LIVRE TROISIEME
Le commandant de Fénestrelle avait repris toute sa courtoisie envers le protégé de Sa Majesté l'impératrice et reine. Non seulement Cliarney n'alla point occuper la loge du bastion, mais on l'autorisa à reconstruire les échafaudages et les abris dont plus que jamais Picciola languissante, à demi transplantée, réclamait le secours.
Les fureurs du colonel Morand contre l'homme et la plante s'étaient si bien calmées, que, chaque matin, Ludovic venait de sa part demander au prisonnier
s'il n'avait rien à désirer et comment se portait la Picciola.
Usant de cette bonne volonté, Charney obtint de sa munificence des plumes, del'encre, du papier, afin de relater sur de nouveaux frais, par le souvenir, ses études et ses observations de physiologie végétale; car la lettre du gouverneur de Turin n'annulait point le droit d'enquête et de saisie ; les deux sbires judiciaires avaient emporté ses archives sur toile, et, après un examen approfondi, déclarant ne pouvoir, malgré leurs efforts, trouver la clef de cette correspondance^ ils avaient dépêché le tout vers Paris, au ministère de la police, pour y être commenté, analysé, déchiffré par de plus habiles et de plus experts qu'eux.
Une privation autrement importante, et à laquelle il ne put suppléer aussi facilement, fut encore imposée à Charney.
Le commandant, se vengeant sur Girhardi des reproches du général Menou touchant son défaut de surveillance, l'avait fait reléguer dans une autre partie de la forteresse. Cette séparation, qui jetait le vieillard dans un complet isolement, retombait sur le cœur de Charney comme un remords, et paralysait l'eff^ des faveurs du colonel.
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Il passait une grande partie de sa journée les yeux attachés sur la grille et sur la petite fenêtre close. 11 y croyait voir encore le bon vieillard au moment où, avec effort, passant son bras à travers les barreaux inférieurs, il avait essayé vainement de lui faire toucher une main amie ; il voyait sa supplique à l'empereur frôler le mur et remonter jusqu'à cette grille au bout d'un cordon, pour aller de lui à Girhardi, de Girhardi à Teresa, de Teresa à l'impératrice ; et derrière ces barreaux brillait et s'animait de nouveau ce regard de pitié et de pardon qui l'était venu soutenir récemment au milieu de ses angoisses; et il entendait ce cri de joie sortir d'un cœur brisé quand la grâce de Picciola était enfin venue!
Cette grâce, c'est à lui, c'est à eux qu'il la doit, et de cette tentative insensée, qui ne pouvait profiter qu'à Charriey, seuls ils ont été punis, punis cruellement ! Pauvre père ! pauvre fille !
Elle aussi se montre souvent à lui, à cette même place où il la vue apparaître un instant, au sortir de ce rêve pénible qui lui prédisait la mort de sa plante. Ce jour-là, dans le trouble de ses idées, il lui a semblé découvrir en elle tous les traits de la Picciola de ses songes,et c'est encore ainsi qu'il croit la revoir aujourd'hui.
Comme le prisonnier se nourrissait de ces douces visions, les yeux toujours tournés vers l'ancienne demeure de Girhardi, quelque chose s'agita derrière le vitrage terne et dépoli ; on ouvrit la petite fenêtre ; une femme se montra à la grille. Elle avait la peau brune et terreuse, un goitre énorme, les yeux avares et méchants.
C'était la femme de Ludovic.
Depuis ce temps, Charney n'y vit plus rien.
Dégagée de ses entraves, entourée de bonne terre, largement encadrée dans ses pavés, Picciola réparait ses désastres, se redressait et sortait triomphante de toutes ses tribulations. Elle y avait perdu ses fleurs néanmoins, à l'exception de la petite fleur qui, la dernière, s'était ouverte au bas de la tige.
Devant son terrain agrandi, devant la graine qui se gonflait, qui mûrissait dans le calice, Charney pressentait de nouvelles et sublimes découvertes, et rêvait même au dies seminalis^ à la fête des semailles! Car maintenant le terrain ne manque pas ; il est plus que suffisant pour Picciola ; elle peut devenir mère et voir ses filles croître sous son ombre I
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En attendant ce grand jour, il est possédé du désir de connaître le nom véritable de cette compagne avec laquelle il a passé de si doux instants.
« Quoi! ne pourrai-je donc jamais donner à Picciola, la pauvre enfant trouvée, ce nom dont la science ou l'usage Font dotée d'avance, et qu'elle porte en communauté avec ses sœurs des plaines ou des montagnes? »
Le commandant Tétant venu visiter, Charney lui parla du désir qu il avait de posséder un ouvrage de botanique. Sans se refuser à sa demande, le colonel, voulant mettre sa responsabilité à couvert, songea d'abord à obtenir l'autorisation du gouverneur du Piémont ; et Menou non seulement s'empressa de la lui donner complète, mais encore il lui envoya, de la bibliothèque de Turin, une masse énorme de volumes, pour aider le prisonnier dans ses recherches... espérant, écrivait-il, que S. M. fimpératrice et reine^ très versée elle-même dans ce genre de connaissances, comme dans bien d^aulres^ ne serait pas fâchée de savoir le nom de cette fleur à laquelle elle s était si vivement intéressée.
A la vue de cet amas de science que lui apporta Ludovic ployant sous le faix, Charney sourit.
« Est-il donc besoin de si grosse artillerie, dit-il, pour contraindre la fleur à me dire son nom ? »
Néanmoins, c'est avec un sentiment de plaisir qu'il pose une fois encore sa main sur des livres. I] les feuillette avec ce frémissement de curiosité qu'il avait ressenti naguère, quand le savoir était pour lui chose mystérieuse et désirable ! La seule science qu'il appelle, qu'il convoite aujourd'hui, c'est celle des fleurs, celle de la nature dans sa plus gracieuse expression.
« Si jamais je sors de ces lieux, se dit-il, je serai botaniste ! Là, plus de ces controverses scolastiques etpédantesques qui vous égarent au lieu de vous éclairer. La nature doit se montrer la même à tous ses disciples, toujours vraie quoique changeante, toujours belle quoique nue ! »
Et il interroge ces livres nouveaux venus, leur demandant aussi à eux leurs titres et leurs noms. C'étaient le Species plantarum de Linné, les Inslitutiones rei herbarix de Tournefort, le Theatrum hotanicum de Bauliin, puis la Phytographia, la Dendrologia^ VAgrostographia^ de Plukenet, d'Aldrovande et de Scheuchzer ; puis encore d'autres livres écrits en français ou en italien.
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Quoique un peu effrayé de cet appareil tout scientifique, Charney ne se découragea pas ; et, pour se préparer à ses recherches préméditées, il ouvrit d'abord le plus mince volume, afin d'y chercher au hasard, ou de voir dans la table quelle était la variété de dénominations que pouvait porter un végétal.
Qu'il eût voulu se trouver le maître de choisir dans ce calendrier floral entre Alcea, Alisma, Andryala, Bromelia, Celosia, Coronilla, Euphrasia, Helvella, Passiflora, Primula, Santonila, ou tout autre nom doux à la lèvre, harmonieux à loreille !
La crainte lui vient tout à coup dans l'esprit que sa plante ne porte, avec un nom bizarre et disgracieux, une terminaison masculine ou neutre, ce qui eût brouillé toutes ses idées à l'égard de son ami, de sa compagne.
Que deviendrait la jeune fille de ses rêves, s'il allait falloir lui appliquer une désignation comme Hydrocharis morsus ransc, ou Salyrium hyosciamus, ou Gossypium^ Cynoglossum^ ou. Cucubakis^ Cenchrus, Ruscus! ou même quelque nom français, plus barbare encore, tel que Arrête-bœuf, Attrape-mouche, Pain de pourceau, Herbe à pauvre homme, Bec de grue, Casselunette, Dent de chien, Oreille de lièvre, Queue de
renard, Mufle de veau, Barbe de chèvre, Langue de cerf ou Fleur de Coucou! N'y aurait-il pas là de quoi le désenchanter à jamais? Non! il ne risquera point une semblable épreuve !
Malgré lui, pourtant, il reprenait tour à tour chaque volume, l'ouvrait, le feuilletait de nouveau, s'extasiant devant les merveilles innombrables de la nature^ s'irritant contre l'esprit systématique des hommes, qui, de cette étude jusqu'alors si attrayante pour lui, avaient fait la science la plus rude, la plus technique, la plus embrouillée de toutes les sciences !
Durant huit jours entiers, il tenta l'analyse de sa plante pour arriver à connaître son nom; il n'y put réussir. Dans le chaos de tant de mots étranges, rejeté d'un système à l'autre, égaré au milieu de cette lourde et vaste synonymie, véritable filet de Vulcain, qui couvre la botanique dun réseau comme pour cacher ses charmes, et pèse sur elle au point de l'étouffer, en vain il consultait tous ses auteurs les uns après les autres, descendant de la classe à l'ordre, de l'ordre au genre, du genre à l'espèce, de lespèce à la variété; sans cesse il perdait la trace, et finissait par maudire ses guides infidèles, toujours en désaccord entre eux, non seulement sur la nomenclature générale, mais
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parfois aussi sur la dénomination et les fonctions de chacun des organes de la plante * I
Au milieu de ses expériences mille fois renouvelées, la petite fleur, la fleur unique, interrogée pétale par pétale, fouillée jusque dans son calice, se détacha tout à coup sous la main de l'analyseur, du disséqueur, et tomba, emportant avec elle les projets d'étude sur la graine, l'espoir des semailles et la maternité de Picciola !
