
La vertu lui était étrangère, le vice indifférent.
Il avait sondé la vanité de la science, et le doux non-savoir lui était interdit. Les portes de cet Eden se trouvaient fermées à jamais derrière lui.
La raison lui semblait fausse; le plaisir lui semblait menteur.
Le bruit des fêtes le fatiguait; la retraite et le silence lui étaient douloureux.
En compagnie, il s'ennuyait des autres; seul, il s'ennuyait de lui-même.
Une profonde tristesse le saisit.
L'analyse philosophique, malgré ses efforts pour l'écarter, dominait toujours sa pensée, et, désenchantant son regard, ternissait, rapetissait, éteignait les plaisirs et le luxe au milieu desquels il voulait vivre. Les éloges de ses amis, les baisers de ses maîtresses, n'étaient plus pour lui que la monnaie courante avec laquelle on payait la part que l'on prenait de sa fortune, et ne témoignaient que du désir de s'attabler à ses dépens au banquet des heureux de ce monde.
Décomposant tout, réduisant tout à ses premiers éléments, par ce même esprit d'analyse, il fut atteint d'une singulière maladie ; maladie affreuse, plus commune qu'on ne pense, et qui s'attaque aux superbes pour les humilier.
Dans le tissu du drap fin de ses habits, il croyait sentir l'odeur infecte de l'animal qui en avait fourni la laine ; sur la soie de ses riches tentures, il voyait se promener le ver dégoûtant qui l'avait filée ; ses meubles élégants, ses tapis, ses reliures, ses colifichets de nacre et d'ivoire, ne lui présentaient plus que des débris et des dépouilles; la Mort, la Mort enjolivée, fécondée sous la sueur d'un sale artisan !
L'illusion était détruite, l'imagination paralysée. Il lui fallait des émotions cependant.
Cet amour, incapable de s'arrêter sur un seul objet, Charney prétendit l'étendre sur un peuple entier.
Il devint philanthrope !
Pour être utile à ces hommes qu'il méprisait, de nouveau il se livra à la politique, non plus à la politique spéculative, mais à la politique d'action. Il se fit initier à des sociétés secrètes; sectaire, il s'efforça de ressentir ce genre de fanatisme qui peut convenir encore aux esprits désillusionnés. Il conspira, enfin! Et contre qui? Contre la puissance de Bonaparte.
Peut-être cet amour patriotique, cet amour universel qui semblait l'animer, n'était-il au fond que de la haine pour un seul homme, pour un homme dont la gloire et le bonheur l'importunaient.
L'aristocrate Charney en revenait aux principes d'égalité; le fier gentilhomme, à qui on avait enlevé son titre de comte, qu'il tenait de ses pères, ne voulait pas qu'on prît impunément celui d'empereur, qu'on ne pouvait tenir que de son épée.
Quelle fut celte conspiration? Peu importe!
Il nemanquait point de conspirationsà cette époque. Celle-ci, qui couvait de 1803 à 1804, n'eut même pas le loisir d'éclater : la police, providence occulte qui
veillait déjà aux destinées du futur empire, l'éventa à temps. On ne jugea point à propos pour elle de faire du bruit, même celui d'une fusillade à la plaine de Grenelle; et les principaux chefs, surpris, enlevés à domicile, condamnés presque sans jugement, furent séparément distribués dans les prisons, citadelles ou forteresses des quatre-vingt-seize départements de la France consulaire.
Je me rappelle que, traversant les Alpes grecques pour me rendre en Italie, moi, touriste, voyageant à pied, la sacoche sur l'épaule et le bâton ferré à la main, je m'arrêtai pensif à contempler, non loin du col de Rodoretto, un gros torrent, enflé par la fonte des glaciers supérieurs.
Le bruit qu'il faisait en roulant, les cascades écumeuses dont son cours était parsemé, les couleurs variées dont ses eaux se montraient teintes, tour à tour jaunes, blanches, noires, témoignaient qu'il avait creusé son lit à travers des couches de marne, de calcaire et d'ardoise; les blocs énormes de marbre et de
silex qu'il avait pu déchausser, mais non arracher du sol, formaient comme autant de cataractes, ajoutant un bruit nouveau à tous ses bruits, des cascades nouvelles à toutes ses autres cascades; des arbres entiers, charriés par lui, à moitié hors de Feau, avaient d'un côté leur feuillage agité par le vent, qui soufflait avec force, et de l'autre tourmenté par les flots bondissants; des fragments de terrain, encore couverts de leur verdure, îlots détachés de ses rives, flottaient de même à la surface du torrent et allaient se briser contre les arbres, comme les arbres se fracassaient en se heurtant contre les blocs de marbre et de silex. Tout ce clapotage, tous ces murmures, tout ce fracas, tous ces spectacles, resserrés entre deux hautes berges escarpées, me tinrent quelque temps en émoi et en méditation.
Ce torrent, c'est le Clusone.
Je côtoyai ses bords, et j'arrivai avec lui dans l'une des quatre vallées dites protestantes, en souvenir des anciens Vaudois réfugiés là jadis.
Mon torrent n'avait plus son allure rapide et désordonnée, ni ses cent voix hurlantes et glapissantes. Il s'était adouci, il avait rejeté ses arbres et ses îlots sur quelque rive aplatie ou dans le fond de quelque
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anse; ses couleurs s'étaient fondues en une seule, et la vase de son lit ne venait plus obscurcir sa surface. Courant encore avec force, mais avec décence, propre, presque coquet, il singeait la petite rivière pour caresser de ses flots les murailles de Fénestrelle.
Je vis alors Fénestrelle, gros bourg célèbre par l'eau de menthe qu'on y fabrique, et plus encore par les forts qui couronnent les deux montagnes entre lesquelles le bourg est placé. Ces forts, qui communiquent ensemble par des chemins couverts, avaient été démantelés en partie durant les guerres de la République; l'un deux cependant, réparé, ravitaillé, était devenu prison d'Etat aussitôt que le Piémont était devenu France.
Eh bien, c'est là, dans ce fort de Fénestrelle, que fut confiné Charles Véramont, comte de Charney, accusé d'avoir voulu renverser le gouvernement régulier et légal de son pays, pour y substituer un régime de désordre et de terreur.
Le voici donc séparé des hommes du plaisir et des hommes de la science, ne regrettant ni les uns ni les autres, oubliant sans trop d'amertume cet espoir de régénération politique qui un instant a semblé ranimer son cœur usé; disant un adieu forcé, mais plein de
résignation, à sa fortune, dont toute la pompe n'a pu l'étourdir; à ses amis, qui l'ennuyaient; à ses maîtresses, qui le trompaient; ayant pour demeure, au lieu de son vaste et brillant hôtel, une chambre triste et nue, et pour unique valet son geôlier.
Que lui importent à lui la tristesse et la nudité de sa chambre? L'indispensable nécessaire s'y trouve, et il est las du superflu. Son geôlier même lui paraît supportable.
Sa pensée seule lui pèse.
Cependant, quelle autre distraction lui reste- t-il?
Toute correspondance avec l'extérieur lui est interdite. Il ne possède et ne peut posséder ni livres, ni plumes, ni papier. Ainsi l'exige la discipline de la prison.
Ce n'eût point été là une privation pour lui autrefois, quand il ne songeait qu'à se dérober au mal scientifique dont il était obsédé. Aujourd'hui, un livre lui eût donné un ami à consulter, surtout un adversaire à combattre. Séquestré du monde, il fallut bien se replier sur soi-même, vivre avec son ennemi, avec sa pensée.
Mais qu'elle est acre et accablante, cette pensée qui sans cesse l'entretient de sa position désespérée!
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qu'elle est froide et lourde pour lui, pour lui que la nature a d'abord comblé de ses dons, que la société entoura dès sa naissance de ses faveurs et de ses privilèges; pour lui, aujourd'hui captif et misérable; pour lui qui a tant besoin de protection et de secours, et qui ne croit ni à la puissance de Dieu ni à la pitié des hommes !
Il essaye encore de se débarrasser de ce démon raisonneur qui le glace, qui le brûle quand il le laisse se débattre enfermé dans ses rêveries. De nouveau il veut vivre avec le monde du dehors, dans le monde matériel. Mais combien il s'est rétréci devant son regard, ce monde! Jugez-en.
Le logement occupé par le comte de Charney était à l'arrière-partie de la citadelle, dans un petit bâtiment élevé sur les débris d'une ancienne et forte construction qui tenait autrefois aux ouvrages de défense de la place, et que le développement des nouveaux travaux de fortifications avait rendue inutile.
Quatre murs nouvellement blanchis à la chaux, ce qui ne lui permettait plus de retrouver les traces de ceux qui avant lui avaient habité ce lieu de désolalion ; une table sur laquelle il ne pouvait que manger; une chaise dont la poignante unité semblait l'avertir
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que jamais un être humain ne viendrait là s'asseoir près de lui; un coffre pour son linge et ses vêtements ; un petit bufYet de bois blanc peint, à moitié vermoulu, avec lequel contrastait singulièrement un riche nécessaire en acajou, placé dessus et damasquiné d'argent sur toutes ses faces (c'était la seule part qu'on lui eût laissée de sa splendeur passée); un lit étroit, mais assez propre; une paire de rideaux de toile bleue, qui pendaient à sa fenêtre comme un objet de luxe dérisoire, comme une raillerie amère; car, vu l'épaisseur de ses barreaux et le haut mur s'élevant à dix pieds en face, il ne devait craindre ni les regards curieux, ni l'importunité des rayons trop ardents du soleil : tel était l'ameublement de sa chambre.
Au-dessus de cette chambre il en existait une autre, en tout pareille à la sienne, mais vide, inoccupée; car il n'avait point de compagnon dans cette partie de la forteresse.
Le reste de son univers se bornait à un escalier en pierre court et massif, tournant brusquement en spirale pour aboutir à une petite cour pavée, enfoncée dans un des anciens fossés de la citadelle.
C'était là le lieu de promenade où, deux heures par jour, il allait prendre autant d'exercice et jouir
d'autant de liberté que le permettait le régime prescrit par le commandant.
De là, le prisonnier pouvait apercevoir la sommité des montagnes et les vapeurs qui s 'élevaient de la plaine : car les constructions de la forteresse, s'abaissant tout à coup à l'orient du préau^ y laissaient pénétrer l'air et le soleil. Mais une fois dans sa chambre, un horizon de maçonnerie frappait seul ses regards au milieu de cette nature pittoresque et sublime dont il était entouré. A sa droite verdoyaient les coteaux enchantés de Saluées; à sa gauche se développaient les dernières ondulations des vallées d'Aoste et les rives de la Chiara; il avait devant lui les plaines merveilleuses de Turin; derrière lui les Alpes qui grandissaient, s'échelonnaient, parées de rochers, de forêts et d'abîmes, du mont Genèvre au mont Cenis; et il ne voyait rien, rien qu'un ciel brumeux suspendu sur sa tête dans un cadre de pierres, rien que les pavés de sa cour et le grillage de sa prison , rien que cette haute muraille qui lui faisait face, et dont l'uniformité fatigante n'était interrompue que vers son extrémité, par une petite fenêtre carrée où de temps en temps lui était apparue à travers les barreaux une figure triste et refrognée.
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Voilà le monde circonscrit où désormais il lui fallait chercher ses distractions et trouver ses joies !
Il s'évertua l'esprit pour y réussir.
Il crayonna, il charbonna les murs de sa chambre de chiffres et de dates qui lui rappelaient les événements heureux de sa jeunesse; mais qu ils étaient en petit nombre! Il sortait de ces souvenirs le cœur plus affaissé.
Puis son démon fatal, sa pensée, revint avec ses convictions désolantes, et il les formula en sentences qu'il ne craignit point d'inscrire aussi sur son mur, près des noms de sa mère et de sa sœur!
Voulant triompher enfin de son abstraction maladive et de son oisiveté pesante, il tâcha de se façonner aux choses frivoles et puériles ; il courut de lui-même au-devant de cet abrutissement que donne le longséjour des prisons : il s y plongea, il s'y vautra avec transport.
Il parfila du linge et de la soie, le savant !
Il fit des chalumeaux de paille, il construisit des vaisseaux pavoises avec des coquilles de noix, le philosophe !
Il fabriqua des sifflets, des coffrets ciselés et des paniers à claire-voie avec des noyaux, l'homme de
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génie! des chaînes et des instruments sonores avec Télastique de ses bretelles, le révolutionnaire!
Puis il s'admira dans ses œuvres ; puis, bientôt après, le dégoût le prit, et il foula tout aux pieds!
Pour varier ses occupations, il sculpta sur sa table mille dessins bizarres.
Jamais écolier ne découpa son pupitre, ne le chargea d'arabesques, en relief et en entaille, avec plus de patience et d'adresse. Le pourtour de l'église de Caudebec, la chaire et les palmiers de Sainte-Gudule, à Bruxelles, ne sont pas décorés d'une plus grande profusion de figures de bois. C'étaient des maisons sur des maisons, des poissons sur des arbres, des hommes plus hauts que des clochers, des bateaux sur des toits, des voitures en pleine eau, des pyramides naines et des mouches gigantesques ; tout cela horizontal, vertical, oblique, sens dessus dessous, pêle-mêle, tête bêche, véritable chaos hiéroglyphique, dans lequel parfois il s'efforçait à chercher un sens symbolique, une suite, une action : car celui qui croyait tant à la puissance du hasard pouvait bien espérer trouver un poème complet sur les découpures de sa table, comme un dessin de Raphaël sur les veines bigarrées d'une racine de buis.
Il s'ingénia ainsi à multiplier des difficultés à vaincre, des problèmes à résoudre, des énigmes à deviner, etrennui,leformidableennui,vintlesurprendre encore au milieu de toutes ces graves occupations !
Cet homme dont la figure s'était montrée à l'extrémité de la grande muraille eût pu lui fournir des distractions plus réelles peut-être ; mais celui-ci semblait éviter son regard, se retirant de ses barreaux sitôt que le comte paraissait vouloir Texaminer avec quelque attention. Charney le prit tout d'abord en haine.
Il avait si bonne opinion de l'espèce, que ce mouvement de retraite suffit pour lui donner à penser que l'inconnu était un espion chargé de le surveiller jusque dans les loisirs de sa prison, ou un ancien ennemi jouissant de sa misère et de son abaissement.
Quand il interrogea le geôlier à ce sujet, celui-ci essaya de le détromper.
« C'est un prisonnier comme vous, lui dit-il, un Italien, bon homme, bon chrétien, car je le trouve souvent en prière. »
Charney haussa les épaules.
« Et pourquoi est-il ici? lui demanda-t-il.
— Il a voulu assassiner l'empereur.
— Est-ce donc un patriote?
— Patriote ? oh ! non ; mais le pauvre homme avait un fils et une fille; et il n'a plus qu'une fille, et son fils est mort en Allemagne... Un boulet lui a cassé une dent. Povero figlhilo!
— Alors c'était un transport d'égoïsme! murmura Charney.
— Tête-bleue! vous n'êtes pas père, signor conte? ajouta le geôlier. Si mon petit Antonio, qui tette encore, devait être sevré au profit de l'Empire, qui a dans ce moment le même âge que lui, à peu près... Christo Santo! Mais silence, je ne veux loger à Fénestrelle qu'avec des clefs à ma ceinture ou sous mon chevet.
— Et quelles sont aujourd'hui les occupations de ce hardi conspirateur?
— Il attrape des mouches », dit le geôlier avec un regard demi-railleur.
Charney ne détesta plus son voisin ; il le méprisa. « C'est donc un fou? s'écria-t-il.
— Perche pazzo, signor conte? Plus nouveau que lui au logis, vous êtes déjà devenu un maestro dans l'art de la sculpture sur bois. Pazienza! ^)
Malgré l'ironie qu'exprimaient ces derniers mots, Charney reprit ses travaux manuels, l'explication de
ses hiéroglyphes, remèdes toujours impuissants contre le mal dont il était tourmenté.
Dans ces puérilités, dans ces ennuis, passa tout un hiver.
Heureusement pour lui un nouveau sujet de distraction allait bientôt venir à son aide.
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Un jour, à l'heure prescrite, Charney se promenait dans son préau, la tête baissée, les bras croisés derrière le dos, marchant pas à pas, lentement, doucement, comme pour agrandir l'étroite carrière qu'il lui était permis de parcourir.
l^e printemps s'annonçait; un air plus doux dilatait ses poumons, et vivre libre, maître du terrain et de l'espace, lui semblait alors les seuls biens désirables.
11 comptait un à un les pavés de sa petite cour, sans doute pour vérifier l'exactitude de ses anciens calculs, car il n'était pas à les nomhrer pour la première fois, quand il aperçut, là, devant lui, sous ses yeux, un
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faible monticule de terre légèrement soulevé entre deux pavés, et divisé béant à son sommet.
Il s'arrêta, et le cœur lui battit sans qu'il put s'en rendre compte. Mais tout est espoir ou crainte pour un captif! Dans les objets les plus indifférents, dans l'événement le plus minime, il cherche une cause merveilleuse qui lui parle de délivrance.
Peut-être ce faible dérangement à la surface est-il produit par un grand travail dans l'intérieur de la terre! Des conduits praticables existent sous le sol qui va s'ouvrir et lui livrer un passage à travers les champs et les montagnes ! Peut-être ses amis ou ses complices d'autrefois emploient-ils la sape et la mine pour arriver jusqu à lui et le rendre à la vie et à la liberté.
Il écoute, attentif, et croit entendre un bruit sourd et prolongé sortir des entrailles de la forteresse; il relève la tête, et Tair ébranlé lui apporte les tintements rapides du tocsin. Le roulement des tambours se répète le long des remparts, comme un signal de guerre. Il tressaille et porte à son front mouillé de sueur une main convulsive.
Va-t-il donc être libre? la France a-t-elle changé de maître?
Ce rêve ne fut qu'un éclair. La réflexion tua Tillusion. Il n'a plus de complices et n'eut jamais d'amis! Il écoute encore ; les mêmes bruits frappent son oreille, mais en faisant naître en lui d'autres pensées. Ce bruit du tocsin, ces roulements de tambour, c'est le son lointain d'une cloche d'église qu'il entend tous les jours à la même heure, c'est le rappel accoutumé, qui ne peut mettre en émoi que quelques soldats traînards delà citadelle.
Charney sourit amèrement et se prend en pitié lorsqu'il songe qu'un animal obscur, une taupe fourvoyée de son chemin , sans doute, un mulot qui a gratté la terre sous ses pieds, lui a fait croire un instant à l'affection des hommes et au bouleversement du grand empire !
Il voulut en avoir le cœur net cependant, et, s'ac = croupissant près du petit monticule, il enleva légèrement du doigt l'une des parties de son sommet divisé, puis l'autre. Et il vit avec étonnement que cette folle et rapide émotion dont il s'était senti saisi un instant n'avait pas même été causée par un être agissant, remuant, grattant, armé de dents et de griffes, mais par une faible végétation, germant à peine, pâle et languissante.