Charney consterné resta quelque temps silencieux ; puis, apostrophant d'une voix émue et d'un regard courroucé les livres qu'il tenait encore ouverts sur ses genoux et autour de lui :
« Quelle idée avais-je de vous consulter? s'écriat-il. Elle se nomme Picciola! rien que Picciola^ la plante du prisonnier, sa consolatrice, son amie! Qu'at-elle besoin d'un autre nom, et que voulaisje donc
1. Je ne citerai ici qu'un seul exemple de celte singulière divergence d'opinions entre les botanistes. Pour les A sclépiades (famille des Apocynées), Linné regarde les écailles comme les étamines ; Adanson prend les cornets pour les filaments des étamines, et les écailles pour les anthères ; Jacquin pense que les anthères sont enfermées dans les loges des écailles; Desfonlaines regarde les corpuscules noirs comme les vraies anthères, Itichard comme des stigmates mobiles ; enfin Lamarck fait des écailles les étamines, et des deux loges de leur face interne les anthères. (Voy. la Flore française, t. III, p. 668.)
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savoir? Insensé! quoi! contre celte soif de connaître, n'est-il pas un remède certain?,., n'en peut-on guérir? »
Et, dans un mouvement de colère, saisissant les livres l'un après l'autre, il les lança vivement contre terre. Un petit papier sortit des feuillets de l'un d'eux et vola dans la cour. Cliarney le ramassa. Il contenait quelques mots récemment tracés, et d'une écriture de femme.
Il lut ce qui suit :
Espérez, et dites à votre voisin ifespérer, car ni lui ni vous^ je ne vous oublie.
(Evangile selon saint Matthieu.)
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Charney avait lu et relu vingt fois ce billet, dont le sens ne pouvait être douteux : car parmi les femmes une seule avait été pour lui tout cœur et tout dévouement; et cette femme, il l'avait à peine entrevue; il ignorait le son de sa voix; et, si tout à coup elle se fût présentée devant lui, il ne l'eût pu reconnaître sans doute. Mais par quel moyen, trompant la vigilance de ses Argus, a-t-elle pu lui faire parvenir ces lignes? Dites à votre voisin d'espérer. . . Pauvre fille, qui n'osait nommer son père! Pauvre père, à qui il ne pourra même montrer ce souvenir de sa fille !
En songeant à ce bon vieillard, dont il avait comblé le malheur, dont il lui était interdit d'adoucir la peine,
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Charney se sentait navré de regrets, et, au milieu de ses nuits sans sommeil, l'idée de Girhardi venait l'assaillir douloureusement.
Durant une de ces nuits, un bruit inaccoutumé se fit entendre au-dessus de lui, dans la chambre de l'étage supérieur, jusque-là restée vide, et lui tint l'esprit rempli de conjectures plus bizarres les unes que les autres.
Vers le matin Ludovic entra dans sa chambre, l'air affairé, et, quoiqu'il essayât de contraindre ses traits à la discrétion, ses yeux brillants et animés annonçaient une grande nouvelle.
c( Qu'y a-t-il? lui dit Charney, et que s'est-il passé là-haut cette nuit?
— Oh! rien, signor conte ^ rien, sinon qu'il nous est arrivé d'hier une recrue de prisonniers, et que les logements vacants vont cesser de l'être. Oui, poursuivit-il avec un ton emprunté de commisération, il vous va falloir partager la jouissance de votre cour avec un compagnon de captivité; mais rassurez- vous, nous ne recevons ici que de braves gens. . . Quand je dis braves gens, reprit-il aussitôt, c'est-à-dire qu'il n'y a pas de voleurs parmi eux! Mais tenez, voici le nouveau qui vint vous faire sa visite d'installation. »
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A cette annonce inattendue, Charney s'était levé, saisi de surprise, ne sachant s'il devait se réjouir ou s'affliger de ce changement, quand soudain il vit entrer dans sa chambre... Girhardi !
Sans dire un mot, ils s'élancèrent l'un vers l'autre; leurs mains pressées et confondues témoignèrent de leur joie, et leurs âmes se touchèrent dans un regard.
« Allons, allons, dit Ludovic en riant, je vois que la connaissance sera bientôt faite; » et il sortit, les laissant tous deux muets et en extase.
Après ce moment de silence si expressif :
« Qui donc nous a réunis? dit Charney.
— C'est ma fille, je n'en saurais douter! Et comment m'y tromperais-je? Tout ce qui m'arrive d'heureux dans la vie ne me vient-il pas d'elle? »
Charney baissa le front d'un air interdit, et ses mains pressèrent de nouveau avec force celles du vieillard. Enfin, tirant de sa cassette un petit papier, il le lui présenta :
« Connaissez-vous cette écriture ?
— C'est la sienne! s'écria Girhardi; c'est celle de ma fille! de ma Teresa! Non, elle ne nous a pas oubliés, et sa promesse n'a pas tardé à se réaliser, puis-
que nous voilà réunis. Comment ce billet vous est-il parvenu? »
Charney le lui dit, et ensuite, par un mouvement irréfléchi, il fit un geste comme pour rentrer en possession du billet; mais voyant Girhardi le tenir entre ses mains tremblantes d'émotion, le lire lentement, mot par mot, lettre par lettre, le baiser cent fois, il comprit qu'il ne lui appartenait plus, et en éprouva au fond du cœur un vif sentiment de regret, qu'il ne sut s'expliquer à lui-même.
Les premiers moments passés, quand ils eurent épuisé à l'égard de Teresa toutes leurs conjectures sur son sort et sur le lieu habité par elle, Girhardi, promenant ses yeux avec un sentiment naïf de curiosité sur le logement de son hôte, s'arrêta devant chacune des inscriptions de la muraille.
Si deux d'entre elles avaient été modifiées déjà, le nouveau venu devina facilement que c'était grâce à l'influence de la plante, et put apprécier l'importance du rôle qu'elle avait dû jouer vis-à-vis du prisonnier. A son tour il prit un charbon.
Une des sentences contenait ces mots :
Les hommes se tiennent sur la terre, comme plus tard ils se tiendront dessous, les U7is près des autres^ mais
sans Hem entre eux. Pour les corps, ce monde est une arène populeuse^ où l'on se heurte de tous cotés ; pour les cœurs. c''est un désert.
Il ajouta :
Si l'on 71 a pas un ami!
Puis se retournant doucement vers son compagnon, il lui tendit les bras.
Encore ému des pensées qui venaient de l'agiter, Charney s'y précipita, et ils scellèrent ce saint pacte d'amitié par une étreinte vive et prolongée.
Le lendemain, ils déjeunaient ensemble, en tête-àtête, dans la caméra du premier étage, l'un assis sur le lit, l'autre sur la chaise, ayant entre eux la petite table sculptée, qui supportait alors, avec la double ration de la prison, une belle truite du lac, des écrevisses de la Cenise, une bouteille de l'excellent vin de Mondovi, et un appétissant morceau de ce délicieux fromage de Millesimo, connu dans toute l'Italie sous le nom de rabiola. C'était là un festin pour des captifs! Mais Girhardi ne manquait point d'argent, ni le commandant de complaisance, depuis de nouveaux ordres reçus.
Une causerie pleine de confiance et de douceur s'établit entre eux.
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Jamais Charney n'avait avec tant de délices savouré les plaisirs de la table ; jamais repas ne lui avait semblé si succulent. C'est que, si l'exercice et les eaux de lEurotas pouvaient servir d'assaisonnement au brouet noir des Spartiates, la présence et la conversation d'un ami ajoutent mieux encore une délicieuse saveur aux mets les plus simples.
Bientôt les confidences suivirent leur cours. Ils s'aimaient déjà si bien tous deux, quoique se connaissant à peine! Sans y être autrement excité, sans hésitation, sans préambule, seulement comme exécution de ce contrat d'amitié passé la veille, Charney raconta les travaux orgueilleux et les folies vaniteuses de sa jeunesse. Le vieillard prit la parole à son tour, et confcigsa de même les premières erreurs de sa vie.
Giacomo Girhardi était né à Turin, où son père possédait une vaste manufacture d'armes.
Le Piémont a de tout temps servi de passage aux marchandises et aux idées qui vont de France en Italie, comme aux idées et aux marchandises qui vont d'Italie en France. Des unes comme des autres il reste toujours quelque chose en route. Le vent de France avait soufflé sur son père : il était philosophe, voltairien, réformiste; le vent dltalie avait soufflé sur sa mère : elle était dévote à l'excès. Quant à lui, pauvre enfant, les aimant, les respectant, les écoutant tous deux avec la même confiance, il devait nécessairement participer des deux natures : c'est ce qui lui arriva.
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Républicain dévot, il rêvait le règne de la religion et de la liberté, alliance fort belle sans doute; mais il l'entendait à sa manière, et il avait vingt ans. On était jeune alors à cet âge.
Il ne tarda pas à donner des gages aux deux partis.
Dans ce temps, la noblesse piémontaise jouissait de certains privilèges fort humiliants pour les autres classes de la société. Ses membres seuls, par exemple, pouvaient se montrer en loge au spectacle, et, le croirait-on? danser dans un bal public, car la danse était réputée exercice aristocratique, et les bourgeois n'y devaient assister que comme spectateurs.
A la tête d'une bande de jeunes gens de la bourgeoisie, Giacomo Girhardi brava ouvertement un jour ce singulier privilège. Il ne craignit pas d'établir un quadrille roturier au milieu des nobles quadrilles. Ses danseurs gentilshommes s'indignèrent; danseurs et spectateurs plébéiens poussèrent un cri terrible en réclamant la dame pour tous ! A cette clameur séditieuse, d'autres cris de liberté succédèrent; et, dans le tumulte qui s'ensuivit, après vingt cartels proposés ou refusés, non par lâcheté, mais par orgueil, l'imprudent Giacomo, emporté par la fougue de son âge
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et de ses idées, appliqua im soufflet sur la joue du plus fier et du plus haut titré de ses adversaires.
L'insulte était grave. La puissante famille de San Marsano jurait de se venger; les chevaliers de Saint- Maurice, ceux de l'Annonciade, toute la noblesse du pays enfin, qui dans le péril ne faisait qu'un corps, semblait n'avoir de même qu'un visage, tant chacun se sentit offensé pour son propre comple.
Par l'ordre de son père, Giacomo se réfugia chez un de ses parents, curé d'un petit village de la principauté de Masserano, aux environs de Bielle. Mais, malgré sa fuite, il fut condamné par contumace à cinq ans d'exil hors de Turin.
L'importance maladroite donnée à cette affaire, qu'on nomma la conspiration dansante, grandit Giacomo aux yeux de ses compatriotes. Les uns le regardèrent comme le vengeur du peuple ; les autres, comme un de ces novateurs dangereux qui rêvaient le bouleversement universel ; et, tandis qu'à la cour on signalait le donneur de soufflets comme un des membres les plus actifs du parti démocratique, le pauvre petit factieux servait tranquillement la messe au village, et sortait peu de l'église, où il communiait saintement chaque dimanche.
Ce terrible début d'une vie qui devait s'écouler si calme influa longtemps sur le sort de Giacomo Girhardi. Le vieillard paya chèrement les folies du jeune homme. Lors de son arrestation pour l'attentat prétendu contre le premier consul, ses accusateurs ne manquèrent pas de faire valoir le jugement qui l'avait atteint déjà. On fit de lui, vu ses antécédents judiciaires, un républicain effréné.
A compter de sa sortie de Turin ^ et durant son exil, Giacomo, laissant s'éteindre entièrement cet amour de l'égalité que son père lui avait mis au cœur, sentit se développer de plus en plus les sentiments religieux qu'il tenait de sa mère.
Il les porta bientôt à l'excès, et son parent, brave et digne ecclésiastique, dont les intentions étaient excellentes, mais dont l'esprit peut-être manquait de mesure, au lieu de chercher à calmer en lui ce commencement d'exaltation, l'excita, espérant faire pour Giacomo de l'humilité chrétienne un bouclier contre la vivacité de son caractère. Plus tard, il comprit luimême l'imprudence de son calcul.
L'ex-philosophe n'avait plus qu'un désir, ne formait plus qu'un vœu, celui d'être ordonné prêtre.
Pour parer à ce coup, qui les eût privés de leur
fils unique, ses parents l'enlevèrent à, la tutelle du curé, et, s'appuyant sur la vive tendresse qu'il leur conservait, ils le décidèrent, ou plutôt le contraignirent, à force de supplications et de larmes, à se marier.
Giacomo se maria donc ; mais son mariage tourna d'abord bien autrement qu'on ne s'y attendait. Il vécut avec sa femme comme avec une sœur. Elle était jeune et belle, et ressentait pour lui la plus tendre affection. 11 se servit de son influence sur son cœur, il usa de son éloquence naturelle et passionnée, non pour lui faire comprendre le bonheur du ménage, mais les douceurs de la vie religieuse. Il y réussit complètement. Après une année passée pour eux dans une union cliaste comme celle des anges, la jeune épouse se retira dans un couvent, et lui, il retourna dans les environs de Bielle.
A peu de distance du village qu'il habitait se dresse une chaîne de hauteurs, dernier embranchement des Alpes pennines. A la base du monte Mucronc, le pic le plus élevé de ces montagnes, une petite vallée, s'enfonçant tout à coup, sombre, noire, couverte de vapeurs, hérissée de rochers, bordée de précipices, senible de loin répondre à la description que Virgile et Dante nous font des bouches de l'enfer. Mais, à
mesure qu'on s'en rapproche, les rochers se montrent parés d'une belle verdure, plaisante à la vue; les précipices offrent des versants en pente douce, où fleurissent les rosages des Alpes, où s'échelonnent de petites collines charmantes, couvertes de bosquets naturels ; et la vapeur, changeant de nuances aux rayons du soleil, tour à tour blanche, rose, violacée, finit par s'évanouir tout à fait. Alors on aperçoit, au fond de la jolie vallée, un lac de cinq cents pas de largeur, alimenté par des sources, et d'où sort, en murmurant, la petite rivière d'Oroppa, qui va, à quelque distance de là, ceindre un des mamelons de la chaîne, au sommet duquel s'élève une église consacrée à grands frais à la vierge Marie par la piété des peuples. Cette église est la plus célèbre du pays.
Si l'on en croit la légende, saint Eusèbe, à son retour de Syrie, déposa dans cet endroit isolé la statue de bois de la Vierge, sculptée par saint Luc l'Évangéliste, et qu'il voulait soustraire aux profanations des ariens.
Eh bien! dans cette petite vallée, sur la pointe de ces rochers, sur les versants de ces précipices, sur les bords de ce lac et de cette rivière, sur cette montagne, dans cette église, aux pieds de cette statue, Giacomo
Girhardi passa encore cinq années de sa vie, oubliant le monde entier, ses amis, sa famille, sa femme, sa mère, pour la Vierge d'Oroppa!
Ignorant que la crédulité n'est pas la cro}ance, que la superstition mène à l'idolâtrie et que tous les excès éloignent de Dieu, ce n'était pas la Marie céleste, la mère du Christ qu'il adorait, c'était sa Vierge à lui! sa Vierge de la montagne! Ses jours et ses nuits s'écoulaient à prier, à pleurer devant elle, sur des fautes imaginaires, car son cœur était celui d'un enfant
En vain son parent, le bon curé, s'alarmant à son tour de cette trop vive ferveur, cherchant à le distraire de cette ardente et dangereuse préoccupation, lui proposa de visiter d'autres lieux où la Vierge était honorée : qu'importaient à Giacomo Notre-Dame de Lorette et Sainte-Marie de Bologne et de Milan? Ce n'était que l'objet matériel, l'image, ce morceau de bois noir et vermoulu, qu'il adorait, et non la sainte femme représentée là si indignement !
Ce sentiment d'exaltalion ne perdit de sa profondeur que pour gagner en étendue.
La Vierge d'Oroppa avait autour d'elle son cortège de saints et de saintes.
Sur eux, Giacomo avait distribué tous les pouvoirs
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célestes, toutes les attributions de la Divinité. A l'un il demandait de dissiper les nuages chargés de grêle qui parfois, des hauteurs du monte Mucrone^ descendaient sur sa montagne ; à l'autre, d'adoucir les regrets de sa mère ou de soutenir sa femme dans ses épreuves; à celui-ci, de veiller sur son sommeil; à celui-là, de le défendre contre le tentateur; ainsi du reste, et sa dévotion devenait un polythéisme impur, et sa montagne d'Oroppa un Olympe, où Dieu seul n'avait pas sa place.
S imposant les privations et les pénitences les plus rudes, il jeûnait, il se macérait, restait parfois jusqu'à trois jours sans prendre de nourriture et tombait dans des faiblesses honorées par lui du nom d'extases. Il avait des visions, des révélations. Comme certains quiétistes, à force de dompter sa nature matérielle, il croyait être parvenu à rendre son âme visible, et il conversait avec elle; et sa santé se détruisait, sa raison se perdait : il était fou !
Un jour, il entendit une voix, venue d'en haut, lui ordonner d'aller convertir des Vaudois hérétiques, dont quelques débris existaient encore, non loin de lui, dans le Valais. Il se mit en route, traversa les pays arrosés par la Sesia, atteignit au sommet des
grandes Alpes, du côté du mont Rosa; mais, soudainement enfermé par l'hiver au milieu d'une peuplade de pâtres, il lui fallut passer plusieurs mois abrité sous le vaste toit d'un chalet : car les neiges amoncelées avaient obstrué tous les passages.