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Se relevant profondément humilié, il allait l'écraser du pied, lorsqu'une brise fraîche, après avoir passé sur les buissons de chèvrefeuille et d'aubépine, arriva jusqu'à lui, lui demandant grâce pour lapauvre plante , qui elle aussi aurait peut-être un jour des parfums à lui donner.
Une autre idée lui vint, qui l'arrêta encore dans son mouvement de dépit.
Comment cette herbe tendre, molle, et si fragile qu'on l'eût brisée en la touchant, avait-elle pu soulever, diviser et rejeter en dehors cette terre séchée et durcie au soleil, foulée par lui-même et presque cimentée aux deux fragments de grès entre lesquels elle était resserrée?
Il se courba de nouveau et l'examina avec plus d'attention.
Il vit à son extrémité supérieure une espèce de double valve charnue qui, se repliant sur les premières feuilles, les préservait de l'atteinte d'un corps hostile, et les mettait à même de percer cette croûte terreuse pour aller chercher Tair et le soleil.
« Ah! se dit-il! voilà tout le secret! Elle tient de sa nature ce principe de force, ainsi que les petits poulets qui, avant que de naître, sont déjà armés d'un
bec assez dur pour briser la coquille épaisse qui les renferme. Pauvre prisonnière, tu possédais au moins dans ta captivité les instruments qui pouvaient t'aider à t'en affrancliir ! »
Il la regarda encore quelques instants, et ne songea plus à l'écraser.
Le lendemain, à sa promenade ordinaire, marchant à grands pas, distrait, il faillit mettre le pied dessus, et s'arrêta court. Surpris lui-même de l'intérêt que lui inspire sa nouvelle connaissance, il prend acte de ses progrès.
La plante a grandi, et les rayons du soleil l'onl débarrassée à moitié de cette pâleur maladive apportée par elle en naissant. Il réfléchit sur la puissance que possède C( tte faible tige étiolée d'absorber l'essence lumineuse, de s'en nourrir, de s'en fortifier, et d'emprunter au prisme les couleurs dont elle se revêt, couleurs assignées d'avance à chacune de ses parties.
« Oui, ses feuilles, sans doute, pensa-t-il, seront teintes d'une autre nuance que sa tige ; et ses fleurs donc! quelles couleurs auront-elles? jaune, bleu, rouge? Comment, nourries des mêmes sucs que la lige et les feuilles, ne se revêtiront-elles pas de la
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même livrée? Comment puiseront-elles leur azur et leur écarlate là où les autres n'auront trouvé qu'un vert sombre ou clair? Il en sera ainsi cependant ; car, malgré la confusion et le désordre des choses d'ici bas, la matière suit une marche régulière quoique aveugle ; bien aveugle ! répéta-t-il : je n'en voudrais pour preuve que ces deux lobes charnus qui ont facilité à la plante sa sortie de terre, mais qui, maintenant inutiles à sa conservation, se nourrissent encore de sa substance, et pendent renversés en la fatiguant de leur poids. A quoi lui servent-ils? »
Comme il disait et que la nuit était proche, nuit de printemps, parfois glaciale^ les deux lobes se relevèrent lentement sous ses yeux, et, semblant vouloir se justifier du reproche, ils se rapprochèrent et renfermèrent dans leur sein, pour le protéger contre le froid et la morsure des insectes, ce tendre et fragile feuillage à qui le soleil allait manquer, et qui alors, abrité et réchauffé, dormit sous les deux ailes que la plante venait de replier mollement sur lui.
Le savant comprit d'autant mieux cette réponse muette, mais décisive, que les parois extérieures du bivalve végétal avaient été entamées, mordillées^ la
nuit précédente, par de petites limaces, dont elles conservaient encore les traces argentées.
Cet étrange colloque, de pensées d'un côté et d'action de l'autre, entre l'homme et la plante, n'en devait point rester là. Cliarney ne s'était pas si longtemps occupé de discussions métaphysiques pour se rendre facilement à une bonne raison.
« C'est bien, répliqua-t-il : ici, comme ailleurs, un heureux concours de circonstances fortuites a favorisé cette création débile. Naître armé d'un levier pour soulever le sol et d'un bouclier pour protéger sa tête, c'était une double condition de son existence; si elle n'eût été remplie, cette herbe serait morte étouffée dans son germe, comme des myriades d'autres individus de son espèce, que la nature, sans doute, a créés imparfaits, inachevés, inhabiles à se conserver et à se reproduire, et qui n'ont eu qu'une heure de vie sur la terre. Peut-on calculer combien de combinaisons fausses et impuissantes la nature a essayées avant de parvenir à enfanter un seul être organisé pour la durée ? Un aveugle peut atteindre au but ; mais que de flèches perdues! Depuis des milliers de siècles, un double mouvement d'attraction et de répulsion triture la matière : est- il donc étonnant que le hasard ait
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tant de fois frappé juste? dette enveloppe peut protéger les premières feuilles, j'y consens; mais grandira-1- elle, s'élargira- t-elle pour abriter et garantir aussi les autres feuilles contre la froidure et l'attaque de leurs ennemis ?Non ! Au printemps prochain , quand un autre feuillage renaîtra, aussi tendre, aussi fragile que celui-ci, sera-telle là pour le protéger encore? Non I Rien donc n'a été calculé là dedans ; rien n'y est le fruit d'une pensée intelligente, mais bien d'un hasard heureux ! »
Monsieur le comte, la nature vous garde plus d'une réponse capable de rétorquer vos arguments. Patientez; observez-la dans cette production faible, isolée, sortie de ses mains et jetée dans la cour de votre prison, au milieu de vos ennuis, peut-être moins par un coup du hasard que par une bienveillante prévision de la Providence. Ces excroissances, où, de vous-même, vous avez deviné un levier et un bouclier, ont déjà rendu d'autres services à ce faible végétal. Après lui avoir servi d'enveloppe dans un sol glacé, durci par l'hiver, le temps venu, elles lui ont prêté leurs mamelles nourricières; elles l'ont allaité alors que, simple germe, il n'avait point encore de racines pour aller chercher les sucs de la terre, ou de
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feuilles pour aspirer l'air et le soleil. Vous avez eu raison, monsieur le comte : ces ailes protectrices, qui jusqu'à présent couvaient si maternellement la jeune plante, ne se développeront point avec elle; elles tomberont, mais après avoir accompli leur tâche, et quand leur pupille, pouvant se passer de leur aide, aura pris quelque force pour résister. Ne vous inquiétez pas de son avenir ; la nature veille sur cette herbe comme sur les autres plantes ses sœurs, et, tant que lesventsdunordluisoufflerontdesAlpeslesbrouillards humides et les flocons de neige, les feuilles nouvelles, encore dans le bourgeon, y trouveront un asile sûr, un logement disposé pour elles, fermé aux impressions de l'air, calfeutré de gomme et de résine, qui se distendra selon leurs besoins, ne s'ouvrira qu'à temps et sous un ciel favorable. Elles n'en sortiront que couvertes de chaudes fourrures, de duvets cotonneux qui les défendront des dernières gelées ou des caprices atmosphériques. Mère jamais a-t-elle veillé avec plus d'amour à la conservation de ses enfants ? Voilà ce que vous sauriez depuis longtemps, monsieur le comte, si, descendant des régions abstraites de la science humaine, vous aviez autrefois daigné abaisser vos regards sur les simples et naïfs ouvrages de Dieu. Plus
VOS pas se seraient tournés vers le Nord, plus ces communes merveilles eussent surgi patentes à vos yeux. Là où le danger s'accroît, les soins de la Providence redoublent!
Le philosophe avait suivi attentivement tous les progrès et les transformations de la plante. De nouveau il avait lutté contre elle par le raisonnement, et de nouveau elle avait eu réponse à tout !
« A quoi bon ces poils épineux qui garnissent ta tige? » lui disait-il.
Et le lendemain, elle les lui montrait chargés d'un givre léger, qui, grâce à eux, tenu à distance, n'avait pu glacer sa tendre écorce.
« A quoi te servira dans les beaux jours ta chaude douillette de ouate et de duvet? «
Les beaux jours étaient venus, et elle s'était dépouillée sous ses yeux de son manteau d'hiver, pour se parer de sa verte toilette de printemps, et ses nouveaux rameaux naissaient affranchis de ses soyeuses enveloppes, désormais inutiles.
« Mais que l'orage gronde, le vent te brisera, et la grêle hachera tes feuilles trop tendres pour lui résister! w
Le vent avait soufflé, etla jeune plante, bien faible
encore pour oser lutter, courbée jusqu'à terre, s'était défendue en cédant. La grêle était venue, et, par une nouvelle manœuvre, les feuilles, se redressant le long de la tige pour la garantir comme d'un réseau de mailles serrées les unes contre les autres pour se protéger mutuellement, ne se présentant, qu'à revers aux coups de l'ennemi, avaient opposé leurs solides nervures à la pesanteur des projectiles atmosphériques. Cette fois comme l'autre, la plante était sortie du combat, non sans quelques légères mutilations, mais vive et forte encore, et prête à s'épanouir devant le soleil qui allait cicatriser ses blessures.
« Le hasard est-il donc intelligent? s'écriait Charney; faut-il spiritualiser la matière ou matérialiser l'esprit? » Et il ne cessait d'interroger sa muette interlocutrice ; il aimait à la voir croître, à la suivre dans ses graduelles métamorphoses.
Un jour, après qu'il l'eut contemplée longtemps, il se surprit à rêver près d'elle, et ses rêveries avaient une douceur inaccoutumée, et il se sentait heureux de les prolonger en marchant à grands pas dans sa cour. Puis, relevant la tête, il aperçut à la fenêtre grillée du grand mur Yaltrapeur de mouches qui semblait l'observer. Il rougit d'abord, comme si l'autre
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eût pu deviner sa pensée, et il lui sourit ensuite, car ilne le méprisait plus. En avait-il le droit ? Ne venait-ii pas, lui aussi, d'absorber son esprit dans la contemplation d'une des créations infimes de la nature?
« Qui sait, se disait-il, si cet Italien n'a pas découvert dans une mouche autant de choses dignes d'être étudiées, que moi dans ma plante? »
En rentrant dans sa chambre, ce qui d'abord frappa sa vue, ce fut cette sentence fataliste, inscrite par lui sur le mur deux mois auparavant :
Le hasard est aveugle, et seul il est le père de la création.
Il prit un charbon, et écrivit dessous :
Peut-être I
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Cliarney ne crayonnait plus sur son mur, il ne sculptait plus sur sa table que des tiges naissantes protégées par leurs cotylédons, que des feuilles avec leurs découpures et leurs nervures saillantes. Il passait la plus grande partie de ses heures de promenade devant sa plante, à l'examiner, à l'étudier dans ses développements, et, rentré dans sa chambre, souvent^ à travers ses barreaux, il la contemplait encore.
C'était là maintenant l'occupation favorite, le jouet, la marotte du prisonnier. S'en fatiguera-t-il aussi facilement que des autres ?
Un matin, de sa fenêtre, il vit le geôlier, traversant ea cour d un pas rapide, passer si près de la plante,
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qu'il semblait l'avoir dû briser de son pied. Le frisson lui en prit.
Quand Ludovic, à l'heure du déjeuner, viendra lui apporter sa pitance, il lui recommandera d'épargner l'unique ornement de sa promenade ; rien ne lui paraît plus simple, et un refus de la part du geôlier est impossible. Cependant, quand la chaussure ferrée du Piémontais retentit de nouveau sur le pavé de la cour, et ensuite sur les marches de son escalier, il ne sait plus trop comment s'y prendre pour formuler cette demande, qui d'abord lui a paru si facile à faire. L'hésitation et le doute s'emparent de son esprit.
Peut-être le régime de propreté de la prison exiget-il qu'on débarrasse la cour de cette végétation parasite : c'est donc une faveur qu'il va implorer; cette faveur, possède-t-il aujourd'hui de quoi la payer ce que lui-même l'estime? Ce Ludovic l'a déjà si fort pressuré, en le rançonnant sur tous les objets que la geôle se réserve le droit de fournir aux prisonniers! D'ailleurs, Charney a jusque-là rarement adressé la parole à cet homme, dont les manières brusques et le caractère sordide lui répugnent. Sans doute il le trouvera peu disposé à lui être agréable. Puis, sa fierté souffre de se montrer par ses goûts sur la même ligne
à peu de chose près, que Yallrapeur de mouches, pour lequel il a si clairement témoigné de son mépris. Puis enfin, il prévoit un refus net, insolent, tranché; car l'inférieur, à qui sa position donne momentanément le droit d'admettre ou de refuser^ use presque toujours de son pouvoir avec rudesse : il ne sait pas que l'indulgence est un acte de force.
Un refus eût à la fois blessé le noble prisonnier dans ses espérances et dans son orgueil.
Ce ne fut donc qu'avec une foule de précautions oratoires, et en s'étayant de la connaissance philosophique qu'il avait des faiblesses humaines, que Charney entama son discours, logiquement disposé dans sa tête pour arriver à son but sans compromettre son amourpropre, ou plutôt sa vanité.
Il commença d'abord par adresser la parole au geôlier en italien : c'était réveiller ses souvenirs d'enfance et de nationalité. Il lui parla de son fils, de son jeune Antonio : il savait faire vibrer sa fibre sensible, et le forcer de lui prêter attention; ensuite, tirant de son riche nécessaire une petite timbale de vermeil, il le chargea de la donner de sa part à l'enfant.
Ludovic sourit et refusa.
Charney, quoique un peu décontenancé; ne se tint
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pas pour battu. Il insista, et par une adroite transition : « Je sais, lui dit-il, qu'un hochet, quelque image coloriée ou des fleurs, lui conviendraient peut-être mieux ; mais vous pouvez vendre cette timbale, citoyen Ludovic, et en consacrer le prix à lui acheter un jouet à votre choix. »
11 lança alors un : Mais à propos de fleurs ! qui le fit entrer en matière.
Ainsi, l'amour du pays, l'amour paternel, les souvenirs d'enfance, l'intérêt personnel, ces grands mobiles de l'humanité, il avait tout mis en œuvre pour arriver à ses lins. Qu'eût-il fait de plus s'il se fût agi de son propre sort? Jugez s'il aimait déjà sa plante !
« Signor conte, lui dit Ludovic quand il eut cessé déparier, gardez votre nacchera indorata; son absence ferait pleurer les autres bijoux de votre jolie cassette. Vous avez oublié que miocaro bambùio a trois mois de date et peut boire encore sans gobelet. Quant à votre giroflée...
— Comment, une giroflée! C'est une giroflée! s'écria Charney, sottement désappointé d'avoir entouré de tant de soins une fleur aussi vulgaire.
— Sac à papious! je n'en sais rien, signor conte. A
mes yeux, toutes les plantes sont plus ou moins des giroflées ; je ne m'y connais pas. Mais puisqu'il est question de celle-là, vous vous y êtes pris un peu tard pour la recommander à mamiséricorde.Dèslongtemps j'aurais mis la botte dessus, sans nulle intention de nuire ni à vous ni à la belle, si je ne m'étais aperçu du tendre intérêt que vous lui portez.
— Oh ! cet intérêt, dit Charney un peu confus, n'a rien que de très simple..
— Ta, ta, ta, je sais ce qui retourne, reprit Ludovic, en cherchant à cligner de l'œil d'un air entendu : il faut une occupation aux hommes ; ils ont besoin de s'attacher à quelque chose, et les pauvres prisonniers n'ont pas le choix. Tenez, signor conte, nous avons de nos pensionnaires qui sans doute autrefois étaient de gros personnages, de fines cervelles (car ce n'est pas le fretin qu'on amène ici) ; eh bien! aujourd'hui, ils s'amusent et s'occupent à peu de frais, je vous jure. L'un attrape des mouches, il n'y a pas de mal ; l'autre, ajouta-t-il avec un nouveau clignement d'yeux qu'il essaya de rendre plus significatif encore que le premier, l'autre trace, à grand renfort de canifs et de couteaux, des images sur sa table de sapin, sans songer que je suis responsable du mobilier de l'endroit. »
Le comte voulut prendre la parole, il ne lui en laissa
pas le temps.
<c Ceux-ci élèvent des serins et des chardonnerets, ceux-là de petites souris blanches. Moi, je respecte leurs goûts, et à tel point, benedetto Dio! que j'avais un chat superbe , énorme, à longs poils blancs , angora ; il sautait et gambadait le plus gentiment du monde, et, quand il faisait son somme, on eût dit un manchon qui dormait; ma femme en était folle, moi aussi : cependant je l'ai donné; car ce petit gibier-là pouvait le tenter, et tous les chats du monde ne valent pas la souris d'un captif!
— C'est très bien à vous, monsieur Ludovic, lui répondit Charney, se sentant mal à l'aise de ce qu'on pouvait lui supposer le goût de semblables puérilités: mais celte plante est pour moi mieux qu'une distraction.
Qu'importe? si elle vous rappelle seulement la
verdure de l'arbre sous lequel votre mère vous a bercé dans votre enfance, per Bacco! elle peut ombrager la moitié de la cour! D'ailleurs, la consigne n'en parle pas, et j'ai l'œil fermé de ce côté-là. Qu'elle devienne arbre et puisse vous servir à escalader le mur, ce sera autre chose ! mais nous avons le temps d'y songer,
n'est-ce pas? ajoula-t-il en riant d'un gros rire : non qne je ne vous souhaite de tout cœur le plein air et la liijerté de vos jambes; mais ça doit arriver à son temps, d'après la règle, avec permission des chefs. Oh ! si vous cherchiez à vous évader de la citadelle. . .
— Que feriez- vous?
— Ce que je ferais? Tonnerre ! je vous barrerais le passage, dussiez -vous me tuer! ou je ferais tirer sur vous par la sentinelle, sans plus de pitié que sur un lapin : c'est l'ordre. Mais toucher à une des feuilles de votre giroflée? oh! non, non! mettre le pied dessus! jamais! J'ai toujours regardé comme un profond scélérat cet homme, indigne d'être geôlier, qui, méchamment, écrasa l'araignée du pauvre prisonnier. C'est là une vilaine action, c'.est là un crime. :»
Charney se sentait à la fois ému et surpris de trouver tant de sensibilité dans son gardien ; mais, par cette raison même qu'ilcommençaitàl'estimer un peuplus, sa vanité s'obstinait à motiver par des raisons de quelque valeur l'intérêt qu'il portait à la plante.
« Mon cher monsieur Ludovic, lui dit-il, je vous remercie de vos bons procédés. Oui, je l'avoue, cette plante est pour moi la source d'une foule d'observations... philosophiques, pleines d'intérêt. J'aime à
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rétndier dans ses phénomènes physiologiques. » Et, comme il vit le geôlier témoigner par un signe de tête qu'il écoutait sans comprendre, il ajouta : « De plus, l'espèce à laquelle elle appartient possède des vertus médicinales très favorables dans certaines indisposi tions assez graves auxquelles je suis sujet ! »
Il mentait; mais il lui en eût trop coûté de se montrer descendu jusqu'auxbizarrespuérilités desprisons, devant cet homme qui venait en partie de se relever à ses yeux, le seul être qui l'approchât, et en qui, pour lui, se résumait aujourd'hui le genre humain.
« Eh bien ! si votre plante, signor conte, vous a rendu tant de services, répliqua Ludovic en se disposant à sortir de la chambre, vous devriez vous montrer plus reconnaissant envers elle et l'arroser parfois : car si je n'avais pris soin, en vous apportant votre provision de liquide, de l'humecter de temps en temps, la povera picciola serait morte de soif. Addio, signor conte,
— Un instant, mon brave Ludovic! s'écria Charney, de plus en plus surpris de trouver un tel instinct de délicatesse enfermé dans une étofîe grossière, et presque repentant de l'avoir méconnu jusqu'alors. Quoi ! vous vous occupiez ainsi de mes plaisirs, et vous
gardiez le silence devant moi! Ah! de grâce, acceptez ce faible présent comme un souvenir de ma gratitude. J'espère pouvoir plus tard m'acquitter plus dignement envers vous. »
Et il lui présenta de nouveau la timbale de vermeil. Cette fois Ludovic la prit, et, tout en l'examinant avec une sorte de curiosité :
« Vous acquitter de quoi, signer conte? Les plantes ne demandent que de l'eau, et Ton peut leur payer à boire sans se ruiner au cabaret. Si celle-là vous distrait un poco de vos soucis, si elle produit de bons fruits pour vous, tout est dit >:>
Et il alla sur-le-champ remettre la timbale en place dans la cassette.
Le comte fit un pas vers Ludovic et lui tendit la main.
« Oh! non, non, dit celui-ci en se reculant d'un air contraint et respectueux : on ne donne la main qu'à son égal ou à son ami.
— Eh bien ! Ludovic, soyez mon ami !
— Non, non, répéta le geôlier, cela ne se peut pas, excellenza. Il faut tout prévoir pour faire toujours, demain comme aujourd'hui, son métier en conscience.
Si, étant mon ami, vous cherchiez à nous fausser compagnie, aurais-je donc encore le courage de crier à la sentinelle : « Tirez! » Non; je suis votre gardien, votre geôlier et divotissimo sen-o. »
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Après le départ de Ludovic, Charney réfléchit et songea combien, avec tous ses avantages personnels, il était resté au-dessous de cet homme grossier, dans les rapports établis entre eux. Quels misérables subterfuges il avait entassés pour surprendre le cœur de cet être si simple et si bienveillant ! il n'avait pas rougi de descendre jusqu'au mensonge !
Qu'il lui savait gré des soins secrets prodigués à sa plante ! Quoi ! ce geôlier, supposé capable d'un refus quand il ne s'agissait que de s'abstenir d'une méchante action, il l'a prévenu dans ses vœux! il l'a épié, non pour se railler de sa faiblesse, mais pour le favoriser dans ses plaisirs; et son désintéressement a forcé le noble comte de se reconnaître son obligé !
L'heure de la promenade arrivée, ceiui-ci n'oublie pas de partager avec sa plante la portion d'eau qui lui est dévolue. Non content de l'arroser, il veille à la débarrasser de la poussière qui ternit ses feuilles et de la vermine qui les attaque.
Et, tout en s'occupant de cette besogne, il songe à Ludovic, il se sent désireux de le mieux connaître, de pouvoir trouver une explication aux singuliers contrastes que présente le caractère de cet homme à la fois rude et bon, impitoyable et sensible, avare et désintéressé.
Celui que la chute des vieux empires , les migrations des races, les exploits, les conquêtes de Cyrus, d'Alexandre et de Gengis-Khan ont tant préoccupé autrefois ne demande plus à la grande histoire du monde que l'histoire de son geôlier.
A force de questions, de suppositions et de déductions logiques, voici ce qu'il en apprit par Ludovic lui-même.
Ludovic llitti, Piémontais, était né à Nice, compatriote et contemporain de Masséna. Tous deux, enfants du même quartier , camarades d'école , et même camarades hors de l'école, demeuraient porte à porte.
Seulement, dès leur jeune âge, subissant les conséquences de leurs natures différentes, s'ils jouaient à
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l'attelage^ Ludovic figurait le cheval et Masséna le cocher: s'il fallait dérober des fruits dans le clos du voisin, Ludovic faisait la courte échelle, Masséna escaladait le mur et savait se réserver déjà la part du lion ; si l'on allait furtivement braconner dans les bois, Ludovic battait les buissons et Masséna était le chasseur.
Ainsi les deux compagnons avaient grandi ensemble, avaient vagabondé ensemble, puis ensemble ils s'étaient engagés soldats au service de la République, et ensemble encore ils avaient pris leurs lettres de naturalisation, non d'après la marche ordinaire, en se faisant déclarer Français, mais en aidant par la conquête à faire déclarer France leur propre pays.
A cette époque, il est vrai, Masséna portait déjà les insignes de général de division, tandis que Ludovic conservait toujours ses premières épaulettes de laine : c'est que l'un avait été créé pour la domination et le commandement, l'autre pour l'obéissance.
Oui, l'obéissance passive, complète, aveugle, se montrait dans Ludovic comme une seconde nature, comme un type originel, un besoin instinctif. C'était un Russe, une simple machine de guerre, gravitant sous la main qui la faisait mouvoir. L'ordre du chef
lui semblait l'ordre de Dieu lui-même; son geste se réglait si bien sur le commandement, que, au plus fort de la mêlée, même se sentant le pistolet d'un ennemi sur la poitrine^ il fût resté le sabre en l'air, sans frapper, si un signe évident lui eût annoncé la fm des hostilités.
Quoique brave et très brave, jamais Ludovic ne se serait laissé emporter par son ardeur et n'aurait rompu les rangs d'une semelle, ni en arrière, ni en avant. Durant ses campagnes, s'il ne s'était point signalé par une grande action d'éclat, c'est qu'on ne la lui avait pas ordonnée.
Au lieu de sa ration de brandevin, son sergent lui eût présenté un verre d'encre à boire, en lui disant : « C'est l'ordre! » qu'il l'eût avalé sans sourciller.
Dans la terrible année 95, au milieu des neiges des Alpes, lorsque lui et ses compagnons marchaient pieds nus et le ventre vide, si quelques murmures s'élevaient dans les rangs : « Puisque c'est l'ordre ! » disait tranquillement Ludovic.
Blessé à Marengo, légèrement écloppé par l'effet d'une balle qui s'était logée dans les chairs de sa cuisse, Ludovic dut forcément se retirer du service.
Grand alors fut son embarras. Il n'avait obtenu de
ses campagnes et de son séjour en Allemagne, en Italie et dans les diverses parties de la France qu'une merveilleuse facilité à jurer dans quatre ou cinq idiomes différents.
Retourné à Nice, dans sa ville natale, condamné à la vie sédentaire, livré à lui-même, ne recevant plus d'impulsion étrangère, il ne savait comment coordonner ses mouvements et quelle règle imposer à sa conduite.
Il n'avait d'autre distraction, d'autre plaisir, d'autre bonheur que d'aller voir parader la garnison et de marcher encore au pas en boitillant à la suite de la garde montante ou de la garde descendante.
Il rentrait exactement tous les soirs se coucher lorsqu'il entendait battre la retraite; mais pour le réveil , mais pour les repas, le tambour ne résonnait plus pour lui ; mais pour les actes ordinaires de la vie, nul n'était là lui criant : « A droite ! à gauche ! en avant ! » Et que faire d'une existence qu'il fallait diriger soimême, dont il fallait se donner tout le tracas? L'obéissance est si douce aux esprits paresseux ! Puis l'habitude en fait une nécessité.
Afin de sortir de cette situation perplexe, Ludovic prit une grande résolution.
Il se maria.
Dans son ménage, il apporta cette obéissance passive qui l'avait surtout distingué à l'armée. Comme si tous les bonheurs lui dussent arriver à la fois, grâce à la protection de son ancien camarade Masséna, la geôle de Fénestrelle, devenue vacante, lui fat adjugée. Il eut alors deux chefs au lieu d'un, sa temme et son commandant.
Sa femme, plus jeune que lui, passait, malgré un goitre énorme, pour une assez jolie fille quand il l'épousa ; mais d'un caractère acariâtre, d'une avarice sordide, elle avait forcé Ludovic, naturellement désintéressé, à rançonner les prisonniers sur tous les objets que la geôle se réservait le droit de leur fournir. Du reste, malgré tous les vouloirs de sa femme, il n'eût point accepté d'eux, hors de ses fonctions de fournisseur, le plus léger cadeau : cette circonstance ne pouvant se présenter que dans l'intérieur de la prison et loin des yeux de sa femme, cela ne regardait que lui ; puis, d'ailleurs, c'était l'ordre.
Il y a donc en Ludovic trois nuances tranchées, que lui impriment tour à tour son commandant, sa femme et son propre instinct à lui. Impitoyable quand il s'agit du régime disciplinaire de la citadelle, voilà
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pour son commandant; avide avec les prisonniers, voilà pour sa femme; mais bon homme, sensible, généreux, compatissant, lorsque le commandant ou la dame du logis ne soufflent pas sur son cœur pour le faire tourner à la dureté ou à l'avarice, voilà pour lui. Si l'on veut de Ludovic Ritti un portrait plus complet, il avait quarante ans, le teint brun, la barbe épaisse, les épaules larges, la taille moyenne et forte. Figurez-vous le voir traversant d'un pas un peu hasardé les cours de la citadelle, fumant une pipe courte et noire, lâchant fréquemment un juron français, provençal, italien ou allemand, affectant un léger clignement de l'œil lorsqu'il veut se donner un air malicieux, s'égayant facilement au nom de son fils Antonio ou à l'idée d'une bonne action, et vous saurez de lui tout ce qu'en put savoir Charney lui-même, plus peut-être qu'il n'était nécessaire d'en apprendre.
YI
Un des jours suivants, à l'heure Youlue, Cliarney était à son poste, près de sa plante, quand il vit un aros nuao-e obscurcir le ciel, et s'arrêter, suspendu comme un dôme grisâtre et flottant, sur les hautes tourelles de la forteresse. Bientôt de larges gouttes de pluie commencèrent à tomber. Rebroussant chemin, il songeait à se mettre à couvert en rentrant, quand des grêlons, mêlés à la pluie, rebondirent tout à coup sur le pavé du préau. La povera, tournoyant sous l'orage, les branches échevelées, semblait près d'être arrachée du sol : ses feuilles humectées, froissées les unes contre les autres, frémissantes sous les
secousses du vent, faisaient entendre comme des murmures plaintifs et des cris de détresse.
Charney s'arrêta. Il se rappela les reproches de Ludovic et chercha avidement autour de lui un objet capable de garantir sa plante ; il ne le trouva pas : les grêlons cependant tombaient plus forts, plus nombreux, et menaçaient de la briser. Il trembla pour elle, pour elle qu'il avait vue naguère si bien résister à la violence des vents et de la grêle ; mais il aimait déjà trop sa plante pour risquer de lui faire courir un danger en essayant d'avoir raison contre elle.
Prenant alors une résolution digne d'un amant, digne d'un père, il se rapproche, il se place devant son élève, comme un mur interposé entre elle et le vent ; il se courbe sur sa pupille, lui servant ainsi de bouclier contre le choc de la grêle; et là, immobile, haletant, battu par l'orage dont il la garantit, Tabritant de ses mains, de son corps, de sa tête^, de son amour, il attend que le nuage ait passé.
Il passa. Mais un semblable danger ne pourrait-il pas la menacer encore, quand lui, son protecteur, se trouverait retenu sous les verrous? Bien plus, la femme de Ludovic, suivie d'un gros chien de garde, vient visiter quelquefois la cour. Ce chien, en se
jouant, ne peut-il d'un coup de gueule ou d'un coup de patte briser la joie du philosophe? Rendu plus prévoyant par l'expérience, Charney consacre le reste du jour à méditer un plan, et le lendemain il en prépare l'exécution.
Sa mince portion de bois lui suffit à peine dans ce climat de transition, où parfois, même en plein été, les nuits et les matinées sont froides. Qu'importe? Qu'est-ce donc qu'une privation de quelques jours ? N'aura-t-il pas la chaleur de son lit? il se couchera plus tôt, il se lèvera plus tard. Avare de son bois, il le thésaurise, il en fait provision ; et quand Ludovic l'interroge à ce sujet :
« C'est pour bâtir un palais à ma maîtresse », dit-il.
Le geôlier cligna de l'œil comme s'il comprenait ; mais il n'y comprit rien.
Pendant ce temps, Charney fend, taille, épointe ses cotrets, met à part les rameaux les plus souples, conserve soigneusement l'osier flexible qui sert à lier son fagot quotidien. Puis, dans son coffre à linge, il découvre une toile grossière, à trame épaisse, qui en garnit le fond; il la détache, il en extrait les fils
les plus forts, les plus solides. Ses matériaux ainsi
préparés, il se met bravement à l'ouvrage, aussitôt que les lois de la geôle et la scrupuleuse exactitude du geôlier le lui permettent.
Autour de sa plante, entre les pavés de sa cour, enfonçant des rondins d'inégale grandeur, il les assure encore à leur base au moyen d'un ciment composé de terre recueillie péniblement çà et là dans les interstices du pavage, de plâtre et de salpêtre, dont il fait des emprunts furtifs aux parois humides des anciens fossés de la citadelle. Les principales pièces de la charpente ainsi disposées, il y entrelace dans certaines parties de légers rameaux, formant une espèce de claie capable au besoin de garantir la povera du choc d'un corps étranger ou de l'approche du chien. Ce qui l'encourage tout à fait durant ces travaux, c'est que Ludovic, qui, les lui voyant commencer, a d'abord paru incertain s'il en permettrait la continuation, branlait la tête, et faisait entendre un petit grognement sourd, de mauvais augure, aujourd'hui en a pris son parti; et parfois même, fumant doucement sa pipe à l'extrémité du préau, l'épaule appuyée contre la porte d'entrée, une jambe en travers, il contemple en souriant le travailleur encore inexpérimenté, puis interrompt son plaisir du fumeur pour lui donner quelque
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bon conseil, que celui-ci ne sait pas toujours mettre à profit.
Néanmoins l'ouvrage avance. Afin de le compléter, Charney appauvrit, en faveur de sa plante, sa mince couchette de prisonnier. C'est un nouveau sacrifice qu'il s'impose pour elle. Il emprunte à la paillasse de son lit de quoi fabriquer de légères nattes, et les dispose, selon la circonstance, autour de son échafaudage, soit que les rafales des Alpes menacent de s'engouffrer de ce côté, soit que le soleil, à son midi, lance trop directement sur le faible végétal ses rayons répercutés encore par les fragments de grès et par les murailles.
Un soir, le vent souffla avec force. Charney, déjà sous les verrous, vit de sa fenêtre la cour jonchée de brins de paille et de petits rameaux. Les paillassons et le corps de la claie n'avaient pas été doués par lui d'une force de résistance suffisante. 11 se promit de remédier au mal le lendemain ; mais le lendemain, quand il descendit, tout était déjà réparé, une main plus habile que la sienne avait solidement réorganisé l'entrelacs des branchages et des nattes, et il sut bien qui en remercier dans son cœur.
Ainsi, contre les périls, grâce à lui, grâce à eux,
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la plante s'environnait de remparts et de toitures : et lui, lui Charney, s'attachant à elle de plus en plus, il la voyait avec ravissement grandir, se développer, et lui prodiguer sans cesse de nouvelles merveilles à admirer.
Le temps semblait la consolider ; l'herbe devenait bois; l'écorce ligneuse entourant sa tige, d'abord si fragile, lui donnait de jour en jour une garantie de durée, et son heureux possesseur se sentait saisi d'un désir curieux et impatient de la voir fleurir.
Il désire donc enfin quelque chose, cet homme à la fibre usée, au cerveau de glace; cet homme si fier de son intelligence, et qui vient de tomber du haut de sa science orgueilleuse pour abîmer sa vaste pensée dans la contemplation d'un brin d'herbe !
Ne vous hâtez pas trop de l'accuser de faiblesse puérile et de démence. Le célèbre quaker Jean Bertram, après avoir passé de longues heures à examiner la structure d'une violette, ne voulut plus appliquer les facultés de son esprit qu'à l'étude des merveilles végétales de la nature, et prit bientôt place parmi les maîtres de la science. Si un philosophe du Malabar devint fou en cherchant à s'expliquer les phénomènes de la sensitive, par un effet contraire, le comte de Charney
trouvera peut-être clans sa plante la vraie sagesse. N'y a-t-il pas déjà découvert l'areane qui a le pouvoir dv dissiper son ennui et délargir sa prison?
« Oh ! la fleur! la fleur! se disait-il; cette fleur dont la beauté ne frappera que mes regards, dont les parfums seront pour moi seul, quelles formes affecterat-elle? quelles nuances coloreront ses pétales? Sans doute elle doit m'offrir de nouveaux problèmes à résoudre et jeter un dernier défi à ma raison! Eh bien, qu'elle vienne ! que mon frêle adversaire semontre armé enfin de toutes pièces, je ne renonce point encore à la lutte. Peut-être alors seulemenlpourrais-je saisir dans son ensemble ce secret que sa formation incomplète m'a permis à peine d'entrevoir jusqu'à présent. Mais fleuriras-tu? te montreras-tu un jour devant moi dans tout ton éclat de beauté et de parure, Picciola? »
PicciolaI c'est le nom qu'il lui a donné lorsque, dans le besoin d'entendre une voix humaine retentir à son oreille au milieu de ses travaux, il converse hautement avec sa compagne de captivité, en l'entourant de ses soins. Povera Picciola ! telle a été l'exclamation de Ludovic s'apitoyant sur la pauvre petite^ qui avait failli mourir faute d'être arrosée. Charney s'en était souvenu.
70 PinciOLA.
« Picciola! Picciola! dois-tu fleurir bientôt? » répétait-il en écartant avec précaution les feuilles garnissant lextrémité ou les aisselles des rameaux de sa plante, afin de voir si la fleur s'annonçait; et ce nom de Picciola lui était doux à prononcer, car il lui rappelait à la fois les deux êtres qui peuplaient son univers : sa plante et son geôlier.
Un matin que, à l'heure de sa promenade habituelle, il interroge Picciola feuille par feuille, ses yeux s'arrêtent fixement tout à coup sur une des parties du végétal, et son cœur bat avec force. Il y porte la main et rougit. Depuis longtemps il n'a éprouvé une émotion aussi vive. C'est qu'il vient de voir au sommet delà tige principale une excroissance inaccoutumée, verdâtre, soyeuse, de forme sphérique, imbriquée de légères écailles placées les unes sur les autres, comme des ardoises au dôme arrondi d'un élégant kiosque.
Il n'en peut douter, c'est là le bouton. La fleur n'est pas loin.
PIGCIOLA. 71
L'attrapeur de mouches paraissait souvent à sa trille et prenait plaisir à suivre du regard le comte, si affairé autour de sa plante. Il l'a vu combiner et préparer son mortier, tresser ses nattes, nouer ses paillassons, édifier enfin ses palissades, et, prisonnier comme lui, et depuis plus longtemps que lui, il s'est facilement uni par la pensée aux grandes préoccupations du philosophe.