Ce chalet, appelé dans le pays las Stablas^ ou les Étables, était un carré long, offrant cinq cents pieds d'étendue, ouvert seulement du côté du sud, et fermé, calfeutré, dans ses autres parties, par de fortes planches de sapin reliées entre elles au moyen de gommes, de résines, de mousses et de lichens. Dans la saison rigoureuse, hommes, femmes, enfants, troupeaux, tout s'y réunissait sous le sceptre du plus ancien de la peuplade. Au centre de l'habitation, un foyer, sans cesse alimenté, y faisait bouillir à grands flots une énorme chaudière où tour à tour, et parfois ensemble, s'apprêtaient pour la communauté les légumes secs, le lard, le mouton, les quartiers de chamois et les côtelettes de marmotte, qu'on accompagnait, durant les repas, d'un pain de châtaignes, et, en guise de vin, d'une liqueur aigre-douce composée de busseroles et d'airelles fermentées.
Là, des occupations nombreuses, le soin des troupeauxetdesenfants, les fromages àpréparer, le chanvre
à filer, les instruments aratoires à fabriquer;, pour forcer plus tard, durant le rapide été de ces climats, les rochers à produire ; les vêtements de peau de mouton, les paniers d'écorce, les petits meubles élégants de bois de mélèze et de sycomore, destinés à la ville, tenaient en éveil toute la population du chalet, population laborieuse et enjouée, qui mêlait ses rires et ses chansons au bruit des haches, des rouets et des marteaux. Là le travail semblait doux ; l'étude et la prière étaient réputées devoirs et plaisirs. On y chantait de saints cantiques avec des voix harmonieuses et exercées; les plus vieux y enseignaient aux plus jeunes la connaissance des livres et du calcul, aux mieux disposés la musique, et même un peu de latin : car la civilisation des hautes Alpes, comme sa végétation, se conserve sous la neige, du moins parmi ces peuplades, et il n'est pas rare de voir, au retour des premières chaleurs, descendre de ces Étables vers les villages de la plaine des ménétriers et des maîtres d'école qui vont propager au bas de la montagne l'instruction et le plaisir.
Les hôtes de Giacomo étaient Vaudois.
Pour un convertisseur, l'occasion se montrait belle ; mais, dès le premier mot articulé par lui au sujet de
sa mission, le chef de la famille, vieillard octogénaire, moins respectable encore par son âge que par les travaux et les vertus dont tous les instants de sa vie avaient été marqués, lui imposa silence.
« Nos pères, lui dit-il, ont souffert l'exil, la dispersion, la mort même, plutôt que de consentir au culte des images : n'espérez donc pas faire sur nous ce que n'ont pu sur eux des siècles de persécution. Étranger, vous voilà condamné à vivre sous notre toit; priez à votre manière, nous prierons à la nôtre ; mais unissez vos efforts à nos efforts dans un travail commun ; car ici, loin des bruits et des distractions de la terre, l'oisiveté vous tuerait. Soyez notre compagnon, notre frère, tant que les neiges pèseront sur nous. Ensuite, les chemins libres, vous pourrez nous quitter, si bon vous semble,sansbénir le foyer qui vousaura réchauffé, sans vous retourner même pour saluer du geste ceux qui vous auront logé et nourri. Vous ne leur devrez rien, car vous aurez travaillé avec eux; et, si le restant de compte est de notre côté, Dieu l'acquittera. »
Forcé de se soumettre, Giacomo vécut pendant cinq mois le compagnon de ces braves gens ; pendant cinq mois il fut le témoin de leurs vertus ; pendant cinq mois, matin et soir, il entendit les actions de grâces
qu'ils adressaient à Dieu seul. Son esprit, cessant d'être excité par la vue des objets de son culte exclusif, se calma ; et quand cette prison, que la glace avait fermée derrière ses pas, lui fut rouverte par le soleil, à Faspectde ce soleil et des magnificences de la nature, dont il avait été sevré durant si longtemps et qui se développaient à ses regards du haut des Alpes, l'idée du Maître éternel et tout-puissant rentra grande et vive dans son cœur, et y reprit sa place usurpée.
L'arrivée des premiers oiseaux, la vue des premières plantes qui sortaient toutes fleuries de dessous la neige ; autour d'elles, les frémissements des essaims d'abeilles, tout excitait ses transports de joie et d'amour!
Un volume entier ne suffirait pas pour peindre les sensations nombreuses et diverses par lesquelles passa alors Giacomo. Durant son séjour aux Étahles^ le bon vieillard l'avait pris en affection ; il connaissait peu les livres des savants, mais il avait joint ses propres observations à celles de ses pères, et se plaisait à lui expliquer le Créateur par la création. Enfin, de cet asile devant lequel il s'était présenté la tête remplie d'idées de fanatisme et d'intolérance, le convertisseur sortit presque entièrement converti lui-même.
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L'habitude du travail, le spectacle de la famille, ramenèrent les idées de Giacomo vers les devoirs qui lui restaient à remplir.
Il courut se présenter au couvent de sa femme.
Ce serait là encore une histoire complète à raconter, que celle des moyens qu'il dut employer afin de reconquérir ce cœur d'ahord repoussé par lui.
Cette histoire vaudra peut-être d'être dite un jour.
Bref, après des efforts inouïs pour arracher sa femme à la vie claustrale^ pour détruire lui-même l'effet de ses premières leçons, de ses premiers enseignements, Giacomo Girhardi, revenu à la raison^ au bonheur, aux croyances vraies, devint le meilleur des époux, puis au bout de quelques années le plus heureux des pères.
Vingt-cinq ans de sagesse et de vertus rachetèrent ses erreurs.
De retour à Turin, au milieu des siens, il s'était créé, par son industrie, des occupations dignes de lui. Il possédait une assez belle fortune, que le travail eût augmentée encore, si sa bienfaisance n'avait su donner un écoulement à ses bénéfices. Faire du bien lui était si doux ! L'amour de ses semblables remplissait son
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cœur de joie, et l'étude de la nature ajoutait un charme inépuisable à sa \ie.
La nature animée excita surtout ses curieuses in- Yestigations, et^ comme Dieu est grand jusque dans ses plus minimes ouvrages, les insectes, s'offrant plus facilement sous lamain du philosophe religieux, obtinrent la préférence sur les autres productions du sublime ouvrier.
Voilà comment, plus tard, durant ses jours de captivité, le vieux Girhardi s'était attiré de la part de Ludovic le surnom singulier de ïattrapeur de mouches.
272 PIGCIOLA
Les deux captifs n'eurent bientôt plus de secrets l'un pour l'autre. Après s'être rapidement raconté les principaux événements de leur vie, ils la reprenaient eu détail, pour se faire part des moindres émotions qui en avaient signalé le cours.
Ils parlaient aussi de Teresa; mais, à ce nom^ Charney, embarrassé, sentait tout à coup la rougeur lui monter au front; le vieillard lui-même devenait pensif^ et un moment de silence, triste et solennel, accompagnait toujours le souvenir de l'ange absent.
Plus volontiers, leurs récits étaient interrompus par quelque grave discussion sur un point de morale, ou par des observations sur les bizarreries delà nature
humaine. La philosophie de Girhardi, douce et consolante, faisait consister le bonheur dans l'amour du prochain ; et Charney, parfois en désaccord avec lui ne pouvait comprendre que ce foyer d'indulgence et de tendresse se fût ainsi entretenu pour les hommes malgré l'injustice et les persécutions que le vieux Piémontais avait eu à supporter d'eux.
« Mais, lui disait-il, ne les avez-vous donc pas maudits, ces hommes, le jour où, après vous avoir lâchement calomnié, ils vous privèrent de votre liberté et de la vue de. . . votre enfant?
— La faute de quelques-uns devait-elle retomber sur tous? Ceux-là mêmes qui m'ont nui, qui sait? abu ses par les apparences, aveuglés par un fanatisme politique, peut-être étaient-ils de bonne foi! Cro^Tzmoi, mon ami, il faut penser au mal quon nous a fait avec l'idée du pardon au fond du cœur. Qui de nous n'en a eu besoin pour lui-même? qui de nous n'a pris l'erreur pour la vérité? L'apôtre saint Jean a dit que Dieu est tout amour. Oh! que cette parole est belle et vraie! Oui, c'est en aimant qu'on s'élève à Dieu et qu'on prend de lui sa force pour supporter son malheur. Si j'étais entré en prison avec une pensée de haine contre l'humanité, je serais mort de désespoir
274 PIGCIOLA.
sans doute! mais non, le ciel en soit loué! ces sentiments pénibles étaient loin de moi ! le souvenir de tant de bons amis restés fidèles à mon infortune, de tant de cœurs qui ont souffert de mes souffrances, me faisait aimer plus encore mes semblables, et le moment néfaste de ma captivité fut celui où la vue même d'un homme me fut interdite!
— Quoi! usa-t-on de telles rigueurs envers vous? dit Cliarney.