A cette même fenêtre grillée, une autre figure, fraîche et souriante, vient aussi se montrer aujourd'hui. C'est une femme. . . une jeune fille, à la démarche tout ensemble alerte et craintive. Dans l'allure de sa tête, dans Téclair de ses yeux, la modestie seule
semble tempérer la vivacité. Son regard, plein d'âme et d'expression, s'éteignait à moitié en passant au Iravers de ses longs cils abaissés. Au premier abord, en la voyant, le front incliné dans l'ombre, gardant une attitude rêveuse derrière ces sombres barreaux sur lesquels s'appuie en se repliant sa main blanche, on la prendrait pour un chaste emblème de la captivité.
Mais quand son front se relève et qu'un rayon du jour vient l'éclairer, l'harmonie et la sérénité de ses traits, sa carnation ferme et colorée, disent assez que c'est dans le mouvement et le grand air, et non sous les verrous qu'elle a vécu.
Faut-il alors l'admirer comme un de ces anges de la charité qui Aisitent les prisons? Non ; l'amour filial jusqu'ici a seul rempli son cœur : c'est dans cet amour qu'elle puise sa force, et presque sa beauté. Fille de l'Italien Girhardi, Yaltrapeur de mouches, elle a quitté Turin, ses fêtes, ses belles promenades et les rives de la Doria-Riparia, pour venir se fixer dans le petit bourg de Fénestrelle, non d'abord pour y voir son père, car la permission ne lui en était pas accordée, mais pour vivre du même air que lui, pour penser à lui près de lui. Aujourd'hui, à force d'instances et de sollicitations, elle a obtenu de pouvoir le visiter de
temps en temps, et voilà pourquoi elle est joyeuse, fraîche et belle !
Un mouvement de curiosité l'a poussée vers la fenêtre grillée qui donne dans la petite cour ; un sentimen 1 d'intérêt l'y retient malgré elle, car elle craint d'être aperçue du prisonnier. Qu'elle se rassure; Charney ne la verra pas : dans ce moment, Picciola et son bouton naissant s'emparent seuls de toute son attention.
La semaine écoulée, lorsque la jeune fille revint auprès de son père, elle se dirigea furtivement encore vers la petite grille, pour donner un regard à Tautre captif; Girhardi la retint.
« Depuis trois jours il n'a point paru près de sa plante, lui dit-il. Il faut que le pauvre homme soit bien malade !
— Malade! dit-elle d'un air étonné.
— • J'ai vu les médecins traverser la cour, et, d'après ce que men a dit Ludovic, ils ne sont d'accord que sur un seul point, c'est qu'il peut en mourir !
— Mourii'! » répéta la jeune fille. Et son œil s'agrandissait, et l'effroi, plus que la pitié peut-être, se peignait sur sa figure, u Oh! que je le plains! le malheureux ! « Puis attachant sur son père un regard d'inquiétude et d'angoisse : « On peut donc mourir
74 PIGCIOLA
ici... ou plutôt y peut-on vivre? C'est sans doute le séjour de cette prison et la pestilence qui s'exhale des anciens fossés qui ont causé sa maladie 1 » s'écria- t-elle en pressant le vieillard entre ses bras ; car en parlant de Charney elle ne pensait qu'à son père.
Girhardi essaya de la consoler et lui tendit sa main ; elle la couvrit de larmes.
Dans ce moment, Ludovic entra. 11 apportait à l'attrapeur de mouches une nouvelle capture qu'il venait de faire à son intention. C'était une cétoine, un beau coléoptère tout doré, qu'il lui présenta d'un air triomphant.
Girhardi sourit, le remercia, et, sans qu'il s'en aperçût, rendit la liberté à l'insecte ; c'était le vingtième individu de la même espèce que Ludovic lui offrait ainsi depuis quelques jours; après quoi il demanda au geôlier des nouvelles de Charney.
« Per mio santo padrone! dit Ludovic, je ne l'oublie pas plus que les autres, et, tant qu'il ne sera pas le pensionnaire de Dieu, il restera le mien, signore. Aussi je viens encore à l'instant d'arroser sa plante.
— A quoi bon, s'il ne doit pas la voir fleurir? interrompit tristement la jeune fille.
— Perchh, damigella ? » dit Ludovic. Puis il ajouta
PIGGIOLA. 75
dunair entendu, avec sonclignementd'yeux ordinaire et en agitant légèrement sa main, l'index relevé : « ]\os seigneurs les médecins pensent que le pauvre homme s'est couché sur le dos pour l'éternité ; mais moi, le seigneur geôlier, non lo credo! Trondédious ! ^ ai mon secret. »
Il fit un tour sur ses talons, et sortit, après avoir essayé de reprendre sa voix rude et sa figure sévère pour signifier à la jeune fille qu'il ne lui restait plus, la montre à la main, que vingt-deux minutes à passer auprès de son père. Au bout des vingt-deux minutes, il était de retour et faisait exécuter la consigne.
La maladie de Charney n'était que trop réelle. Quelle qu'en ait été la cause, un soir, après avoir rendu à Picciola sa visite et ses soins journaliers, un fort engourdissement l'avait saisi. La tête appesantie et les membres agités de tremblements nerveux, il s'était couché, dédaignant d'appeler quelqu'un à son aide, et remettant au sommeil le soin de sa guéri son.
Le sommeil n'était pas venu, mais la douleur; et le lendemain, lorsque le comte voulut se lever, une puissance plus forte que sa volonté le retint cloué sur son grabat. Il ferma les yeux et se résigna.
Devant le péril, son calme philosophique et son orgueil de conspirateur revinrent. Il se fût cru déshonoré d'exhaler un soupir, une plainte, ou d'implorer lé secours de ceux qui, violemment, l'avaient séquestré du monde. Il donnaseulementquelques instructions à Ludovic au sujet de sa plante, dans le cas où il serait indéfiniment retenu captif dans son lit, dans cecarcere duro qui venait aggraver encore son autre captivité. Les médecins arrivèrent, et il refusa de répondre à leurs questions. Il lui semblait que sa vie n'étant plus à lui, il n'était pas chargé de sa conservation, pas plus que de la gestion de ses biens confisqués, et que c'était à ceux qui s'appropriaient le tout à veiller sur le tout.
; .Les médecins ne tinrent pas compte d'abord de cette révolte; ils insistèrent. Rebutés enfin par le silence obstiné du malade, ils se décidèrent à ne plus interroger que la maladie elle-même.
Les signes pathognomoniques répondirent à chacun dans un sens contraire, chacun des savants docteurs appartenant à un système différent. Dans la dilatation de la pupille et la teinte violacée des lèvres, l'un vit les symptômes certains d'une fièvre putride, l'autre ceux d'une inflammation des viscères dans le météo-
Jfo'h, y-(Mnm^ ^</
risme du ventre ; le dernier enfin (car ils étaient trois} conclut à l'apoplexie ou à la paralysie, d'après la coloration du cou et des tempes, la froideur des extrémités, la rigidité de la face, et déclara que le silence du malade nedevaitêtre attribué qu'à un commencement de congestion cérébrale.
Deux fois le colonel commandant de la citadelle vint visiter le prisonnier dans sa chambre. La première, il s'informa de ce qu'il pouvait avoir à souhaiter ; il offrit même de le faire changer de logement, s'il pensait que le lieu habité par lui fut en partie cause de son malaise. Le comte ne répondit que par un signe négatif.
La seconde fois, le commandant se montra suivi d'un prêtre.
Qu'un de ses prisonniers fût condamné à mort par des juges ou par des médecins, il était du devoir de sa charge de le préparer à recevoir les secours de la religion.
S'il est dans le sacerdoce une fonction auguste et sacrée, c'est celle du prêtre des prisons, de ce prêtre, le seul spectateur dont la présence sanctifie l'échafaud ; et cependant le scepticisme de notre siècle n'a pas craint de la railler avec amertume. Cuirassés par l'ha-
78 PICGIOLA.
bitude, at-on dit, ils ne savent plus s'émouvoir, ils ne savent plus pleurer avec le coupable, et dans leurs exhortations, dans leurs consolations, retournant sans cesse les mêmes pensées, chez eux le métier vient gâter l'inspiration.
Eh ! qu'importe que les phrases soient les mêmes? Est-il donc un homme qui doive les entendre deux fois? Un métier, dites-vous? Mais ce métier ils Font choisi, ils le subissent. Eux, cœurs vertueux et purs, ils vivront au milieu des cœurs endurcis, qui répondront peut-être à leurs paroles de paix, d'espérance et de fraternité, par des paroles d'insulte et de mépris ! Ils auraient pu, comme vous, connaître les joies et le luxe du monde : ils se frotteront contre les haillons et respireront l'air humide et infect des cachots ; nés sensibles aussi, et avec cette horreur du sang et de la mort qui tient à l'espèce humaine, ils se sont volontairement condamnés à voir, cent fois dans leur vie, monter etretomber le couteau sanglant de la guillotine. Sont-ce donc là des voluptés bien grandes? et s'en doit-on blaser si facilement?
Au lieu de cet homme de douleur, dévoué d'avance, et pour toujours, à de si rudes fonctions; au lieu de cet homme qui, par vertu, s'est fait le compagnon du
bourreau, faites venir un nouveau prêtre pour chaque nouveau condamné!
Oui, sans doute, il s'émouvra, il s'attendrira plus, mais il consolera moins. Ses paroles, s'il en trouve, seront entrecoupées de sanglots; son émotion trop vive ne le rendra-t-elle pas incapable d'accomplir son devoir, et le spectacle de sa faiblesse portera-t-il le patient à donner courageusement sa vie à la société en expiation de son crime?
Si la constance et la fermeté du nouveau consolateur sont telles que du premier coup il n'éprouve ni cette émotion ni cette faiblesse, croyez-le, il est mille fois plus insensible par nature que l'autre par habitude.
Alors, voulez-vous donc abolir ce métier du prêtre des prisons? Ah ! n'ôtezpas le dernier ami à ceux qui vontmourir! Qu'en montantsurl'échafaudjlecoupable repentant ait une croix devant les yeux pour ne pas voir la hache, ou du moins que de son dernier regard il aperçoive auprès du représentant de la justice des hommes celui de la clémence de Dieu !
Grâce au ciel, le prêtre, vraiment digne de ce nom, appelé au lit de Charney, n'avait pas d'aussi pénibles devoirs à remplir. Homme d'indulgence et de pardon, li comprit, non seulement au silence et à l'immobilité
80 PICGIOLA.
du malade, mais mieux encore aux inscriptions désolantes qu'il lut sur la muraille, combien peu il devait espérer de cette Ame orgueilleuse.
Il se contenta de passer la nuit en prières à son chevet, ne dédaignant pas d'interrompre son pieux office pour partager avec Ludovic les soins que celui-ci prodiguait au souffrant, et attendant avec résignation un moment favorable où il pourrait éclairer d'un rayon d'espoir ces profondes ténèbres de l'incrédulité.
Dans cette même nuit, nuit décisive, le sang, refluant avec force vers la tête, détermina des transports au cerveau, un délire, qui durant plus d'une heure contraignirent le confesseur et le geôlier à unir leurs efforts pour empêcher le malade de s élancer hors du lit. Et tandis qu'il se débattait entre leurs bras, au milieu d'une foule de paroles incohérentes, d'apostrophes bizarres, les mots Picciola^ povera Picciola! sortirent à plusieurs reprises de la bouche de Charney.
« Andiamo! andiamol le moment est venu, murmura Ludovic; oui, il est venu, répétait-il avec impatience, mais le moyen de laisser là le chapelain tout seul lutter contre ce furibond! Et pourtant dans une heure il sera peut-être trop tard, cordieu ! Ah ! sainte Vierge! Je crois qu'il s'apaise... Il ferme les yeux, il
étend les bras, comme pour dormir ! Si, à mon retour, il n'est pas mort, hourra! liuzzal hourra! »
En effet, le transport du malade s'était calmé ; Ludovic chargea le prêtre de veiller sur lui, et il disparut aussitôt de la chambre.
Dans cette chambre, à peine éclairée par la faible lueur d'une lampe vacillante, on n'entendit plus de bruit que celui de la respiration irrégulière du mourant, la prière monotone du prêtre, et le vent des Alpes qui murmurait entre les barreaux de la fenêtre. Deux fois seulement le son d'une voix humaine sembla s'y mêler. C étsiit le qui-vivp! d'une sentinelle, lorsque Ludovic passa et repassa près de la poterne, se rendant à son logis^ puis revenant à la caméra du malade.
Une demi-heure à peine s'était écoulée, quand son compagnon de veillée le vit reparaître, tenant à la main un pot rempli d'un liquide fumant.
« Saint Christ! j'ai failli tuer mon chien, dit-il en entrant. Il commençait à hurler : c'est mauvais signe. Mais comment ça va-t-il? A-t-on encore gesticulé? En tout cas, voici de quoi le faire tenir tranquille. Je viens d'y goûter... c'est bien amer comme les cinq cent mille diables!... Pardon, mio padre ! goûtez plutôt
vous-même. »
Le prêtre repoussa doucement leyase.
« Au fait, ce n'est pas pour nous; une pinte de moscadello, avec force tranches de citron, réussirait mieux à nous soutenir durant la nuit froide; n'est-il pas vrai, siynor capellano? Mais ceci, c'est pour lui, pour lui seul... Il faut qu'il boive ça... qu'il boive tout! c'est l'ordonnance. »
En parlant ainsi, il transvasait une partie du liquide dans une tasse, la balançait et soufflait dessus pour en tempérer la chaleur; et quand il crut la potion à son point, il la fit prendre presque de force à Charney, tandis que le prêtre soutenait la tête du malade. Puis enveloppant celui-ci dans ses draps et couvertures :
M Nous allons voir l'efi'et, dit-il; ça ne peut tarder. Je ne bouge point d'ici que l'affaire ne soit faite. Tous mes oiseaux sont en cage, ils ne s'envoleront pas, et ma femme se passera bien de moi pour une nuit. M 'est-ce pas votre avis, signor capellano? Pardon, mio padre », répéta-t-il en s'apercevant d'un geste presque imperceptible de réprimande de la part de son discret interlocuteur.
Et Ludovic s'installa, debout, immobile, près du lit, l'œil lixé sur la figure du moribond, retenant son
souffle, faisant silence, comme dans l'attente d'un événement prochain.
Voyant que rien ne s'annonçait encore, il doubla la dose. L'inquiétude le gagna en n'apercevant aucun changement dans l'état du patient. 11 craignit d'avoir, par imprudence, hâté sa mort. Il se promena à grands pas dans la chambre, frappant du pied^ faisant claquer ses doigts, menaçant du geste le vase qui contenait le reste du liquide.
Au milieu de tout ce mouvement, il s'arrêta un instant pour contempler la figure pâle, rigide, presque inanimée de Charney.
« Je l'ai tué ! » s'écria-t-il en proférant un épouvantable juron mélangé de français, d'italien et de provençal.
En l'entendant jurer si fort, le chapelain releva la tête. Ludovic n'y fit nulle attention, et se remit à marcher, à frapper du pied, à jurer, à faire claquer ses doigts de plus belle; puis enfin, fatigué de gestes et d'émotion, il s'agenouilla auprès du prêtre, en murmurant des meaculpa, et s'endormit au milieu d'une prière.
A l'aube naissante il dormait encore ; le chapelain
84 PICGIOLA.
priait toujours. Une main brûlante se pose alors sur la tête de Ludovic, qui s'éveille en sursaut.
« A boire ! » dit le malade.
Au son de cette voix, qu'il croyait ne plus devoir entendre, Ludovic ouvre de grands yeux et regarde avec stupéfaction Charney, dont la figure ne lui apparaît que sous une nappe de sueur. Ses membres ruissellent, un nuage de vapeur sort de ses draps et de ses couvertures liumectés. Soit qu'une crise salutaire eût eu lieu tout à coup, que, la nature aidant, le tempérament vigoureux du prisonnier triomphât du mal ; soit que la double dose du liquide à lui administrée par Ludovic fût douée d'une grande puissance sudorifique, cette forte transpiration semble avoir à la fois rendu le malade à la vie et à la raison. Il ordonne lui-même ce qu'il lui paraît convenable de faire pour son soulagement. Puis, se tournant vers le prêtre qui se tenait humble au chevet de son lit :
« Je ne suis point mort encore, monsieur^ lui ditil ; vous le voyez. Si j'en réchappe, et j'espère que j'en réchapperai, je vous prie de dire de ma part à mon trio de docteurs que ce n'est point à eux que j'en rends grâce, et qu'ilsme tiennent quitte de leurs visites et de leur science, folle et menteuse comme toutes
les autres. J'ai assez compris leur discours pour êlre convaincu qu'un hasard heureux m'est seul venu en aide.
— Le hasard! » murmura le chapelain, les yeux fixés sur cette inscription de la muraille.
Le hasard est aveugle^ et seul il est le père de la création.
Puis, articulant solennellement le dernier mot que Charney lui-même y avait ajouté :
« Peut-être! » dit-il; et il sortit.
Tout entier à Tenivrement du succès, Ludovic paraissait plongé dans une stupeur extatique en entendant le comte parler ainsi ; non qu'il prêtât la moindre attention au sens de ses paroles : il n'avait garde ! mais son moribond prononçait des mots, assemblait des idées, regardait, vivait, suait! voilà ce qui le mettait en si grand émoi et le saturait de satisfaction et d'orgueil. Après quelques instants de silence admiratif :
« Vivat! s'écria-t-il enfin, vivat! che maraviglia! Il est sauvé! grâce à qui? »
Et il agitait en l'air le pot de faïence, vide de tisane, et lui adressait, en le baisant, les mots les plus doux de son vocabulaire.
« Grâce à qui? répéta le prisonnier. Grâce à vos bons soins peut-être, mon honnête Ludovic. Mais si je guéris en effet, messieurs les médecins n'en attribueront pas moins l'honneur à leurs ordonnances et le chapelain à ses prières.
— Ni eux ni moi n'en aurons la gloire ! répondit Ludovic en s'agitant de plus belle... Quant au signor capellano. . . on ne sait pas. . . ça n'a pu que bien faire. . . mais l'autre ! mais l'autre !
— Quel est donc ce sauveur, ce protecteur inconnu ? dit Charney avec une sorte dindifférence; car il pensait que Ludovic attribuerait sa guérison à l'intervention de quelque saint.
— Ce n'est point un protecteur, dit celui-ci, mais une protectrice I
— Comment! que voulez-vous dire? une madone, n'est-ce pas?
— Non, ce n'est point une madone, signor conte. Celle qui vous a sauvé de la mort, et des griffes du diable sans doute, car vous mouriez sans confession, c'est d'abord, et avant tout, la signora Picciola! la signorina Picciolina! Piccioktla! ma filleule... oui, ma filleule, puisque c'est moi qui, le premier, lui ai donné son nom... son nom de Picciola! Ne me l'avez-
VOUS pas dit? Elle est donc ma filleule... je suis donc son parrain... j'en suis fier, per Bacco!
— Picciola! s'écria le comte, se relevant tout à coup sur son séant, s'accoudant sur son oreiller, et donnant à ses traits ranimés l'expression de l'intérêt le plus \if. Expliquez-vous, mon brave Ludovic, expliquez-vous !
— Faites l'étonné ! répliqua celui-ci avec son clignement d'œil obligé. Est-ce la première fois qu'elle vous rend le même service? Lorsque vous vous sentez atteint de ce mal auquel vous êtes sujet, n'est-ce point toujours avec cette herbe qu'on vous guérit ? Vous me l'avez dit, du moins, et je m'en suis souvenu, Dieu merci ; car il paraît que Picciola en sait plus dans une de ses feuilles que tous les bonnets carrés de Montpellier et de Paris attachés ensemble. Oui, ma petite filleule, dans cette affaire-là, aurait défié un régiment complet de médecins, fut-il de quatre bataillons, à quatre cents hommes par bataillon ! A preuve que vos trois grimauds ont lâché pied en battant la chamade et vous jetant la couverture sur le nez ; au lieu que Picciola!... ah! la brave petite plante! que Dieu en conserve la graine!... Quant à moi, je n'oublierai pas la recette, et, si jamais mon petit An-
tonio tombe clans la maladie, je lui en ferai boire en bouillon et manger en salade, quoique ça soit plus amer que chicotin. Elle n'a eu qu'à se montrer, et victoire complète ! puisque vous voilà guéri, oui, vraiment guéri ; car maintenant vous ouvrez de grands yeux, vous souriez!... Ah! vivat à ï illustrissima signora IHcciola! »
Charney prenait plaisir à la joie bruyante et loquace de son digne gardien; son retour à la vie, l'idée de la devoir à cette même plante qui déjà avait charmé ses longues heures de captivité, faisaient naître en lui un vif sentiment de bonheur, et le sourire, en effet, se montrait sur ses lèvres fiévreuses encore, quand soudain une idée pénible, cruelle, lui traversa
l'esprit.
«Mais enfin cette plante, dit-il à Ludovic, comment a-t-elle contribué à maguérison ? comment l'avez-vous employée? »
Et une sorte de terreur l'agitait en faisant cette
question.
« Rien de plus simple, répliqua tranquillement le t^eôlier : une pinte d'eau sur un bon feu, trois bouillons... tisane parfaite; ça va tout seul.
-^ Quoi 1 s'écria Charney retombant sur son oreiller
et portant la main à son front, yous l'avez détruite. Ah ! je n'ai point de reproches à vous adresser, Ludovic; et cependant... ma pauvre Picciola! Que vais-je faire, que vais-je devenir sans elle?
— Allons, allons, calmez-vous, lui dit Ludovic, se rapprochant de lui et prenant un son de voix presque paternel pour consoler le captif, accablé de douleur comme un enfant à qui l'on vient d'enlever son jouet favori. Calmez- vous et ne vous découvrez pas comme vous faites. Écoutez-moi bien, ajouta-t-il tout en s'occupant de rajuster les draps et de remédier au désordre général du lit, occasionné par les brusques mouvementsdu malade. Aurais-jedû hésiter à sacrifier une herbe pour sauver un homme ? Non, n'est-ce pas ? Eh bien, cependant, il m'eût semblé bien dur de la tuer du premier coup en la faisant entrer tout entière dans la marmite. D'ailleurs, c'était inutile. Je ne lui ai fait qu'un emprunt. Avec les ciseaux de ma femme, je lui ai coupé un tas de feuillage dont elle n'avait pas besoin, quelques petits rameaux sans boutons... car elle a trois boutons aujourd'hui! hein? c'est beau à elle!... L'opération s'est bien faite; elle n'en est pas morte; au contraire, cop de Dious! eWe ne s'en ports que mieux à présent ! et vous aussi 1 Vous voyez bien
qu'il faut être sage... Soyez sage, suez bien, achevez de guérir, et vous la reverrez! »
Charney lui adressa un regard de reconnaissance et lui tendit la main.
Cette fois, Ludovic avança la sienne et pressa celle du comte avec émotion ; sa paupière s'humecta ; mais tout à coup, se reprochant sans doute cette infraction à la règle invariable de conduite qu'il s'était tracée d'avance, les muscles de sa face s'allongèrent, sa voix devint plus rudoyante; enfin, tenanttoujours entre ses mains la main du prisonnier, mais cherchant à lui faire prendre le change sur le motif de son premier mouvement :
« Vous voyez bien que vous vousdécouvrez encore ! » dit il ; et il fit rentrer doucement et doctoralement le bras du malade dans le lit ; puis, après de nouvelles recommandations faites d'un ton officiel , il sortit de la chambre en fredonnant avec gravité :
Je suis geôlier, C'est mon métier; Mieux vaut ça qu'être prisonnier.
92 PIGGIOLA.
Le même jour et le jour suivant, un abattement extrême, suite naturelle des grandes crises et d'une transpiration abondante, rendit Charneypresqueincapable de se mouvoir et de penser; mais dès le troisième jour une amélioration sensible était survenue, et si, vaincu encore par la faiblesse et la maladie, il lui fallut garder le lit, du moins il entrevit, dans un terme assez rapproché, l'instant où il pourrait se lever, marcher, reprendre sa promenade ordinaire, et revoir sa compagne et sa libératrice.
De nouveau toutes ses idées se dirigent vers elle. Il ne peut s'expliquer par quelles circonstances singulières cette faible végétation, jetée sous ses pas, dans
la cour de sa prison, la guéri de son ennui, lui que l'éclat du monde et de la fortune n'avait pu distraire ; l'a arraché à la mort, lui que la science humaine y avait condamné.
Dans l'impuissance d'éclaircir ce point mystérieux avec les seules lumières de su raison, c'est avec un sentiment de superstition qu'il s'attache de plus en plus à sa Picciola. Sa reconnaissance pour cet être inerte, insensible, ne peut se baser sur rien de réfléchi et d'intentionné ; il éprouve cependant le besoin de lui donner son affection en échange des biens qu'il lui doit. Où la raison ne peut, l'imagination travaille. La sienne s'exalte, et son amour pour Picciola devient bientôt un culte.
Il se persuade qu'un lien surnaturel les enchaîne l'un à lautre ; qu'il existe ainsi dans la matière de secrètes attractions, d'incompréhensibles sympathies qui rapprochent l'homme de la plante. Celui qui refuse encore de proclamer Dieu va tomber peut-être dans les croyances puériles du fétichisme et de l'astrologie judiciaire. Picciola, c'est son étoile, samadone, son talisman!
Pourquoi a-t-on vu des hommes, illustres par leur science ou par leur génie, dénier la Providence et se
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montrer en même temps atteints d'idées follement superstitieuses? C'est que, aveuglés par l'orgueil humain, ils voulaient tout s'attribuer à eux-mêmes de leur gloire ou de leur force ; mais le sentiment instinctif, religieux, alors étouffé dans leur cœur, détourné de ses véritables voies, se faisait jour malgré eux, tout en subissant l'empreinte bizarre de leurs pensées. L'hommage qu'ils arrêtaient dans son essor vers le ciel retombait sur la terre. Ils prétendaient juger et non croire ; et leur génie, étroit dans sa grandeur, rétrécissant l'horizon devant eux, ne leur permettait de saisir que quelques-unes des combinaisons du grand tout. Ils négligeaient Fensemble pour le détail, parce que ce détail, ils croyaient pouvoir en l'isolant le mesurer et le soumettre à l'analyse de leur débile raison, n'apercevant pas les points de suture qui le reliaient au reste du monde créé : car la création, la terre, le ciel, les hommes, les astres, l'univers tout entier, ne sont-ils pas un seul être, immense, complet, varié à l'infmi, qui vit et palpite sous la main puissante de Dieu?
Ainsi Charney, l'imagination encore excitée par la fièvre peut-être, ne voit que Picciola dans la nature, et, pour lui trouver des analogues, il réveille sa mé-
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moire de savant, et lui demande l'histoire des plantes miraculeuses, depuis le moly d'Homère, le palmier de Latone, le frêne d'Odin, jusqu'à l'herbe d'or qui s'illumine devant le paysan breton, ou la fleur d'épine qui sauve des mauvaises pensées les bergères de la Brie. Il se rappelle le figuier rumine des Romains, le Tentâtes des Celtes, adoré sous la figure d'un chêne, la verveine des Gaulois, le lotos des Grecs, le karémyle des Armoricains, les fèves des pythagoriciens, la mauve bahman des Guèbres, la mandragore des prêtres hébreux, les merveilleux effets du sceau de Salomon et de la baguette de coudrier. Il se rappelle le campac azuré des Persans, qui ne croît pour eux que dans le paradis ; le sipakora, dont le fruit, selon Ctésias, donne deux cents ans d'existence ; l'arbre touba, ombrageant de ses branches gigantesques l'asile céleste de Mahomet; le kaki, cet autre arbre divin, dont chaque fleur est douée d'une âme. Il se rappelle le magique camalata, le verdoyant amrita auxquels les Indiens voient suspendus des fruits d'ambroisie et de volupté; l'arbre rouge de Kounboum, dont chaque feuille porte en relief un des nombreux caractères de l'alphabet thibétain, poème végétal qui varie et se prolonge de saison en saison, chant
éternel en l'honneur de Bouddha, le Christ indien'. Il attache enfin un sens symbolique à cet usage des Japonais, donnant pour piédestal à leurs divinités des héliotropes ou des nénufars, et faisant naître l'amour dans le sein d'une corolle. Il approuve cette propension des peuples de la Chine à imiter dans leurs vêtements, leurs coiffures, leurs habitations, la forme de leurs liserons et les découpures de leurs campanules. - — Il admire ce religieux scrupule des Siamois, qui va jusqu'à défendre d'attenter à l'existence de certaines plantes, et les protège même contre la mutilation. Du haut de son trône occidental, il entend Charlemagne, législateur et philosophe, recommander à ses peuples la sainte culture des fleurs; il en vient jusqu'à comprendre la vive tendresse que Xerxès, au rapport d'Élien et d'Hérodote, ressentit pour un platane, le caressant, le pressant dans ses bras, dormant avec délices sous son ombre, le décorant de bracelets et de
1. Scion les savants missionnaires Hue eL Gabet, qui, de 18't4 à 1846, ont visité la Tarlaric, le Tliibet et la Chine, l'arbre de Kounboum, ou des dix mille images, est non un symbolcj mais une réalité. Il existe encore aujourd'hui dans son même état, et ils affirment, eux, prêtres catholiques, intéressés par consé(juenl à faire justice de toute pieuse supercherie boudhistc, que, «après l'avoir examiné avec l'attention la plus minutieuse, il leur fut impossible d'y découvrir la moindre fraude. »
colliers cFor, et se désolant lorsqu'il fallut le quitter.
Ce qui autrefois excitait sa raillerie, ses mépris sans doute, et ravalait la faible humanité devant lui, aujourd'hui la relève à ses yeux : car il sait quels graves enseignements peuvent sortir d'une tige ou d'un rameau ; et dans les coutumes de l'idolâtrie, il ne veut plus avoir que le sentimentde gratitude qui leur a donné naissance. Un faible roseau n'a-t-il pas suffi pour procurer à l'homme sa première flèche, sa première plume, son premier instrument de musique, ses trois grands moyens de conquête?
Dans ces dispositions, déjà en pleine convalescence, absorbé par ses pensées, Charney était un matin dans sa chambre, dont prudemment il n'avait pas franchi le seuil depuis sa maladie, lorsque, la porte s'ouvrant tout à coup, Ludovic, la figure radieuse, s'avança en lui criant :
« Elle est en fleur!
— Quoi... Picciola?
— Oui, Picciola^ Piccioletta^ fîglioccia mia!
— En fleur ! répète Charney, en fleur ! » Et s'élançant vers l'escalier : « 4h! je veux la voir! » dit-il.
En vain l'honnête geôlier lui remontre qu'il y aurait imprudence à sortir sitôt, qu'il fallait patienter un jour
OU deux, que la matinée n'était pas assez avancée, que l'air était frais, qu'une rechute fait rarement grâce : tout fut inutile. La seule chose qu'il peut obtenir, c'est que le prisonnier se contiendra une heure encore, afin que le soleil assiste à la fête.
Cette heure, qu'elle se traîne lentement! et cependant il l'occupe de son mieux. D'abord, pour la première fois depuis sa captivité, il songe à sa toilette; oui, à sa toilette, à sa parure, en l'honneur de Picciola, dePicciola en fleur ! Ses vêtements étaient fripés, ses cheveux en désordre, sa barbe inculte ; il approi)rie tout cela. Un miroir, jusqu'à cet instant oublié dans sa précieuse cassette, en est tiré ; il se rase soigneusement ; il se rase pour la voir en fleur!
C'est sa sortie de convalescence, la visite du malade à son médecin, de l'obligé à sa bienfaitrice, de l'amant à sa maîtresse!
Et lorsqu'il s'est ajusté, les yeux fixés sur la glace, il s'étonne de se trouver, malgré sa maladie récente, le regard moins terne, les traits moins abattus, le front moins ridé qu'autrefois. Il se souvient qu'il est jeune encore, et comprend que, s'il y a des pensées amères et vénéneuses qui flétrissent jusqu'à leur enveloppe, il en est d'autres douées du pouvoir de la raviver.
Au moment précis, Ludovic se présente. Il soutient le comte pour l'aider à descendre les hauts degrés de l'escalier tournant et massif; et quand celui-ci entre dans la petite cour, soit linfluence de l'air pur et de la lumière du ciel, soit le privilège de ces facultés vives et neuves dont sont gratifiés les convalescents, il lui semble que les émanations de safleuront tout embaumé autour de lui, et c'est à elle qu'il attribue les douces et fraîches impressions du bien-être qu'il ressent.
A quoi servent aux fleurs leurs parfums si doux? En jouissent-elles elles-mêmes?
Non.
Est-ce aux animaux qu'elles les destinent?
Mais a-t-on jamais vu la brebis ou le chien s'arrêter devant une rose pour en respirer la senteur?
C'est donc à l'homme seul qu'elles envoient leurs suaves trésors. Pourquoi?
Pour s'en faire aimer peut-être.
Charney n'avait pas si grand tort, après tout, de encore à cette force mystérieuse qui attire l'homme vers la plante !
Cette fois, Picciola se montre devant lui dans tout le prestige de sa beauté : elle étale à ses yeux sa corolle nuancée et brillante; le blanc, le pourpre et le
rose se confondent sur ses larges pétales bordés de petits cils argentés, entre lesquels se brise un rayon du soleil qui fait scintiller autour de la fleur comme une lumineuse auréole. Charney la contemple avec transport; il craint de la ternir de son souffle ou de la flétrir en y portant la main. Il ne songe plus à l'analyser, à l'étudier ; il l'admire, il la savoure de la vue et de l'odorat. Mais bientôt une autre idée vient le distraire de celle-là, et ce n'est plus sur la fleur que s'arrêtent ses regards. Il a vu les traces de la mutilation le long de la tige, des rameaux abattus, des feuilles à demi déchirées par le contact des ciseaux. Les cicatrices n'en sont pas encore fermées. Il sent alors qu'il lui doit la vie ; un sentiment plus vif, plus doux encore que 1 admiration, lui arrive au cœur, et les bienfaits de Picciola lui font oublier son éclat et ses parfums.
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Par ordonnance des médecins, le convalescent eut le droit, les jours suivants, de jouir de la promenade de sa cour aux heures qui lui conviendraient, et de la prolonger même selon ses désirs. Ce fut alors qu'il put reprendre avec ardeur ses études commencées.
Dans l'intention de relater par écrit les observations faites sur sa plante depuis le premier jour jusqu'au moment présent, il tenta de séduire Ludovic, afin de se procurer par lui encre, plume et papier. Il s'attendait à le voir froncer d'abord le sourcil, prendre son air d'importance, se faire longtemps prier, et céder enfin, soit par l'intérêt qu'il portait à son malade et à sa filleule, soit par l'espoir du gain, car cette fois il s'agissait de fourniture.
Il n'en fut pas ainsi. Ludovic prit tout d'abord la proposition gaiement.
(( Comment donc, signor conl(\ rien n'est plus facile! dit-il en bourrant légèrement sa pipe et se détournant pour en tirer quelques aspirations, afin de l'empêcher de s'éteindre; car il cessait toujours de fumer devant Charney, qu'incommodait l'odeur du tabac. Je suis loin de m'y opposer. Mais tous ces petits outils-là sont de ceux qui restent sous la clef du gouverneur et non sous la mienne. Si vous voulez avoir de quoi écrire, adressez-lui più presto une belle pétition sur l'objet, et ça pourra se faire. »
Charney sourit, et ne se découragea pas.
« Mais pour écrire cette pétition , mon cher Ludovic, il me faudrait d'abord ce que je demande : encre, plumes et papier.
— C'est juste, signor conte^ c'est juste. Jai tiré l'âne par la queue pour le faire marcher plus vite, répliqua le geôlier. Voici comme la chose d'une pétition se pratique d'ordinaire, ajouta-t-il d'un air entendu, la tête à demi renversée, et les bras croisés derrière le dos. Je vais trouver le gouverneur, et je lui dis que vous avez à lui adresser une demande, sans m'expliquer sur quoi... Ça ne me regarde pas; ça le regarde
et ça vous rt'i^arJf. S ii ut- peut venir lui-iiiême en causer avec vous, il vous envoie un homme à lui. Cet homme vous remet une plume, un papier timbré et paraphé, une seule feuille; il vous présente l'encrier; vous écrivez sur la feuille, lui présent; il cachette la chose devant vous; vous lui rendez la plume, il garde l'encrier, il emporte la lettre, et tout est dit.
— Mais, Ludovic, ce nest point au gourverneur que je veux avoir cette obligation, c'est à vous.
— A moi, mordions ! vous ne connaissez donc pas ma consigne ! » dit le geôlier, reprenant tout à coup son air rude et sévère.
Il tira une longue bouffée de sa pipe, lexhala lentement, comme pour tenir le comte à distance, fit un demi-tour à droite, et sortit. Et le lendemain, quand Charney revint à la charge, il se contenta de cligner de l'œil et de hocher la tête.
Trop fier pour s'humilier devant le gourverneur ; mais trop désireux d'accomplir ses projets pour les abandonner si vite, avec un cure-dent le prisonnier fit une plume; son rasoir, tant bien que mal, se transforma en canif; de la suie délayée dans de l'eau, un flacon doré de sa cassette, lui servirent d'encre et d'encrier, et de blancs et fins mouchoirs de batiste.
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reste de sa splendeur passée, lui tinrent lieu de papier.
C'est ainsi que Charney, séparé de Picciola, pouvait alors s'occuper d'elle en écrivant le résultat de ses observations.
Qu'il en fit de douces, d'étonnantes! qu'il eût ressenti de plaisir à les communiquer à une oreille capable de les comprendre, de les apprécier !
Son voisin, Yatlrapeur de mouches^ lui semblait digne de recevoir ses confidences : cette figure, trouvée par lui d'abord si maussade, si refrognée, il l'avait vue depuis s'épanouir avec bonté et briller même de ce genre d'éclat que donne une vive intelligence. Quand , de sa petite fenêtre, le vieillard promenait sur lui et sur Picciola son regard demi-curieux, demi-rêveur, Charney se sentait attiré par ce regard. Un geste de la main, un sourire, avaient même été échangés entre eux : mais le régime de la prison leur interdisait à tous deux de s'adresser la parole, même pour se demander des nouvelles de leur santé ; et le grand explorateur des merveilles de la nature dut garder pour lui seul ses précieuses découvertes.