— Dès le premier moment de mon arrestation, poursuivit son nouvel ami, j'avais été transporté à la citadelle de Turin, mis en secret et enfermé dans une galerie souterraine, où les geôliers eux-mêmes ne pouvaient communiquer avec moi. On me passait ma nourriture au moyen d'un tour, et durant un long mois rien ne vint interrompre cette muette solitude. Il faut savoir ce que j'éprouvai alors pour comprendre combien, malgré toutes les rêveries de nos philosophes sauvages, l'état de société est l'état naturel de la race humaine, et quelle privation supporte le malheureux condamné à l'isolement! Ne pas voir un homme! vivre sans être soutenu par un regard, sans qu'une voix retentisse à votre oreille, sans toucher une main de votre main I ne reposer son front, sa poitrine, son
cœur, que sur des objets froids et insensibles! c'est affreux! et la raison la plus forte y succomberait! Un mois, un mois éternel s'écoula ainsi cependant. Il avait à peine commencé, ce mois, et déjà, quand mon porteclefs venait, tous les deux jours, renouveler mes provisions, le bruit de ses pas me causait des joies inexprimables. J'attendais ce moment avec anxiété. Je lui criais bonjour à travers la porte de fer qui nous séparait; mais il ne répondait point; je m'appliquais à tâcher, durant le mouvement de rotation du tour, d'entrevoir sa figure, sa main, son habit! je n'y pouvais réussir ! et je m'en désolais ! Eût-il porté sur ses traits le signe de la cruauté et du vice, je l'eusse trouvé beau! Il aurait tendu son bras vers moi, ne fût-ce que pour me repousser, je l'aurais béni! Mais rien! rien!... Je ne le vis qu'au jour de ma tianslation à Fénestrelle.
c( J'avais donc pour toute distraction, pour unique plaisir, pour seule compagnie, de petites araignées que j'observais des heures entières; mais j'en avais déjà tant observé! Je m'en étais fait des amis, car j'émiettais mon pain pour elles. Les rats non plus ne manquaient point dans mon cachot; ces animaux m'ont toujours causé un effroi, un dégoût invincible.
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Je les nourrissais aussi de mon mieux, tout en me défendant de leur approche et de leur contact. Le soin que je prenais de mes araignées, la terreur même que m'inspiraient mes pauvres vilains rats, ne suffisaient point cependant pour me distraire, et le désespoir s'emparait de moi en songeant à ma fille! »
Charney fit un mouvement. Girhardi comprit ce qui se passait en lui, et se hâta de poursuivre, en reprenant un air de sérénité :
« Oh ! mais une bonne fortune ne tarda pas à m'arriverl La lumière pénétrait dans ma galerie par une lucarne fortement barrée au moyen d'une croix de fer (c'est même devant cette croix de ma prison que je faisais ma prière matin et soir) ; un auvent oblique qui allait en s'élargissant s'élevait devant la lucarne, et ne me permettait d'arrêter mes yeux qu'à l'extrémité supérieure d'un large pan de muraille, jeté comme attache entre deux bastions. Au-dessus de moi était situé le donjon de la citadelle. Un jour... céleste Providence, combien je t'en rendis grâces! l'ombre d'un homme se dessina tout à coup sur la partie du mur qui se développait sous mes regards! Le corps, je ne pus le voir; mais je devinais ses mouvements par ceux de son ombre! Cette ombre allait
et venait : c'était celle d'un soldat récemment mis en sentinelle sur la plate-forme du donjon. Je distinguais la coupe de son habit, ses épaulettes, la saillie de sa giberne, la pointe de sa baïonnette, les vacillations de son plumet! Comment vous dire, mon ami, la joie dont mon âme fut alors remplie? Je n'étais plus seul, un compagnon venait de m'arriver ! Le lendemain, les jours suivants, l'ombre projetée du soldat reparut sur le mur, son ombre ou celle d'un autre; mais enfin c'était toujours un homme, un de mes semblables, qui se mouvait, qui vivait, là, presque sous mes yeux ! J'observais, je suivais les alternations d'allée et de venue de l'ombre; je me mettais en communication avec elle; je marchais le long de ma galerie dans le même sens que le soldat le long de la plate-forme. Quand on venait relever la sentinelle, je disais adieu au partant, bonjour à l'arrivant, dont c'était le tour de faction. Je connaissais le caporal; je connus même bientôt tous mes gardiens militaires, rien qu'à leur silhouette. Vous le dirai-je? pour quelques-uns je me sentais des préférences inexplicables. D'après leur attitude, leur démarche, la lenteur ou la vivacité de leurs gestes, je prétendais deviner leur âge, leur caractère, leurs sentiments! Celui-ci précipitait son
pas, faisait rapidement tourner son fusil entre ses mains, ou balançait sa tête en mesure : sans doute il était jeune, d'un naturel gai ; il fredonnait ou se berçait de rêves d'amour. Celui-là passait le front courbé, s'arrêtait parfois, et, s'appuyant des deux bras sur son arme, il restait longtemps dans une attitude mélancolique : il pensait à sa mère absente, à son village, à tout ce qu'il avait laissé derrière lui ! Sa main se portait à sa figure... pour essuyer une larme, peut-être. Et il y avait de ces chères ombres que je prenais en affection; je m intéressais à leur sort, et je faisais des vœux, et je priais pour eux; et celaient de nouvelles tendresses qui germaient dans mon cœur et le consolaient. Croyez-moi, mon ami, il faut aimer ses semblables, il faut les aimer de tous ses efforts ; le bonheur n'est que là!
« Homme excellent! lui dit Charney attendri; qui ne vous aimerait, vous? Pourquoi ne vous ai-je pas connu plus tôt? Ma vie eût été changée. Mais dois-je me plaindre? N'ai-je point trouvé ici ce que le monde m'avait refusé, un cœur dévoué, un appui solide, la vertu, la vérité, vous et Picciola? ))
Car, au milieu de ses épanchements, Picciola n'était pas oubliée. Les deux compagnons avaient con-
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stniit ensemble^ auprès d'elle, un banc plus large, plus doux, plus commode que le premier. Ils s'y asseyaient l'un près de l'autre, en face de la plante, et ils croyaient être trois à converser. Ce banc était appelé par eux le baJic des conférences. C'est là que l'bomme simple, modeste, s'efforçait d'être éloquent pour être persuasif, d'être persuasif pour être utile, et l'éloquence naturelle et le don de persuasion ne lui manquaient pas. Ce banc, c'était le banc de l'école et la chaire d'instruction; là siégeaient le professeur et l'élève : le professeur, c'était celui qui savait le moins, mais qui savait le mieux; le professeur, c'était Girhardi ; l'élève, c'étaitCharney ; le livre, c'étaitPicciola!
Ils étaient assis à leur place accoutumée. L'automne s'annonçait : Charney, perdant l'espoir de voir refleurir saPicciola, entretenait son ami de ses regrets sur la chute de sa dernière fleur; et celui-ci, pour suppléer à cette perte autant qu'il le pouvait, développait devant lui le tableau général de la fructification des plantes.
Là, comme ailleurs, l'empreinte d'une main divine se montrait dans tous les actes de la nature. Girhardi racontait comment certains végétaux, à feuilles larges et étalées, et qui s'étoufferaient mutuellement en croissant les uns près des autres, ont leurs semences cou-
X^fe fffa^nMna, DeL .-îc
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ronnées d'aigrettes, afin que le vent puisse opérer plus facilement leur dispersion; comment, quand les aigrettes manquent, ces graines naissent enfermées dans des cosses, dans des siliques pourvues d'un ressort élastique, dont la détente, jouant tout à coup au moment de leur maturité, les lance au loin pour les isoler. Aigrettes et ressorts, ce sont des pieds, ce sont des ailes que Dieu leur donne, afin que chacune puisse aller à son choix prendre sa place au soleil.
Quel œil pourrait suivre dans leur vol rapide à travers les airs agités les fruits membraneux de l'orme, ceux des érables, des pins et des frênes, tournoyant dans l'atmosphère au milieu de myriades d'autres graines, auxquelles il suffit de leur légèreté pour prendre leur vol, et qui toutes semblent d'ellesmêmes courir au-devant des oiseaux dont elles vont apaiser la faim?
Le vieillard expliquait aussi comment les plantes fluviatiles, les plantes destinées à l'ornement des ruisseaux ou à parer le bord des étangs, affectent dans leurs semences une forme qui leur permet de voguer sur l'eau pour aller d'une rive à l'autre s'implanter sur les flancs de la berge; comment, quand leur pesanteur les entraîne au fond, c'est qu'elles doivent
croître dans le lit même du fleuve, ou dans la vase des marais; comment encore, à défaut de leurs graines, elles peuvent se multiplier par leurs racines, par leurs rejetons, se reproduire d'elles-mêmes comme les polypes, et mettre à profit la surabondance de vie qui les anime : ainsi les fucus, les roseaux, sortant comme une armée de lances du sein des eaux stagnantes, et ces brillants nénufars qui, les pieds dans la fange, viennent étaler à la surface de l'onde leurs feuilles luisantes et arrondies, et leurs belles fleurs d'albâtre ou d'or.
Pour clore dignement la séance par une des merveilles de la physiologie végétale, il remonte de la multiplication des plantes à leurs amours, amours dans lesquels on croirait retrouver, comme dans les amours humains, des preuves flagrantes de dévouement et de sacrifice ; il lui conte l'histoire de la vallisnérie, séparée de son époux, et s'allongeant, détendant la spirale qui lui sert de pédoncule pour fleurir au-dessus des flots, tandis que l'époux, privé de cette faculté d'extension, brise violemment les liens qui le retiennent pour venir s'épanouir près d'elle et mourir en la fécondant.