Au nombre de celles-ci, il faut citer la propriété singulière qu'il surprit dans sa fleur de se tourner vers le
soleil et de lui faire face pendant toute la durée de son cours pour mieux aspirer ses rayons : et, quand le soleil se cachait derrière les nuages et que la pluie menaçait, elle s'abritait aussitôt sous ses pétales recourbés, comme le vaisseau pliant ses voiles devant l'orage.
« La chaleur lui est-elle donc si nécessaire? pensait Cliarney,etpourquoi?Pourquoi aussi craint-elle même une légère ondée, qui la rafraîchirait? Oh! j'ai confiance en elle maintenant; elle me l'expliquera. »
Picciola avait déjà été pour lui une pharmacie bienfaisante; elle pouvait au besoin lui servir de boussole et de baromètre ; elle allait lui tenir lieu d'horloge.
A force d'en savourer les parfums, il crut remarquer qu'ils variaient vers certaines époques de la journée. Ce phénomène lui parut être d'abord une illusion de ses sens ; mais des expériences réitérées lui ep démontrèrent la réalité, et il en vint à désigner avec certitude l'heure du jour, d'après l'odeur de sa plante *
Les fleurs s'étaient multipliées, et, vers le soir surtout, Picciola répandait ses émanationslesplus douces. Aussi combien alors l'heureux captif aimait à se rapprocher d'elle ! Au moyen de quelques planches dues
1. Le bolanisle anglais Sniilli a remarqué les mêmes propriétés dans Vanlirrhenum rcpcns (la linaire rayée). Flore brilannkjue. l. II, p. 608.
à la munificence de Ludovic, il avait construit un petit banc appuyé sur quatre solideâ bûchettes, épointées à leur extrémité et enfoncées dans les interstices du pavage. Un dossier raboteux lui prêtait son appui, lorsqu'il voulait penser et s'oublier, en vivant dans l'atmosphère de sa plante. Là, il se sentait plus à l'aise qu'il ne s'était jamais senti sur ses riches canapés de soie ; il y passait parfois des heures entières, méditant en s' enivrant de parfums, rappelant en lui-même les jours de sa jeunesse, écoulés sans plaisirs et sans affections, perdus au milieu de vaines chimères dans un désenchantement prématuré.
11 arrivait souvent qu'à la suite de ces examens faits en arrière, il tombait dans de profondes rêveries participant à la fois de la veille et du sommeil, dans une espèce d'engourdissement apathique du corps, pendant lequel son imagination surexcitée peuplait la cour de sa prison de songes délicieux.
Il se retrouvait alors à ces mêmes fêtes où naguère l'ennui l'avait poursuivi, où il prodiguait à tous des plaisirs dont seul il ne savait plus prendre sa part.
11 voyait, par une soirée d'hiver, s'illuminer spontanément la façade de son ancien hôtel de la rue de Verneuil. Le bruit de mille voitures retentissait à son
oreille; cà la clarté des torches, elles entraient dans sa cour circulaire, et chacune d'elles jetait tour à tour, sur les marches de son péristyle couvert de tapis et décoré de tentures, les merveilleuses en renom, empaquetées dans d'épaisses fourrures sous lesquelles frissonnait la soie; des incroyables au feutre pointu, à la haute cravate, aux jarrets enrubannés; des artistes célèbres, au cou nu, aux cheveux courts, au costume semi-grec, semi-français; et des généraux empanachés et ceinturés aux trois couleurs ; et des savants et des hommes de lettres, avec ou sans collet vert. Un monde de valets se montrait partout à la fois, narguant sous leurs nouvelles livrées les décrets de la république conventionnelle passée de mode.
Dans ses salons, il retrouvait pêle-mêle, confondues, toutes les illustrations, toutes les bizarreries de l'époque. La toge et la chlamyde s'y frottaient contre le frac et la soubreveste; les escarpins à rosettes, les bottes galonnées ou éperonnées, y glissaient sur le parquet en même temps que la calige et le cothurne. Hommes de loi, hommes de plume, hommes d'épée, hommes d'argent, ministres et fournisseurs, artistes et gouvernants, tourbillonnaient côte à côte dans ce tohu-bohu du Directoire. Un acteur s'y montrait près
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d'un membre de l'ancien clergé; un ci-devant noble près d'un ci-devant pauvre; l'Aristocratie et la Démocratie s'y donnaient la main ; la Richesse et la Science s'y promenaient bras dessus bras dessous. C'était la société renaissante, ralliant autour d'un centre commun toutes ses parties, dont chacune se sentait trop faible pour faire un monde à part.
On remettait la scission à un autre temps.
Ainsi font les enfants de conditions différentes, que l'âge et le besoin du plaisir rassemblent; en grandissant, ils s'éloignent peu à peu de leurs compagnons de jeux, entraînés qu'ils sont, à leur insu, par la puissante attraction des nécessités sociales.
Charney contemplait en souriant cette bigarrure de mœurs, d'états et de costumes. Ce qui avait été pour lui, autrefois, une source amère et féconde de pensées méprisantes contre l'humanité toutentière ne soulevait plus, dans son esprit, qu'une légère moquerie contre ses propres folies et ses vains essais.
Soudain de brillants orchestres éclatent en mesures vives, variées et stridentes, et la fête prend son vol.
Il reconnaît les airs qu'il a entendus déjà; mais l'impression qu'il en reçoit est bien plus active sur ses sens. 1 a lueur scintillante des lustres, leurs re-
flets prismatiques dans les glaces, dans les cristaux, l'air chaud et embaumé d'une salle de bal ou de festin, la saveur des mets, la gaieté pétulante des convives, les groupes bondissants des valseurs qui le frôlent en passant, les propos légers et frivoles qui se croisent, qui se heurtent autour de lui, les rires qui retentissent, tout lui fait éprouver une impression de joie ineffable qu'il n'a jamais connue.
Puis des femmes à la taille élégante et svelte, aux blanches épaules, au cou de cygne, parées d'étoffes somptueuses, se montrent et le saluent en lui souriant. Il les reconnaît. C'étaient les conviées ordinaires et l'ornement de ses splendides soirées, alors que, riche et libre, on le citait comme un des heureux de la terre .
Là brillaient sans rivales la fière Tallien, vêtue à la grecque et portant des joyaux et des bagues de prix, jusque dans les doigts de ses beaux pieds nus, à peine emprisonnés dans de légères sandales dorées; la belle Récamier, qu'Athènes eût divinisée; enfin la douce et charmante Joséphine, ci-devant comtesse de Beauharnais, qui, à force de grâces, passait souvent pour la plus belle des trois.
Toutes ces femmes, qu'aujourd'hui Charney les
trouve jeunes et jolies! Que leurs regards ont bien plus de douceur et d'animation qu'autrefois! Qu'il se sentirait heureux d'arrêter son amour sur une d'elles!
Il l'essaye; et, après avoir erré indécis de l'une à l'autre, tout à coup, au milieu de leurs groupes, il en distingue une, non plus aux épaules découvertes et aux parures de diamants...
Simple dans sa mise et dans son maintien, elle baisse timidement le front et craint de se montrer. Pourtant elle est belle aussi! C'est une jeune fille vêtue de blanc, qui n'a pour rehausser sa beauté que sa grâce naïve et la rougeur qui colore ses joues. Charney ne l'a jamais vue, et cependant, à mesure qu'il la contemple, les autres semblent s'effacer et disparaître; une douce émotion le gagne sans qu'il puisse s'en rendre compte.
Mais combien son émotion redouble en remarquant dans sa noire chevelure une fleur, son seul ornementî Cette fleur... c'est celle de sa plante! la fleur de sa prison !
11 tend les bras vers la jeune fille. Soudain tout se trouble à sa vue, tout s'agite autour de lui; une dernière fois les orchestres du bal se font entendre avec un redoublement de force; puis la jeune fille et la
fleur semblent se perdre l'une clans l'autre; les feuilles étalées, les corolles ouvertes et embaumées se multiplient autour de la jolie figure, et la cachent bientôt entièrement.
Déjà les murs du salon, dépouillés, de leurs tentures, s'obscurcissent et n'offrent plus aux regards de Charney qu'une sorte de vapeur nuageuse. Le lustre, s'éteignant graduellement, se détache du plafond, décrit tout à coup une courbe de lumière, et va rayonner, mourant, à l'extrémité inférieure du nuage. De lourds pavés remplacent le parquet luisant et sonore. C'est la froide raison qui revient au milieu du délire ; c'est le souvenir qui tue l'illusion, la réalité qui tue le songe.
Le prisonnier ouvre les yeux. Il est sur son banc, les pieds sur le pavé de son préau ; sa fleur est devant lui et le soleil se couche à l'horizon.
Les premières fois qu'il se trouva en proie à cette espèce de vertige, Charney s'en étonna comme d'une merveille. C'était toujours lorsqu'il siégeait sur son banc, près de sa plante, que ces doux rêves lui arrivaient. Avec un peu de réflexion, il s'expliqua le phénomène. La science ne lui a-t-elle pas dit comment les émanations gazeuses qui s'exhalent des fleurs peu-
Tent causer parfois une légère et voluptueuse asphyxie? Alors il comprend jusqu'où peuvent s'étendre les rapports existant entre lui et sa plante, et l'influence presque magique exercée par elle sur lui.
Lés fêtes brillantes auxquelles il vient d'assister, c'est Picciola qui les lui donne.
Mais cette jeune fille modeste et candide, dont la présence inattendue le jeta dans un trouble étrange et plein de charme, qui est-elle? Favait-il déjà vue? et, comme ces autres femmes, n'est-ce là qu'un souvenir de son temps passé? Sa mémoire ne lui rappelle rien de semblable. Si c'était, au contraire, une révélation de l'avenir! Mais a-t-il un avenir et doit-il croire aux révélations? Non! la jeune fille à la robe blanche, à la pudique rougeur, la jeune fille à la fleur, à la fois si simple et si attrayante, qui fit pâlir et s'éclipser ses brillantes rivales, c'est Picciola! Picciola personnifiée et poétisée dans un songe!
Eh bien ! c'est elle qu'il doit aimer, c'est elle qu'il aimerai il saura sans peine se remémorer sa taille gracieuse et les traits ingénus qu'elle avait revêtus alors. C'est désormais avec cette douce image qu'il bercera ses rêveries, qu'il remplira les vides de son cœur et de son cerveau ; du moins, devant cette belle
enfant, riant fantôme évoqué pour interrompre sa solitude, les portes de sa prison seront bien forcées de s'ouvrir; elle pourra le visiter, venir s'asseoir près de lui, marcher près de lui, le suivre, lui sourire, l'aimer ! elle vivra de sa vie, de son souffle, de son amour ; il lui parlera dans sa pensée et fermera les yeux pour la voir : ils ne seront quun, et il sera
deux !
Ainsi le captif de Fénestrelle à ses études chéries faisait succéder le charme non moi ns enivrant des illusions, et entrait de plus en plus dans cette sphère de poésie, d'où l'on ne sort, comme l'abeille du sein de;, fleurs, que tout parfumé et avec sa récolte de miel. A côté de sa vie positive, il avait sa vie d'imagination, complément de l'autre, et sans laquelle Ihomme ne jouit qu'à moitié des bienfaits du Créateur.
Maintenant, son temps se partage entre Picciola plante et Picciola jeune fille. Après le raisonnement et le travail, il a le plaisir et lamour.
lU PICGIOLA.
Poursuivant ses expériences investigatrices sur la floraison, Charney s'extasiait de plus en plus chaque jour devant les prodiges réguliers de la nature. Mais ses yeux étaient inhabiles à pénétrer dans ces mystères si déliés, si insaisissables à la vue. Il s'irritait de son impuissance, lorsque Ludovic lui remit, de la part de son voisin, le conspirateur italien, une forte lentille de verre, à l'aide de laquelle celui-ci avait pu nombrer huit mille facettes oculaires sur la cornée d'une mouche. Charney tressaillit de joie.
Grâce à cet instrument, les parties les moins perceptibles de la plante saillirent tout à coup à ses
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regards, en centuplant leur volume ordinaire. Alors il marcha, ou crut marcher à grands pas dans la route des découvertes !
11 a détaillé, analysé l'enveloppe externe de sa fleur ; il a compris que ces brillantes couleurs des pétales, leur forme, leurs taches de pourpre, ces bandes de velours ou de satin moiré qui garnissent leur base ou festonnent leur contour, n'étaient pas là seulement pour récréer la vue par le spectacle de leur beauté, mais aussi pour diviser ou réfléchir les rayons du soleil, atténuer leur force ou l'augmenter, selon le besoin qu'en avait la fleur, accomplissant le grand acte de la fructification.
Ces plaques luisantes et vernissées, avec leur éclat de porcelaine^ ce sont sans doute des amas glanduleux de vaisseaux absorbants, chargés d'aspirer l'air, la lumière et les vapeurs humides, pour la nourriture des graines : car sans lumière, pas de couleur; sans air et sans chaleur, pas de vie! Humidité, chaleur, lumière, voilà donc de quoi se composent les végétaux, ces merveilles de la terre, et voilà aussi ce qu'ils doivent lui restituer lorsqu'ils meurent.
A son insu, souvent, durant ses heures d'étude et d'extase, Charney avait deux spectateurs attentifs qui
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épiaient tous ses mouvements et, par sympathie, prenaient part à ses émotions : Girhardi et sa fille.
Celle-ci, élevée par un père profondément religieux, vivant d'une vie contemplative et solitaire, présentait une de ces natures formées de toutes les saintes exaltations réunies. Avec sa beauté, ses vertus, les grâces de son esprit et de sa personne, elle n'avait pu manquer d'adorateurs; douée d'une sensibilité profonde et expansive, elle semblait plus qu'une autre devoir connaître les affections tendres ; mais si quelques légers penchants ont autrefois, au milieu des fêtes de Turin, troublé un instant la sérénité de son âme, la captivité de son père les a tout d'abord absorbés dans une grande douleur.
Aujourd'hui, pourrait-elle aimer celui-là qui s'offrirait à ses regards avec l'éclat du bonheur, elle qui, dans son double culte filial et religieux, voit son Dieu sur la croix et son père en prison? Non que la jolie Turinaise s'abandonne facilement à la tristesse et à la mélancolie ! Tous ses devoirs lui sont doux, tous ses sacrifices lui laissent une joie au cœur; mais est-ce donc près des heureux du monde qu 'elle peut se plaire ? Là où elle va sécher une larme et réveiller un sourire, là est sa place, là son orgueil, là son triomphe! Cette
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tâche si belle, c'est près d'un seul qu'elle la remplit à Fénestrelle.
Mais depuis qu'elle a vu Charney, elle s'est sentie prise à la fois pour lui d'intérêt et de compassion. Il est captif comme son père et près de son père ! Il n'a plus à aimer dans le monde qu'une pauvre plante, et il laime tant!
Certes, la figure du prisonnier, son front noble, sa taille élégante, aident un peu à la pitié de la jeune fille; cependant, si elle l'avait connu au temps de sa fortune, dans ce temps où de faux dehors de bonheur l'environnaient, non, elle ne l'eût point distingué des autres. Ce qui la charme en lui, c'est son isolement, son désastre, sa résignation. Elle lui a voué d'instinct son amitié, son estime même ; car, dans son ignorance des choses, elle a mis le malheur au nombre des vertus.
L'excellente jolie fille, aussi hardie devant une bonne action à faire que timide devant un regard à affronter, trop oublieuse peut-être du danger, sans cesse encourage, aiguillonne son père dans ses bonnes intentions vis-à-vis de Charney.
Un jour enfin Girhardi, se montrant à sa fenêtre, ne se contente pas de saluer le comte de la main,
selon son habitude ; il lui fa't signe d'approcher le plus possible, et, modérant les éclats de sa voix, comme dans une grande appréhension d'être entendu d'un autre, il entame avec lui le dialogue suivant :
« J'ai peut-être une bonne nouvelle à vous donner, monsieur.
— Et moi, monsieur, j'ai des remercîments à vous faire pour ce microscope que vous avez daigné me prêter.
— Je n'ai même pas eu le mérite de l'idée ; c'est ma fille qui m'y a fait songer.
— Vous avez une fille, monsieur, et Ton vous accorde la faveur de la voir?
— Oui, je suis père, et j'en rends grâces à Dieu chaque jour. Ma pauvre enfant a pris un grand intérêt à vous, mon cher monsieur, lorsque vous étiez malade, et, depuis, en vous voyant prodiguer tant de soins à votre fleur. Vous-même, ne l'avez- vous donc pas aperçue parfois à cette grille?
— En effet... je crois...
— Mais en vous parlant de ma fille, j'oublie de vous faire part de la grande nouvelle. L'empereur va se rendre à Milan, où il doit être sacré roi d'Italie.
— Roi d'Italie 1 eh bien! alors, monsieur, il sera
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plus que jamais votre maître et le mien. Quant au microscope, poursuivit Charney, que la grande nouvelle n'avait que fort peu distrait de son idée première, et qui n'y soupçonnait pas une suite, vous vous en êtes longtemps privé pour moi... Pardon^ peutêtre en aurai-je besoin encore pour de prochaines expériences; cependant je vous le rendrai... bientôt...
— Je puis m'en passer, j'en ai d'autres, répliqua avec bienveillance VaUrapeur de mouches^ devinant au son de voix de son interlocuteur combien il lui en coûterait de se séparer de cet instrument; gardez-le, monsieur, gardez-le en souvenir d'un compagnon de captivité qui vous porte, veuillez le croire, un vif intérêt. »
Charney voulut témoigner de sa gratitude à l'homme généreux ; celui-ci l'interrompit :
« Mais laissez-moi donc achever ce qu'il me reste à vous apprendre. »
Et, baissant encore la voix :
« On assure que des grâces doivent être accordées au sujet de cette autre couronne du nouvel empereur. Avez-vous des amis à Turin ou à Milan? Y a-t-il moyen de les faire agir? «
L'interpellé hocha tristement la tête.
« Je n'ai point d'amis, dit-il.
— Pas damis ? répéta le vieillard avec un regard plein de commisération. Avez-vous donc douté des hommes ? l'amitié ne manque pas à ceux-là qui croient en elle. Eh bien! j'ai des amis, moi, des amis que l'adversité même n'a pas ébranlés; ils pourront peutêtre pour vous ce qu'ils n'ont pu encore pour moi.
— Je ne veux rien implorer du général Bonaparte, répliqua le comte d'un ton sec et fier où ses anciennes rancunes surgirent tout à coup.
— Chut! parlez plus bas... Je crois entendre venir... mais non... »
Il y eut un moment de silence ; puis l'Italien poursuivit avec une inflexion de voix où le reproche s'adoucissait comme en passant par la bouche d'un père :
« Cher compagnon, vous êtes aigri encore; j'aurais cru que les études auquelles vous vous livrez depuis quelques mois avaient éteint en vous ces haines que Dieu réprouve et qui faussentla vie d'un homme. Les vertus bienfaisantes de votre fleur n'ont- elles donc pas entièrement cicatrisé vos blessures du monde ! Ce Bonaparte que vous semblez haïr, j'ai à m'en plaindre plus que vous peut-être ; car mon fils est mort pour l'avoir servi.
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— Aussi, ce fils, vous l'avez voulu venger! interrompit vivement Charney.
— Je vois que ces faux bruits sont venus jusqu'à vous , dit le vieillard relevant noblement la tête vers le ciel, comme pour en appeler au témoignage de Dieu. Moi, me venger par un crime! non; mais, dans les premiers moments de ma douleur, je ne pus me contenir, il est vrai; et, tandis que le peuple de Turin saluait le vainqueur par des acclamations de joie, j'opposai mes cris de désespoir aux vivat de la foule. On m'arrêta; j'avais un couteau sur moi. Des infâmes, afin de se faire valoir auprès du maître , n'eurent pas de peine h. lui faire accroire que j'en voulais à ses jours. On me traita d'assassin , et je n'étais qu'un malheureux père qui venait d'apprendre la mort de son fils ! Eh bien , je comprends qu'il a pu être trompé, je comprends même que ce Bonaparte n'est pas un méchant homme; car ni vous, ni moi, il ne nous a fait mourir. S'il me rend à la liberté , ce sera réparer seulement une erreur à mon égard ; je le bénirai cependant ; non que je ne puisse supporter ma captivité : plein de foi dans la Providence, je me résigne à tout ; mais ma prison pèse sur ma fille ; c'est pour ma fille que je veux être libre, pour mettre un
terme à son exil du monde , pour qu'elle retrouve les plaisirs de son âge. N'avez-vous pas aussi un être qui vous intéresse , une femme qui pleure sur vous et à qui vous seriez heureux de sacrifier même votre orgueil d'opprimé? Allons, autorisez mes amis à parler en votre nom. »
Charney sourit.
« Aucune femme ne pleure sur moi, dit-il; aucune ne soupire après mon retour; je n'ai plus d'or à leur donner. Qu'irais-je faire dans ce monde , où j'étais moins heureux que je ne le suis même ici? Mais dussé-je y trouver des amis, la fortune, le bonheur, je dirais encore non ! mille fois non ! s'il fallait y rentrer en m' abaissant devant le pouvoir que j'ai voulu détruire.
— Quoi 1 tout espoir vous est-il donc interdit par vous-même ?
— Jamais je ne saluerai du titre d'empereur celui qui fut mon égal.
— Prenez garde de sacrifier follement votre avenir à un sentiment plus de vanité que de patriotisme peut-être... Mais... chut! fit de nouveau le vieux Girhardi. Pour cette fois je ne me trompe pas; on vient! adieu I »
Et il s'éloigna de la fenêtre grillée.
« Merci ! merci du microscope ! » lui cria Charney avant qu'il eût entièrement disparu à ses regards.
Dans ce moment, Ludovic fit crier sur ses gonds la porte basse de la petite cour. Il apportait au prisonnier sa provision de vivres de chaque jour. Il le vit pensif et rêveur, et, ne voulant pas le distraire, il se contenta, en passant près de lui, de frapper légèrement sur les assiettes qu'il tenait, comme pour l'avertir que son dîner était prêt. Montant ensuite le tout dans la caméra, il se retira bientôt, après avoir salué silencieusement Monsieur et Madame, comme il disait parfois, c'est-à-dire l'homme et la plante,
« Le microscope est à moi ! pensait Charney. Mais comment ai-je pu mériter la bienveillance de cet honnête étranger? »
Et voyant alors Ludovic traverser la cour :
« Celui-ci de même a gagné mon estime; sous son écorce de geôlier bat un noble cœur, j'en suis sûr. Il est donc des hommes bons et sensibles; mais où viennent-ils se réfugier ! »
Et il lui sembla entendre une voix lui répondre :
« C'est parce que le malheur vous a appris à comprendre un bienfait, que les hommes vous paraissent
moins dignes de vos mépris. Qu'ont donc fait ces deux hommes? L'un a arrosé votre plante h votre insu, l'autre vous a procuré les moyens de la mieux connaître et de l'analyser.
— Oh ! se disait Charney, le cœur ne s'y trompe pas; il y a eu de leur part générosité vraie.
— Oui, reprenait la voix; mais c'est parce que cette générosité s'est exercée envers vous, que vous leur rendez justice. Si Picciola n'était pas née, de ces deux hommes, l'un serait encore à vos yeux un vieillard imbécile, livré à des occupations dégradantes; l'autre, un être grossier, d'une avarice lâche et sordide ! Dans votre monde d'autrefois , aviez-vous aimé quelqu'un ou quelque chose, monsieur le comte? Non; votre cœur était livré à l'isolement comme votre pensée. Ici, c'est parce que vous aimez Picciola que ces deux hommes vous ont aimé; c'est par elle qu'ils sont venus à vous. »
Et Charney regarde tour à tour sa planta et son orécieux microscope. Napoléon, empereur des Français, roi d'Italie! Cette terrible formule, dont la moi tié suffit autrefois pour faire de lui un conspira-i leur forcené, se présente à peine à son esprit en ce .moment.
Que lui importent, à lui, les triomphes du nouvel élu de la nation et les libertés de l'Europe? Un insecte qui bourdonne menaçant autour de ses fleurs lui cause plus d'angoisses et de soucis que tous les envahissements du nouvel empire !
»2r. PICCIOLA.
XÎI
Il a repris ses travaux; armé de sa loupe, désormais sa propriété, il a réitéré ses observations, il a étendu le champ de ses découvertes, et de plus en plus l'enthousiasme le gagne. Il faut le dire, cependant, inexpérimenté dans l'analyse, privé des notions premières et d'instruments assez puissants , parfois à sod insu l'esprit de système et de paradoxe vient se mêler à son esprit d'examen.
C'est ainsi qu'il inventa mille théories sur la circulation de la sève, sur les moyens qu'elle emploie pour monter, pour s'étendre, pour se transformer, sans se douter de son double courant; de même sur les colorations diverses de la plante, sur la source des diffé-
rents arômes de la tige, des feuilles et des fleurs, sur la gomme et les résines distillées par les végétaux, ainsi que sur la cire et le miel qu'en retirent les abeilles. Il trouvait d'abord réponse à tout; mais le? systèmes du lendemain venaient détruire, ceux de la veille, et il se plaisait dans son impuissance, puisqu'elle le forçait d'exercer toutes les facultés de son esprit et de son imagination, et ne lui laissait pas pré- Foir un terme à ses attrayantes occupations.
Un jour de triomphe allait naître pour lui. jour glorieux, où il pourrait inscrire la plus importante de ses observations !
Il avait autrefois entendu, mais en n'y prêtant qu'une moqueuse attention, raconter les amours des fleurs, cette ingénieuse et sublime découverte de Linné, et ces hymens nombreux accomplis dans une corolle, à l'ombre des pétales. Aidé de son microscope, il se livre bientôt tout entier à cette nouvelle série d'études; il épie, il patiente; il pénètre enfin dans les mystères de ce lit nuptial !
Sous ses yeux, un mouvement de vie et d'amour se manifeste dans toutes les parties de la fleur, qui semble un instant ressentir l'animation des êtres aimants et pensants! Atterré, confondu, Charney croit rêver en-
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core; sa tête ne peut contenir l'ardente admiration dont il est pénétré. Par l'analogie, remontant de la plante aux animaux, il embrasse l'échalle de la création entière dans son harmonie, dans son immensité! Il doute si le secret de l'univers n'est pas en sa possession ! Ses yeux se troublent, l'instrument s'échappe de ses mains; le philosophe anéanti tombe sur son siège rustique, croise les bras, puis, après une longue méditation, s'adressant à sa plante :
« Picciola, lui dit-il, autrefois j'avais la terre à parcourir, j'avais de nombreux amis, j'étais entouré de savants de toute espèce; eh bien, jamais lucun de ces savants ne m'en a appris autant que toi; pas un de mes amis, ou plutôt des hommes qui usurpaient ce titre, ne m'a rendu les bons offices que j'ai reçus de toi seule ; et dans ce terrain circonscrit où tu végètes misérablement entre deux pavés, marchant çà et là autour de toi, j'ai plus pensé, plus senti, plus observé que dans mes longues courses à travers l'Europe. Quel était mon aveuglement ! Lorsque tu t'offris à moi si faible, si pâle, si languissante, je n'attendis rien de ta venue; et c'est une Compagne qui m'arrivait, un Livre qui s'ouvrait devant moi, un Monde qui se révélait à mes yeux! Cette Compagne, elle
adoucit mes ennuis et les fit disparaître ; elle me rattacha à cette existence qu'elle devait me conserver; elle m'apprit à connaître les hommes et me réconcilia avec eux! Ce Livre, il me fit prendre en pitié tous les autres; il me convainquit de mon ignorance et rabaissa mon orgueil ; il me força de comprendre que la science,, comme la vertu, ne s'acquiert que par l'humilité ; qu'il faut descendre pour s'élever ; que le premier échelon de celte échelle immense dont nous croyons dépasser le faîte est enfoui sous le sol, et que c'est parlai qu'il faut commencer! C'est le livre de lumière! Ecrit en caractères vivants, dans une langue encore pleine de mystères pour moi, il m'offrit à deviner ces énigmes sublimes, dont chaque mot est une consolation ! Ce Monde, c'est celui de la vérité une et absolue ; c'est la création intelligente; c'est le résumé, le critérium du monde éternel et céleste, la révélation de cette immense loi d'amour qui régit l'univers, qui fait graviter les atomes et les soleils, qui enchaîne d'un même lien depuis la plante jusqu'aux astres, depuis l'insecte qui fouille la terre jusqu'à l'homme qui relève son front vers le ciel pour y trouver... son auteur, quel qu'il soit! »
Charney, violemment agité, parcourut alors son
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préau à grands pas; les pensées succédaient aux pensées dans sa tête, une lutte s'engageait dans sa conscience ; puis il revint vers Picciola, la contempla avec attendrissement, jeta un regard rapide plus haut, et murmura :
" Dieu puissant ! source invisible d'où découle toute harmonie, toute fécondité, trop de fausse science a obscurci ma raison, trop de sophismes ont endurci mon cœur pour que vous y pénétriez si vite. Je ne puis vous entendre, mais je vous appelle; je ne puis vous voir, mais je vous cherche !
Rentré dans sa chambre, il lut sur la muraille :
Dieu nest quun mot.
11 ajouta :
Ce mol ne serait-il pas celai de la grande énigme de l'univers?
Là encore il y avait l'expression du doute ; mais douter, pour cet esprit superbe, n'était-ce pas déjà s'avouer à moitié vaincu, frapper d'anathème sa première négation, et rebrousser chemin sur sa fausse route? Maintenant, ce n'est plus sur lui seul que s'appuie le philosophe ébranlé; il n'a plus foi seulement dans sa force et dans sa raison, et, se livrant à ces émotions inconnues auxquelles il trouve un charme si
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doux, c'est à Picciola qii il demande une croyance, un Dieu, un appui; et de nouveau il Tintcrroge avec ferveur, afin de dissiper ce reste dobscurité qui l'environne.
Ainsi s'écoulaient ses journées. Après des heures consacrées entières à l'étude et à l'analyse, las de ses travaux et songeant à s'en distraire par d'agréables passe-temps, il quittait Picciola plante pour Picciola jeune fille.
Lorsque déjà les parfums de ses fleurs arrivaient à lui en abondantes effluves, lorsque sa tête s'appesantissait, que ses yeux étaient blessés par l'éclat du jour :
« Ce soir il y aura fête chez Picciola, » se disait-il.
En effet, livré à ses rêveries, il ne tardait pas à tomber dans ce demi-sommeil peuplé de songes qu'une lueur de raison instinctive savait diriger encore.
Oh! ne serait-ce pas là une des jouissances les plus enivrantes réservées à l'homme, que de pouvoir donner l'impulsion à ses rêves et vivre à volonté de cette autre vie où les événements se pressent avec tant de rapidité, où les siècles ne nous coûtent.qu'une heure d'existence, où un reflet magique semble colorer tous les acteurs du drame qui se joue, où les émotions seules sont réelles?
Là, le positif de toutes choses s'efface pour ne laisser que leur essence pure.
Le voulez- vous? d'harmonieux concerts vont se faire entendre, et vous n'aurez pas à subir le râlement de raccord, la figure contractée des musiciens, les formes bizarres et disgracieuses des instruments ; c'est la vie des âmes, c'est le plaisir sans regret, c'est l'arc- ^n-ciel sans l'orage !
Charney s'abandonnait à ses illusions. Fidèle à la douce image de Picciola, c'est elle qu'il appelait, c'est elle qui se montrait à lui la première, toujours sous les mêmes traits, avec les mêmes grâces, jeune, modeste, charmante, lui apparaissant tantôt au milieu de ses anciens compagnons de science ou de plaisir, tantôt près des seuls êtres qu'il avait aimés et qui n'étaient plus, sa mère, sa sœur. Elle renouvelait pour lui les
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scènes pleines de suavité, ineffables au souvenir, de l'adolescence et de la famille; elle s'y mêlait comme pour les rendre plus douces encore.
Parfois, elle l'introduisait tout à coup dans une maison d'apparence modeste, mais où respiraient l'aisance et le bon goût. Les gens avec lesquels il s'y trouvait lui étaient inconnus ; mais ils l'accueillaient avec des sourires, et il se sentait là comme jadis au foyer paternel.
Après avoir ranimé sa famille éteinte, ses joies du passé, évoquait-elle donc une autre famille qui devait exister un jour pour Cliarney et lui préparer les joies de l'avenir! Il ne pouvait se l'expliquer; mais à son réveil il prenait confiance dans sa destinée, et tenait régulièrement note, sur son journal de fine toile, des événements de ses rêves : c'étaient les seuls événements heureux de sa vie, sauf sa captivité.
Il arriva pourtant qu'une fois Picciola, dans une de ces fêtes où il avait l'habitude de trouver près d'elle le calme et le bonheur, le frappa d'une subite épouvante. Plus tard, il ne se le rappela que pour croire aux révélations, à la prescience de l'âme.
Voici ce qui arriva.
Les parfums de la plante marquaient la sixième
heure du soir. Jamais ils n'avaient été plus forts, plus puissants : car trente fleurs épanouies concouraient à entretenir cette atmosphère magnétique au milieu de laquelle il s'assoupissait.
S'écartant de la foule, il respirait l'air sur une verte esplanade, où son fantôme chéri avait seul suivi ses pas. Picciola s'avançait en lui souriant du regard et du geste ; et lui, dans une attitude contemplative, il admirait la taille souple de la jeune fille, la légère ondulation des plis de sa robe blanche, qui trahissait l'harmonie de ses mouvements, et les boucles de ses cheveux noirs, d'où ressortait la fleur accoutumée. Soudain, il la voit s'arrêter; elle chancelle, lui tend les bras; le sceau de la mort est empreint sur son front. Il veut s'élancer vers elle; un obstacle qu'il ne peut vaincre le retient enchaîné ; il pousse un cri et s'éveille. Eveillé, il entend un autre cri répondre au sien; oui, un cri... une voix de femme.
Cependant Charney se retrouve dans sa cour, sur son banc, près de sa plante ! et, celte fois, c'est devant ses yeux corporels et bien ouverts qu'une seconde apparition de jeune fdle se montre à lui à travers la petite fenêtre grillée. D'abord cette figure mélancolique et gracieuse, placée dans une demi-ombre, semble
flotter dans Je vague ; mais peu à peu il la voit s'éclairer, un regard pénétrant arrive jusqu'à lui; il se lève, s'approche, et tout à coup la douce vision s'efface, ou plutôt la jeune fille s'enfuit.
Quelque rapide qu'ait été sa fuite, pourtant il a entrevu ses traits, sa chevelure, sa taille, la blancheur de sa robe ; il reste immobile; il pense que son réveil n'est pas complet, et que cet obstacle insurmontable qui, dans son rêve, le séparait de Picciola, c'était une grille de prison !
Ludovic accourut alors en grand ébahissement, et trouvant Charney encore tout troublé :
« Signor conte ^ lui dit-il, est-ce que votre mal va vous reprendre? Tête-Dieu! on fera venir les médecins, puisque c'est l'ordre; mais soyez tranquille de nouveau, M""* Picciola et moi, en dépit d'eux, nous nous chargerons de la guérison.
— Je ne suis point malade, répondit Charney, à peine revenu de son émotion ; qui a pu vous faire croire?...
— La fille de Yattrapeur de mouches^ donc ! Elle vous a vu, vous a entendu crier, et s'est hâtée de m'avertir : n'a t- elle pas bien fait, la pauvre enfant? »
Charney devint pensif. Il se ressouvint alors seule-
ment qu'une jeune fille séjournait parfois dans cette partie de la forteresse.
« La ressemblance que j'ai cru trouver entre l'étrangère et Picciola n'est qu'un erreur de mes sens, un effet d'optique des plus simples et des plus vulgaires, se dit-il. Souvent ainsi, par un phénomène de la vision, l'œil, durant quelque temps, emporte avec lui l'image de l'objet sur lequel il s'était d'abord reposé. C'est chose étrange que de voir ce doux mirage passer même de la vie illusoire à la vie réelle, du songe au réveil! L'image de Picciola, cependant, ne revivait pas entière dans la jeune fille de la prison, et d'abord celle-ci ne portait point une fleur dans ses cheveux. »
Tout en les comparant, il se rappelle l'intérêt que lui a déjà témoigné la jeune Piémontaise^ au dire du vieillard.
Elle a été compatissante pour lui durant sa mala die; c'est à elle qu'il doit la possession du précieux microscope; elle s'est intéressée à ses travaux, à ses douces études ; à l'instant même, en lui dépêchant Lu dovic, ne vient-elle pas de lui donner encore un témoignage de bienveillance?
Et Charney, le cœur rempli d'une vive gratitude,
éprouve un impérieux besoin de la manifester. Mais comment?
Non sans hésiter, non sans s'adresser un reproche secret, comme si dans ce moment il se rendait coupable d'une profanation, il rompt, il cueille silencieusement, et d'une main émue, un petit rameau fleuri sur sa plante.
« Autrefois, se dit-il en lui-même, que d'or j'ai follement prodigué pour couvrir de perles et de diamants des fronts prostitués au parjure ! A combien de femmes trompeuses et d'amis menteurs n'ai-je pas jeté ma fortune par lambeaux, sans m'en plus soucier alors que des propres sentiments de mon cœur, que je mettais aussi sous leurs pieds et sous les miens! Ah! si l'objet donné n'acquiert de prix que par la valeur qu'on y attache, je le jure, jamais n'a été oflért par moi un don plus précieux que celui-là que je t'emprunte aujourd'hui, Picciola! » Et remettant le petit rameau aux mains du geôlier : « Mon bon Ludovic, présentez ceci de ma part à la fille de mon vieux compagnon. Dites-lui que je la remercie de l'intérêt qu'elle daigne me porter, et que le comte de Charney, pauvre et prisonnier, ne possède rien de plus digne de lui être offert »
Ludovic reçut la fleur d'un air stupéfait.