« Quoi! ces choses existent, s'écria Charney, et
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la plupart des hommes ne daignent point tourner leurs regards de ce côté ! «
Ce fut là une des leçons du vieillard.
ce Mon ami, lui disait un jour son compagnon, tandis qu'ils siégeaient encore tous deux sur le banc des conférences, les insectes, dont vous avez fait votre étude chérie, ont-ils donc pu vous offrir autant de merveilles à observer qu'à moi ma Picciola?
— Tout autant, répondit le professeur. Croyezmoi, vous n'apprécierez bien votre Picciola qu'en faisant connaissance avec ces petits êtres animés qui viennent parfois la visiter, voler et bourdonner autour d'elle. Alors vous verrez ces nombreux rapports, ces lois secrètes qui lient l'insecte à la plante, comme Tinsecte et la plante au reste du monde; car tout est né de la même volonté, tout est gouverné par la même intelligence. Newton l'a dit : l'univers a été créé d'un seul jet. De là cette harmonie, cet accord général que nous ne pouvons saisir dans son vaste ensemble, mais qui existe cependant. »
Girhardi allait donner du développement à sa pensée, quand, s'arrêtant tout à coup, les yeux fixés sur Picciola, il garda quelques minutes un silence attentif.
284 PIGCIOLA.
Un papillon aux riches couleurs se tenait sur un des rameaux de la plante, les ailes agitées d'un frémissement tout particulier.
« A quoi pensez-vous, mon ami?
— Je pense, répliqua le professeur, que Picciola va m' aider à répondre à votre précédente question. Regardez ce papillon. Dans le moment où je parle, il force votre plante de contracter un engagement avec lui. Oui, car il a déposé l'espoir de sa postérité sur une de ses branches. »
Charney se pencha pour vérifier le fait. Le papillon partit, après avoir enduit ses œufs d'un suc gommeux capable de les bien fixer à l'écorce du végétal.
« Eh bien ! reprit Girhardi, est-ce par hasard et à l'aventure qu'il est ainsi venu charger Picciola de son précieux dépôt? Gardez-vous de le croire ! La nature a réservé une espèce de plantes à chaque espèce d'insectes. Toute plante a son hôte à loger, à nourrir. Maintenant, comprenez ce qu'il y a de saisissant dans l'action de ce papillon. Il a d'abord été chenille, et, chenille, il s'est nourri de la substance d'une plante pareille à celle-ci; ensuite il a subi ses diverses transformations; infidèle à ses premières amours, il a volé indistinctement sur
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toutes les fleurs pour aspirer les sucs de leurs nectaires. Eh bien ! quand le moment de la maternité est venu pour lui, pour lui qui n'a point connu sa mère et qui ne verra point ses enfants, car son œuvre est accomplie, et il va mourir), pour lui que, par conséquent, l'expérience n'a pu instruire, il est venu confier sa ponte à la plante semblable à celle qui l'a nourri lui-même sous une autre forme et dans une autre saison. Il sait que de petites chenilles sortiront de ses œufs, et il a oublié pour elles ses habitudes vagabondes de papillon. Qui donc lui a appris cela? Qui donc lui a donné le souvenir, le raisonnement et la faculté de reconnaître cette végétation, dont le feuillage n'est plus aujourd'hui ce qu'il était au printemps? Des yeux exercés s'y trompent parfois : mais lui, il ne s'y est pas trompé ! »
Charney allait témoigner de sa surprise.
« Oh! vous n'y êtes pas! interrompit Girhardi. Examinez maintenant la branche choisie par lui. C'est une des plus anciennes, des plus fortes; car les nouvelles pousses, faibles et tendres, peuvent être gelées, détruites par l'hiver, ou brisées par le vent. Voilà ce qu'il sait aussi. Encore une fois, qui donc le lui a enseigné? »
Charney restait confondu.
« Mais, dit-il, pardon, mon ami ! je crains que vous ne soyez abusé par quelque système, par quelque parti pris...
— Silence, sceptique! lui cria le vieillard avec un de ses fins sourires. Vous croirez peut-être à ce que vous verrez! Ecoutez-moi bien. Picciola va jouer son rôle à son tour ! Il ne s'agit plus seulement de la prévoyance de l'insecte, mais de celle de la nature, d'une de ces lois d'harmonie dont je vous entretenais tout à l'heure, et qui forcent la plante d'accepter le legs du papillon. Au printemps prochain, nous pourrons vérifier le prodige ensemble, dit-il en retenant un soupir adressé à sa fille. Alors, quand les premières feuilles de Picciola se montreront, les petites larves renfermées dans les œufs se hâteront de briser leurs coquilles. Vous le savez sans doute, les bourgeons des divers arbustes ne s'ouvrent pas tous à la même époque; de même les œufs des différentes espèces de papillons n'éclosent pas au même jour; mais ici une loi d'unité va régler l'essor de la plante comme celui de l'insecte. Si les larves venaient avant* les feuilles, elles ne trouveraient pas de quoi se nourrir; si les feuilles prenaient de la force avant la naissance des
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petites chenilles, celles-ci seraient impuissantes à les broyer avec leurs faibles mâchoires. Il n'en peut être ainsi ; la nature ne se trompe jamais ! Chaque plante suit dans ses progrès la marche de l'insecte qu'elle est chargée de nourrir; l'une ouvre ses bourgeons quand s'ouvrent les œufs de l'autre; et^ après avoir grandi et s'être fortifiés ensemble, ensemble ils déploient leurs fleurs et leurs ailes !
— Picciola! Picciola! murmura Charney, tu ne m'avais pas encore tout dit! «
Ainsi de jour en jour se succédaient les doux enseignements; le soir venu, les captifs s'embrassaient en se disant adieu, et rentraient dans leur caméra pour y attendre le sommeil, ou pour y penser, souvent à l'insu l'un de l'autre, au même objet, à la fille du vieillard. Qu'est-elle devenue depuis qu'un ordre du commandant Fa forcément exilée de la prison de son père?
Teresa avait d abord suivi l'empereur à Milan; mais elle apprit bientôt là, par expérience, qu'il est plus difficile parfois de traverser une antichambre (ju'une armée. Cependant les amis de Girhardi, excités de nouveau par elle, redoublaient d'efforts, promettaient de faire, avant peu, cesser sa captivité, et
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Teresa, plus tranquille, avait repris la route de Turin, où une parente lui offrait un asile.
Le mari de cette parente était bibliothécaire de la ville. Ce fut lui que Menou chargea du choix des livres à envoyer à la forteresse de Fénestrelle. La nature de ces livres mit Teresa à même de deviner facilement à qui ils étaient destinés. De là, dans un des volumes, l'insertion de ce petit billet dont la forme mystique ne pouvait compromettre ni son parent ni son protégé.
Elle ignorait alors que son père et Charney vivaient plus que jamais séparés l'un de l'autre; et, quand la nouvelle lui en vint par le messager même chargé du transport des livres, effrayée des conséquences que pouvait avoir pour le vieillard un isolement peut-être complet, une seule pensée, avant tout, remplit son cœur : la réunion des deux captifs!
Quelque temps après, lorsque, présentée par M""" Menou au gouverneur du Piémont, elle vint offrir ses remercîments à celui-ci et s'épancher devant lui en témoignages de reconnaissance, le vieux général, doucement surpris à sa vue, touché de cette onction de tendresse filiale qu'elle faisait éclater, se dépouilla un instant de sa rudesse ordinaire, et lui prenant affectueusement la main :
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a Venez me voir de temps en temps, lui dit-il, ou plutôt venez voir ma femme. Peut-être, avant un mois, aura-t-elle une bonne nouvelle à vous donner! «
Teresa crut que la faveur lui allait être accordée de retourner à Fénestrelle, d'y passer une partie de ses journées en prison, près de son père; elle se jeta aux pieds du général et le remercia vingt fois, avec une figure rayonnante de bonheur!
Par un de ces beaux soleils d'octobre qui rappellent ceux du printemps, Girhardi et Charney se tenaient sur leur banc. Tous deux, silencieux, pensifs, étaient accoudés à chacune des extrémités de leur siège rustique : on les eût crus indifférents l'un à l'autre, si parfois le regard du comte, avec une expression d'intérêt et d'inquiétude, ne s'était tourné vers son compagnon, entièrement absorbé dans une profonde rêverie. Les traits de Girhardi ne revêtaient que bien rarement cette sombre apparence de tristesse. Charnev pouvait facilement se tromper sur la cause qui la faisait naître, et il s'y trompa.
« Oui, oui, s'écria-t-il, sortant tout à coup de ce long silence, la captivité est horrible ! horrible ! quand elle n'est pas méritée! vivre séparé de l'objet de son affection, est-ce là vivre? »
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Girhardi leva la tête, et, se débarrassant à son tour de cette enveloppe méditative :
« La séparation, c'est la grande épreuve de la vie, n'est-il pas vrai, mon ami?
— Moi, votre ami! reprit le comte; ce nom me convient-il? N'est-ce pas moi qui vous ai séparé d'elle? le pouvez-vous oublier? Ah! ne vous en défendez pas, vous songiez à votre fille, et, en y songeant, vous n'osiez tourner vos yeux vers les miens! Lorsque ces pensées vous viennent, je le comprends, ma vue doit vous être odieuse !
— Vous vous trompez étrangement sur les causes de ma rêverie, dit le vieillard. Jamais peut-être le souvenir de ma fille ne m'est revenu à l'esprit plus consolant qu'aujourd'hui, car elle m'a écrit, et j'ai sa lettre !
— Il serait possible! Elle vous a écrit! on l'a permis! »
Et Charney se rapprocha de l'heureux père avec un mouvement de joie aussitôt réprimé :
« Mais cette lettre vous instruit-elle donc de quelque nouvelle sinistre?
— Nullement... au contraire.
— Alors, pourquoi cette tristesse?
— Hélas! que voulez- vous, mon ami! L'homme est
<iinsi fait. Un regret se mêle toujours à nos plus belles espérances! nos bonheurs ici-bas portent leur ombre devant eux, et c'est sur cette ombre que s'arrêtent d'abord nos regards! Vous parliez de séparation!... tenez, lisez; vous allez savoir pourquoi, ce matin, un sentiment de tristesse m'a saisi près de vous. » Et il lui tendit la lettre.
Charney la prit, et la garda quelque temps sans l'ouvrir. Les yeux fixés sur Girhardi, il semblait vouloir deviner, par la physionomie de son cher compagnon, ce que la missive pouvait contenir; puis il examina la suscription, il s'émut doucement en reconnaissant l'écriture. Enfin, dépliant le papier, il en fit la lecture à haute voix; mais sa voix tremblait, les mots séchaient ses lèvres en passant, et, parfois, il fut forcé de s'interrompre.
Voici ce qu'il lut :
« Mon bon père,
ce Ce billet que vous tenez maintenant entre vos « mains, baisez-le mille et mille fois; mille fois je l'ai « baisé moi-même, et il y a pour vous moisson com- <c plète à faire ! »
292 PICGIOLA.
« Oh! je n'y ai pas manqué, murmura Girhardi. Chère enfant ! )>
Charney poursuivit :
« C'est pour vous, comme pour moi, une vive satis- « faction, n'est-il pas vrai, qu'il nous soit permis « enfin de correspondre ensemble ? Nous en devons « garder au général Menou une éternelle rcconnais- ■« sance. C'est lui qui a mis fin à ce silence qui nous « séparait plus encore que la distance. Béni soit-il! « Désormais, du moins, nos pensées pourront voler « au-devant les unes des autres; je vous dirai mes « espérances, et elles vous soutiendront; vous me « direz vos chagrins, et en pleurant sur eux je croirai « pleurer près de vous! Mais, bon père, si une faveur « plus grande encore nous était réservée!... Oh! de « grâce, suspendez ici pendant quelques instants la « lecture de ce billet; avant d'aller plus loin, préparez « votre âme aux joies soudaines qu'il me reste à vous « faire connaître! Père, s'il m'était bientôt accordé c( de retourner près de vous!... Vous voir de temps « en temps, vous entendre, vous entourer de jnes a soins, durant deux années ce bonheur m'a suffi, et « alors la captivité vous paraissait légère! Eh bien!
PIGCIOLA. 293
« si mon espoir se réalise... bientôt je rentrerai dans « ces murs dont je fus exilée! »
« Elle va revenir! Quoi! ici! près de vous! interrompit Charney avec un cri de joie.
— Lisez, lisez, » répondit tristement le vieillard.
Charney relut la dernière phrase et continua :
« Bientôt je rentrerai dans ces murs d'où je fus « exilée ! . . . Vous voilà content, bien content, j'en suis « sûre. Reposez-vous encore un peu sur cette conso- « lante idée... Votre fille, votre Teresa vous en sup- « plie! ne vous hâtez pas trop de parcourir la fin de « cette lettre. Une émotion trop vive est parfois dan- « gereuse! ce que j'ai dit ne vous suffit-il pas? Chargé « d'accomplir vos souhaits, un ange serait descendu « des cieux, vous n'auriez osé lui en demander plus. . . « Moi, trop exigeante peut-être, avant qu'il reprît son « vol, j'aurais intercédé près de lui pour votre liberté, « pour votre délivrance complète! A votre âge, il est « si cruel de vivre privé de la vue du pays natal! « Les bords de la Doria sont si beaux, et dans vos « jardins de la Colline les arbres plantés par ma (( défunte mère et par mon pauvre frère ont pris tant « d'accroissement! Là, leur souvenir vit plus que « partout ailleurs ! Puis, vous devez tant regretter vos
294 PICGIOLA.
« amis, vos amis dont les efforts généreux ont si bien « aidé à mes faibles tentatives... Oh! père, père! ce la plume me brûle des doigts ; mon secret va m'é- « chapper. 11 m'est échappé déjà, sans doute ! De « grâce, armez-vous de force et de constance, car ce voici le bonheur qui vient! Dans peu de jours, j'irai c< vous rejoindre, non plus seulement pour adoucir ce votre captivité, mais pour la faire cesser! non plus c< pour rester près de vous aux heures marquées et ce dans l'enceinte d'une prison, mais pour vous emcc mener avec moi, libre et fier! Oui, fier! vous aurez « droit de l'être ; car vos fidèles Delarue et Cotenna, ce ce n'est point une grâce qu'ils ont obtenue, c'est une ce justice, c'est une réparation !
ce Adieu, mon bon père; oh! que je vous aime, et ec que je suis heureuse !
ce Teresa. w
Il n'y avait point dans cette lettre un mot, un seul mot de souvenir pour Charney. Ce mot absent, il l'avait cherché avec angoisse pendant toute la durée de sa lecture; et cependant, malgré le désappointement éprouvé par lui en ne le trouvant pas, ce fut une explosion de joie qu'il fit d'abord éclater :
PICGIOLA. 295
« Vous allez être libre! s'écria-t-il; vous pourrez vous reposer sous Fabri des arbres et voir se lever le soleil !
— Oui! dit le vieillard, je vais... je vais vous quitter! et c'est là cette ombre qui marche devant mon bonheur comme pour l'obscurcir!
— Eh! qu'importe? reprit Charney, prouvant, par la véhémence de ses transports et le généreux oubli de lui-même, qu'il savait aujourd'hui comprendre l'amitié : vous lui serez rendu enfin! elle aura cessé de souffrir par ma faute; vous serez heureux, et je ne sentirai plus là, au fond de ma pensée, ce poids qui m'obsédait! Durant ce peu d'instants qui nous restent encore àpasser ensemble, nous pourrons parler d'elle, du moins! »
Ces derniers mots, il les avait achevés dans les bras de son vieil ami!
L'idée d'une séparation prochaine semblait avoir redoublé la tendresse mutuelle des deux captifs. Toujours ensemble, ils ne se lassaient pas de ces longs et fructueux entretiens du banc des conférences.
Il était certain sujet néanmoins, sujet bien grave, que Girliardi tentait parfois d'aborder, et que Charney, au contraire, évitait. Le vieillard y attachait trop d'importance pour se laisser facilement décourager; car après la réussite, il se fût éloigné avec moins de
regrets.
Un jour, l'occasion d'y revenir se présenta. « N'admirez-vous pas, lui disait son compagnon, le hasard qui nous a réunis ici tous deux, nous qui,
séparés l'un de l'autre par les pays qui nous ont vus naître, imbus de préjugés contraires, par des routes bien différentes étions arrivés au même point vis-à-vis de la Divinité?
— Sur ce dernier article, je m'en défends, répliqua Girhardi en souriant; oublier n'est pas nier.
— D'accord; mais lequel des deux fut le plus aveugle, le plus à plaindre?
— Vous, dit le vieillard sans hésiter; oui, vous, mon ami. Tout excès peut conduire Ihomme à sa perte, sans doute; mais dans la superstition il y a croyance, il y a passion, il y a vie; dans l'incrédulité tout est mort! L'une, cest le fleuve détourné de son véritable cours; il inonde, il submerge, il déplace le terrain vé.^étal et nourricier ; mais il s'imprègne de sa substance et la charrie avec lui ; il pourra, plus tard, réparer les désastres qu'il cause! L'autre, c'est la sécheresse, c'est la stérilité. Elle tue, elle brûle sans retour; de la terre elle fait du sable, et de l'opulente Palmyre une ruine dans un désert! L'incrédulité, non contente de nous séparer de notre Créateur, relâche les liens de la société, et ceux mêmes de la famille ; en privant l'homme de sa dignité, elle fait naître autour de lui l'isolement et l'abandon, et le laisse seul, seu-
avec son orgueil!... J'avais bien dit : une ruine dans un désert !
— Seul avec son orgueil ! murmura Charney, le coude sur l'appui du banc, le front dans sa main. L'orgueil de la science humaine! Pourquoi l'homme se plaît-il donc à détruire les éléments de son bonheur en voulant les approfondir et les analyser? Quand il ne devrait ce bonheur qu'à un mensonge, pourquoi chercher à soulever le masque, et courir de lui-même au-devant de la perte de ses illusions? La vérité lui est-elle si douce? La science suffit-elle donc à ses désirs ambitieux? Lisensé! c'est ainsi que j'étais. « Je ne suis qu'un vermisseau! me disais-je alors : « un vermisseau destiné au néant ; » mais me redressant sur mon fumier, j'étais fier de le savoir; j'étais fier de mon infirme nudité ! Je doutais du bonheur et de la vertu, je doutais de tout ! Mais devant le néant, mon scepticisme s'arrêta; je crus! Ma dégradation me devint glorieuse, puisque je l'avais découverte! Et, en effet, ne devais-je pas bien m'en applaudir? en échange de cette belle trouvaille, je n'avais donné que mon manteau de roi et mon trésor d'immortalité. »
Le vieillard tendit la main à son compagnon.