11 avait fini par s'identifier tellement à l'amour que ressentait le prisonnier pour sa plante, que c'est à peine s'il concevait comment un si léger service pouvait valoir à la fille de Vatlrapeur de mouches une marque de si haute munificence.
« C'est égal ! per il capo di san Pasquale! dit-il en sortant, ils n'ont vu encore ma filleule que de loin ; ils vont juger sur léchantillon combien elle est gentille et comme elle a bonne odeur! «
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Quant à Charney, il lui faudra faire avant peu bien d'autres sacriQces de ce genre, car l'époque de la fructification arrive pour sa Picciola. Quelques-unes de ses fleurs ont déjà perdu leurs brillants pétales ; leurs étamines devenues inutiles sont tombées, comme autrefois les cotylédons, lorsque les premières feuilles, arrivées à l'âge de la force, ont pu se passer de leur secours. Maintenant l'ovaire, contenant le germe des graines, commence à se gonfler sous le calice élargi. Les fleurs mères se dépouillent de leur éclat, comme ces femmes dédaigneuses d'une vaine parure quand arrivent pour elles les soins sacrés de la maternité.
Charney se prépare à de nouvelles observations
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les plus grandes, les plus sublimes qu'il eût faites encore sans doute ; car elles se rattachent à la durée des races créées, à la reproduction des êtres, dont la fécondation n'est que l'acte déterminant. Déjà, en analysant un bouton, coupé, détaché de la tige par la morsure d'un insecte, il a entrevu ce germe primitif, cet embryon débile, qui n'est pas né des amours de la fleur, mais qui en a besoin pour vivre et se développer. Prévoyance admirable ! combinaison saisissante de la nature, et que la science n'a pu expliquer encore! Il s'agit aujourd'hui de l'enfantement de l'être complet, de cette graine dont l'étroite enveloppe contient la plante tout entière ; phénomène dont les autres n'ont été que la préparation. Le moment est venu pour l'observateur d'étudier la gestation de Fœuf végétal à toutes ses époques, dans le bouton, dans la fleur brillante et parée, sous le calice découronné de ses pétales. I] va lui falloir de nouveau mutiler Picciola ; mais ne réparera-t-elle pas facilement ses pertes? De tous côtés, aux nœuds de sa tige, sous l'aisselle de ses feuilles, surgissent de naissants rameaux, s'annonce une floraison future; puis Charney saura la ménager.
Demain donc il se mettja à l'ouvrase.
Le lendemain, il prend place sur son banc, avec cette gravité de l'homme qui va tenter une expérience difficile et dont le succès peut se faire attendre. Au premier coup d'œil jeté sur sa plante, il est surpris de l'état de langueur manifesté dans toutes ses parties. Les fleurs, courbées sur leurs pédoncules, semblent n'avoir plus la force de se tourner vers le soleil ; les feuilles, à demi renversées, ont perdu l'éclat de leur luisante verdure.
Charney pense d'abord qu'un violent orage se prépare, et, dans un premier mouvement, il dispose ses nattes, ses tresses, pour garantir Picciola des atteintes trop rudes du vent ou de la grêle.
Cependant le ciel est pur de nuages, l'air est calme, et l'invisible alouette chante, perdue dans l'espace.
Son front se rembrunit. Après un instant de recueillement : « Elle manque d'eau, » se dit-il. Il court en chercher dans sa chambre, s'agenouille devant la plante, en écartant ses rameaux inférieurs pour mieux l'arroser au pied, et demeure tout à coup frappé d'immobilité. Son regard se fixe à terre, sur un même point; le bras qui soutient l'arrosoir reste suspendu; et tous les signes de la stupeur passent
sur son front. Il vient de découvrir la source du mal.
Picciola va mourir.
Tandis qu'elle multipliait devant lui les fleurs et les parfums pour ses études et ses plaisirs, sa tige aussi se développait. Resserrée à sa base entre deux pavés, étranglée sous une double pression, elle s'est d'abord entourée d'un large bourrelet; mais le frottement l'a bientôt déchirée aux angles du grès, et les sucs nourriciers de la plante se perdent par plusieurs fissures à la fois.
Le sol manque à Picciola; épuisée de force et de sève, elle va mourir si on ne lui porte un prompt secours! Elle va mourir! Charney le comprend. 11 n'est qu'un moyen de la sauver : c'est d'enlever les pavés qui pèsent sur elle ; mais le peut-il? privé d'outils, ses efforts seraient impuissants.
Il s'élance vers la petite porte d'entrée; il y frappe à coups redoublés en appelant Ludovic. Celui-ci se montre enfin.
Le récit^ la vue du désastre, le laissent confondu; mais, malgré le sentiment d'intérêt que lui inspire sa filleule, aux prières de Charney qui le conjure d'enlever les pavés, à ses emportements mêlés de supplica-
lions, il ne répond que par ces mots, qu'il accompagne d'un gros soupir et d'un mouvement d'épaule : « Et ma consigne donc ! signor conte. » Cette fois, le prisonnier lui offre, non plus un bijou de sa précieuse cassette, mais la cassette entière, avec tout ce qu'il possède. Ludovic se redresse, serre fortement ses bras contre sa poitrine, et reprenant ses allures de geôlier, son ton moitié provençal, moitié piémontais :
a Per bacco! mordions ! vous m'offririez un trésor. . . je suis un vieux soldat, et je connais l'ordre. Adressez-vous au commandant.
— Non! s'écrie Charney; plutôt briser moi-même ces pavés, les arracher de terre, dussé-je y laisser mes ongles !
— Ta! ta! ta! comme vous y allez!... Et la consigne ! K
Et Ludovic, qui, en entrant dans le préau, avait pris soin d'éteindre à demi sa pipe avec le pouce, et la tenait à distance en s'adressant au prisonnier, la replaçant brusquement sous sa lèvre^ la ranimant par une forte aspiration, fit un mouvement pour s'éloigner. Cliarney le retint.
« Mon bon Ludovic, vous que j'ai toujours trouvé
compatissant, ne pouvez-vous donc rien pour moi... rien pour elle?
— Trondédious! dit celui-ci, cherchant à se défendre par des jurons de Fémotion qui le gagne; donnez-moi la paix, vous et votre maudite giroflée ! Pardon pour la povcra; elle n'est pas cause de votre diabolique entêtement. Quoi ! vous aurez le cœur de la laisser mourir ainsi sans secours !
— Mais que faire?
— Adressez-vous au commandant, vous dis-je.
— Jamais!
— Voyons, dit Ludovic, si ça vous coûte, voulezvous que je lui en parle, moi?
— Je vous le défends^ lui cria Charney.
— Comment! vous me le défendez? reprit le geôlier. Dannazione ! Ai-je des" ordres à recevoir de vous? Si je voulais lui en parler, moi ! Eh bien, non ! je ne lui en parlerai point. Au fait, vous avez raison, est-ce que ça me regarde! Qu'elle meure, qu'elle vive! ai-je à m'en soucier? Clie m importa? Vous ne voulez pas?
bonsoir !
— Mais votre commandant me comprendra t-il?
Puis-je espérer qu'il me comprenne? dit le comte, s'adoucissant soudain.
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— Pourquoi pas? le prenez-vous pour un kinzerlick? Expliquez-lui ça gentiment, avec de jolies phrases... pas trop longues ; vous êtes un savant, voilà le moment d'enfaire preuve. Pourquoi necomprendrait-il pas la chose qui vous porte à aimer votre herhe? je l'ai bien comprise, moi ! Puis, je serai là, soyez tranquille. Je lui dirai comme c'est bon en tisane, pour toutes sortes de maux. . . il n'est pas d'une forte santé. . . il ajustement son rhumatisme en ce moment... case trouve bien... il comprendra mieux... »
Charney hésitait encore; Ludovic cligna de l'œil, et lui montra Picciola dans son attitude maladive. Le comte fit un geste, et Ludovic sortit.
Quelques instants après, un homme, en costume moitié civil, moitié militaire, apporta au prisonnier une écritoire complète et une feuille de papier portant le timbre du commandant. Ainsi que Ludovic l'avait annoncé, l'homme resta présent tandis que Charney écrivit sa demande ; il la reprit cachetée de ses mains, le salua^ et emporta l'écritoire.
Vous souriez peut-être de mépris en voyant l'orgueil du noble comte s'abattre si facilement, et cette haute volonté céder à l'aspect d'une fleur qui se flétrit. Mais Picciola est tout pour le prisonnier; l'avez-vous
donc oublié ? Ne savez-YOus pas ce que peuvent l'isolement et la captivité sur l'esprit le plus fier et le plus ferme? Cet acte de faiblesse que vous lui reprochez, y a-t-il eu recours lorsque lui-même, abattu par la souffrance, manquait de l'air et de la liberté, pressé entre les pierres de sa prison comme sa plante entre ses deux pavés? Non! mais de lui à elle se sont établis des redevances mutuelles, des engagements sacrés : elle l'a sauvé de la mort; il faut qu'il la sauve à son tour !
Le vieux Girliardi vit Charney se promener de long en large dans sa cour, en s'agitant avec tous les signes de l'attente et de limpatience. Que la réponse lui paraissait lente à venir! Depuis trois heures déjà son message a été remis au gouverneur ; depuis trois heures, la plante achève de s'épuiser par la perte de sa sève. Charney eût vu couler son sang avec plus de calme.
Le vieillard essaya de quelques consolations pour lui rendre l'espoir; plus expérimenté que lui sur la connaissance des végétaux et de leurs maladies, il lui indiqua un moyen de fermer les blessures de Picciola, de la préserver du moins de l'un des dangers dont elle était menacée.
D'après son conseil, Charney, avec un mélange de mousse, de paille hachée finement, et de terre humectée, composa un mastic qu'il appliqua sur la plaie. Son mouchoir déchiré lui fournit des bandages et des ligatures pour le fixer en place.
Dans ces occupations, une heure encore passa; mais la réponse n'arrivait pas.
Le moment du dîner venu, Ludovic entra dans la cour : sa contenance brusque et affairée n'annonçait rien de bon. A peine s'il daigna répondre aux questions du prisonnier par des phrases saccadées et tranchantes. « Attendez, diavolo ! — Vous êtes bien pressé ! — Laissez-lui le temps d'écrire ! »
Il semblait pressentir le rôle qu'il devait jouer dans tout ceci et s'y préparer à l'avance.
Charney ne dina pas.
11 tâcha de patienter en attendant l'arrêt de vie ou de mort de Picciola, et, pour se donner du courage, il s'efforça de se prouver à lui-même que le gouverneur ne pouvait, sans être un homme cruel, lui refuser une demande aussi simple.
Son impatience, cependant, s'irritait de plus en plus d'un pareil retard ; il s'en étonnait, comme si le commandant n'avait pas pu avoir d'affaire plus près-
sée à expédier que celle-là. Au moindre bruit, ses yeux se tournaient tout à coup vers la petite porte par laquelle il croyait toujours voir revenir son message. Le soir arriva; rien! la nuit... rien! il n'en put fermer Fœil.
Le lendemain, de grand matin, celte réponse si vivement attendue lui fut enfin remise. Le commandant lui disait, dans un style sec et laconique, qu'au cun changement ne pouvait être fait aux murs, fossés ou fortifications de la citadelle, sans une autorisation expresse du gouverneur de Turin ; que, sur la demande du sieur Cliarney, il en réiérerait à Son Excellence : car^ ajoulait-il, le pavage d'une cour de prison, c'est encore une muraille.
Charney resta confondu à la lecture de ce message. Faire de l'existence d'une fleur une question d'Etat ! un déplacement de fortifications ! Attendre la décision du gouverneur de Turin ! Attendre un siècle
quand un jour peut tuer ! Ce gouverneur ne voudra-t-il pas à son tour en référer au ministre, le ministre à l'empereur, l'empereur au sénat? Oli! qu'alors son mépris des hommes se réveille profond! Ludovic luimême ne lui semble plus que l'agent de son bourreau. Au cri de son désespoir, l'un répond en langage administratif; à ses supplications, l'autre oppose sa consigne militaire.
Il se rapproche de la malade, dont l'éclat s'affaiblit, dont les couleurs s'effacent. Il la contemple avec tristesse. C'est son bonheur, c'est sa poésie qui s'en vont. Ses parfums n'accusent plus qu'une heure trompeuse, comme une montre détraquée dont les ressorts s'arrêtent; chaque corolle, repliée sur elle-même, a cessé de se tourner vers le soleil, ainsi qu'une jeune fille mourante ferme les yeux pour ne point voir lamant qu'elle craint de trop regretter.
Au milieu de ses réflexions désolantes, la parole de son vieux compagnon de captivité se fit entendre encore :
« Cher monsieur, lui disait avec son accent paternel le bon vieillard, baissant la voix et courbant son front jusqu'aux derniers barreaux de sa grille pour se rapprocher autant que possible de celui auquel il
s'adressait, si elle meurt... et elle mourra, je le crains... que ferez-vous ici, seul, tout seul? Quelles occupations pourront vous distraire après celle-là, qui avait tant de charmes pour vous? L'ennui vous tuera à votre tour : la solitudo interrompue redevient si lourde ! Vous n'y pourrez résister; c'est comme moi, si maintenant on me séparait de ma fille, de ma Teresa, de cet ange gardien dont le sourire sait me consoler de tout! Quant à votre plante, le vent des Alpes vous en avait sans doute apporté le germe, ou peut-être, en passant, un oiseau en laissa-t-il tomber une graine dans cette cour; mais maintenant une même circonstance vous enverrait une autre Picciola, ce ne serait que pour renouveler le regret laissé par la première, car d'avance il faudrait vous attendre à la voir mourir comme elle. Croyez-moi, cher monsieur, laissez agir mes amis; fléchissez enfin. La liberté vous sera plus facile que vous ne pensez... On cite déjà plusieurs traits de clémence et de générosité du nouvel empereur. Dans ce moment il est à Turin, et Josépine l'accompagne. »
Il prononça ce dernier nom comme si la certitude du succès y était attachée.
« A Turin? interrompit Charney en redressant
vivement sa tête, jusque-là penchée sur sa poitrine.
— A Turin, depuis deux jours, répéta le vieillard tout joyeux de ne pas voir, cette fois comme l'autre, ses bons conseils n'exciter dans l'esprit du comte qu'une attention douteuse.
— rEt quelle est la distance exacte de Fénestrelle à Turin?
— En prenant par Giaveno, Avigliano et la grande route, il y a près de seize lieues.
— Combien de temps faut-il pour les franchir?
— Dix ou douze heures au moins ; car en ce moment la route doit être obstruée par les troupes, les équipages, les chariots de tous les alentours qui se rendent aux fêtes... Le chemin qui tourne vers les vallées en côtoyant le fleuve est le plus long sans doute, mais il demanderait moins de temps, je crois.
— Dites-moi, monsieur, par vos communications avec le dehors, trouveriez- vous quelqu'un qui pût se diriger sur Turin aujourd'hui... ce matin même?
— Ma fille s'en occupera.
— Et vous dites que le général Bonaparte... le... premier consul...
— - L'empereur, reprit doucement Girhardi
— Oui, l'empereur; l'empereur est encore à Turin,
154 PICGIOLA.
n'est-il pas vrai? poursuivit Charney, fortement dominé par une grande résolution. Eh bien, je vais lui écrire, lui adresser une supplique... à l'empereur! »
Il pesa sur ce mot, comme pour bien s'affermir dans toute sa nouvelle route.
« Ah! béni soit Dieu! s'écria le vieillard, car c'est de lui que vous vient cette bonne pensée, où l'orgueil humain a le dessous... Oui, écrivez, adressez -vous à lui pour votre demande en grâce; Fossombroni, Cotenna et Delarue, mes amis, vous appuieront vivement, comme ils m'appuieront moi-même auprès du ministre Mareschalchi, du cardinal Caprara, et même de Melzi, qui vient d'être nommé garde des sceaux du nouveau royaume. Mon cher compagnon, nous quitterons peut-être cette prison ensemble, le même jour : vous pour recommencer la vie active et forte, moi pour suivre ma fille où elle voudra aller.
— Pardon, monsieur, pardon, si je ne semble pas encore entièrement satisfait de ces protections que vous m'offrez avec tant de bienveillance et de désintéressement. Mon estime et ma reconnaissance vous sont acquises; mais c'est à l'empereur lui-même qu'il faut que ma demande soit remise, ce soir, demain matin
au plus tard, Pouvez-vous me répondre d'un messager fidèle et dévoué?
— Oui, comme de moi-même ! dit le vieillard après avoir réfléchi quelque temps.
— Encore une question, ajouta Cliarney; ne craignez-vous point d'être compromis par le service signalé que vous allez me rendre?
— Le plaisir d'obliger efface toute crainte, cher monsieur. Si je puis quelque peu soulager votre infortune, advienne que pourra ! Je sais me soumettre aux décrets du ciel. »
Charney se sentit remué jusqu'au fond du cœur par ces paroles si simples; il contempla le vieillard avec des yeux attendris :
Que je voudrais presser votre main ! » lui dit-il ; et il éleva son bras dans la direction de la petite fenêtre. Girhardi passa le sien à travers la grille ; mais ce fut vainement ; il ne put atteindre la main qui se tendait vers lui. Alors, inspiré par un de ces sentiments d'exaltation tendre, si vifs dans l'àme d'un reclus, il dénoua subitement sa cravate, en retint un bout, jeta l'autre à Charney, qui s'en saisit avec transport, et une double étreinte, une double émotion, donnèrent à
plusieurs reprises une vibration affectueuse à ce linge insensible.
En repassant près de Picciola : « Je te sauverai! » murmura Charney.
Rentré dans sa caméra, il prit le plus blanc, le plus fin de ses mouchoirs, tailla soigneusement son curedent, renouvela son encre et se mit aussitôt à l'ouvrage. Son placet terminé, ce qui n'arriva pas sans causer de dures angoisses à son orgueil en révolte, de la fenêtre grillée une petite corde descendit le long du mur de la cour ; le pétitionnaire y attacha sa supplique, et la corde remonta.
Une heure après, la personne chargée de remettre le placet à l'empereur prenait, accompagnée d'un guide, sa route à travers les vallées de Suze, de Bussolino et de Saint-Georges, en côtoyant la rive droite de la Doria riparia; tous deux étaient à cheval ; mais ils eurent beau se hâter, des obstacles inattendus les retardèrent dans leur course. Des pluies récentes avaient défoncé le terrain, la rivière était débordée en plusieurs endroits, des torrents unissaient entre eux la Doria et les lacs d'Avigliano. Déjà les forges de Giaveno, rougissant de plus en plus au loin derrière eux, annonçaient que le jour allait leur manquer bientôt.
Trop heureux alors de suivre la voie commune, ils gagnèrent la magnifique avenue de Rivoli, non sans peine ; et ce ne fut que bien avant dans la soirée qu'ils arrivèrent à Turin.
Là, ils apprirent que Tempereur-roi venait de partir pour Alexandrie.