« Le vermisseau, après avoir rampé sur la terre,
lui dit-il, après s'être nourri de feuilles amères, après s'être traîné dans la fange des marais et dans la poussière des chemins, construira sa chrysalide, cercueil passager, d'où il ne sortira que transformé, purifié, pour voler de fleur en fleur, vivre de leurs parfums ; et, déployant alors deux ailes brillantes, il s'élèvera vers le ciel. L'histoire du vermisseau, c'est la nôtre. »
Charney fit un geste négatif.
ce Incrédule! reprit Girhardi en le grondant d'un sourire empreint de tristesse ; vous le voyez, votre mal est plus grand que le mien : la cure en est plus longue. Avez-vous donc oublié les leçons de votre Picciola?
— Non, dit Charney d'une voix grave et pénétrée; je confesse Dieu! Je crois maintenant à cette cause première que Picciola m'a révélée, à cette puissance éternelle, régulatrice admirable de l'univers! Mais dans votre comparaison du vermisseau il s'agit de la future destinée de l'homme ; et qu'est-ce qui la prouve?
— Quest-ce qui la prouve? sa pensée! Elle est toute d'avenir et leporte sans cesse en avant. Sa vie s'épuise à désirer toujours; toujours il se tourne malgré lui vers ce pôle inconnu qui l'attire ; car son lotie plus glorieux
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n'est pas un fruil de la terre. Chez tous les peuples les idées d'une vie future ont existé. Et pourquoi cette espérance ne s'accomplirait-elle point? La pensée de l'homme irait-elle donc plus loin que la puissance de Dieu ! Q uest-ce qu i la prouve ? ... Je ne veux point invoquer les autorités de la révélation et des saintes Ecritures : convaincantes pour moi . elles seraient sans force sur vous ; le vent qui pousse le navire dans sa route ne peut rien contre l'immobilité du rocher; le rocher n'a pas de voiles pour le recevoir, et sa base est enfoncée dans le sol. Mais, mon ami, nous croirions à l'immortalité de la matière, et non à l'éternité de cette intelligence qui sert à régler nos jugements sur la matière elle-même ! Quoi ! la vertu , l'amour, le dévouement, le génie, tout cela nous viendrait par les affinités de certaines molécules terrestres, insensibles! Ce qui ne pensepas nous ferait penser ! Quoi ! la matière brute aurait créé l'intelligence, quand l'intelligence dirige et gouverne la matière! Alors les pierres devraient aimer, devraient penser aussi. Dites, dites, répondez! — Que la matière soit douée de la pensée, répliqua Charney, l'Anglais Locke paraissait enclin à le supposer. Il y eut chez lui contradiction toutefois, car il repoussait les idées innées, en admettant la connais
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sance intuitive... » Puis, s'interrompant, il s'écria en riant : « Prenez donc garde, mon ami ! Voulez-vous m'entraîner de nouveau dans ce labyrinthe à sol mouvant de la métaphysique?
— Je n'entends rien à la métaphysique, dit Girhardi.
— Et moi, pas grand'chose, répondit Charney. Ce n'est pas faute cependant de lui avoir consacré du temps! Mais laissons là une discussion qui ne peut être que stérile ou fatale ; vous êtes convaincu^ gardez vos convictions. Elles vous sont chères, je le conçois : si j'allais les ébranler?
— Vous ne le pourrez pas ; et j'accepte la lutte
— Qu'avez-vous à y gagner?
— De vous ramener tout à fait à des croyances consolantes. Vous me citiez Locke tout à l'heure : je ne sais de lui qu'un fait, c'est que sans cesse, et même à son lit de mort, il déclarait que le seul bonheur réel de l'homme était dans une conscience pure et dans l'espoir d'une autre vie !
— Je comprends ce qu'il y a de douceur à se verser à l'avance un breuvage d'immortalité ; mais ma raison se refuse à m'en laisser prendre ma part. N'en parlons plus, croyez-moi. »
Tous deux gardèrent alors un silence contraint.
Dans ce moment, quelque chose qui tournoyait au-dessus de leur tête vint s'abattre tout à coup devant eux sur le feuillage de la plante. C'était un insecte verdâtre, un beau carabe brodé, à bandes blanches et ondulées, à corselet étroit.
« Tenez, mon ami, dit Charney, voici une distraction qui nous arrive. Révélez-moi encore quelquesunes des merveilles de Dieu. »
Girhardi s'empara de l'insecte avec certaines précautions, l'examina, sembla réfléchir; puis soudain ses traits se contractèrent comme de l'espoir du triomphe ! On eût dit qu'il venait de lui tomber du ciel un argument irrésistible; et reprenant d'abord son ton professoral^ mais l'exaltant peu à peu à mesure que le motif secret de la leçon perçait dans son discours :
« Moi, Yattrapeur de mouches, dit-il avec une apparente bonhomie, je dois, je le vois bien, me renfermer dans les attributions de mes modestes études. Je ne suis point un savant!
— L'esprit le plus éclairé, le mieux armé de science, répondit Charney, aperçoit rapidement les bornes de ses ressources et de sa force, quand il veut pénétrer trop avant dans les choses mystérieuses d'ici-bas. Le
.énie lui-même s'y use, s'y brise, avant d'en avoir pu faire jaillir la lumière vraie!
Nous autres ignorants, reprit le vieillard, nous allons au but par le chemin le plus facile et le plus court : nous ouvrons simplement les yeux, et Dieu se révèle à nous dans la sublimité de ses ouvrages
- Sur ce point, nous somcnes d'accord, dit
Charney.
Poursuivons donc notre route! Un brin d'herbe a sutÛ pour vous faire comprendre cette intelligence qui gouverne le monde; un papillon vous a faitentrevoirk loi de l'harmonie universelle ; maintenant ce joli carabe, qui a la vie et le mouvement aussi, et dont l'organisation estmêmesupérieureàcelledu papillon,
nou's conduira peut-être plus loin. Vous n'avez encore lu qu'une page du livre immense de la nature ; je vais retourner le feuillet. »
Charney se rapprocha de lui, et d'un air très attentionné examina à son tour l'insecte que le vieil-
lard lui montrait.
„ Vous voyez ce petit être : avec la puissance de créer, tout le génie humain ne pourrait rien ajouter à son organisation, tant elle est bien calculée selon ses besoins et le but qui lui a été assigné. Il a des ailes
pour se transporter d'un endroit à l'autre, des élytres par-dessus ses ailes, pour les protéger et se défendre lui-même de l'approche des corps durs; il a de plus la poitrine recouverte d'une cuirasse, les yeux d im réseau de mailles, pour que l'épine d'un églantier ou l'aiguillon d'un ennemi ne puisse lui ravir la lumière. Il a des antennes pour interroger les obstacles qui se présentent; vivant de chasse, il a des pieds rapides pour atteindre sa proie, des mandibules de fer pour la dévorer, pour creuser la terre, s'y faire un logement, y déposer son butin ou sa ponte. Si un adversaire plus fort que lui l'attaque, il tient en réserve une liqueur acre etcorrosive qui saura bien l'éloigner. Un instinct inné lui a dès l'abord indiqué les moyens de pourvoir à sa nourriture, de se construire une habitation, de faire usage de ses instruments et de ses armes! Et ne croyez pas que les autres insectes soient moins favorisés que lui. Tous ont eu leur part dans cette magnifique distribution des dons de la nature. L'imagination s'efïraye en embrassant la variété, la multiplicité des moyens employés par la Providence pour assurer l'existence et la durée de ces races infimes ! Maintenant, comparons, et vous verrez que celte frêle créature que voilà suffit au besoin pour établir la
ligne immense de démarcation qui sépare l'homme de la brute!
« L'homme a été jeté nu sur la terre, faible, incapable de voler comme l'oiseau, de courir comme le cerf, de ramper comme le serpent; sans moyens de défense au milieu d'ennemis terribles armés de grilles et de dards; sans moyens pour braver l'intempérie des saisons, au milieu d'animaux couverts de toisons, d'écaillés, de fourrures; sans abris, quand chacun avait sa tanière, son terrier, sa carapace, sa coquille; sans armes, quand tout se montrait armé autour de lui et contre lui! Eh bien! il a été demander au lion sa caverne pour se loger, et le lion s'est retiré devant son regard; il a ravi à Tours sa dépouille, et ce fut là son premier vêtement; il a arraché sa corne au taureau, et ce fut là sa première coupe; puis il a fouillé le sol jusque dans ses entrailles, afin d'y chercher les instruments de sa force future ; d'une côte, d'un nerf et d'un roseau, il s'est fait des armes; et l'aigle qui d'abord, en voyant sa faiblesse et sa nudité, s'apprêtait à saisir sa proie, frappé au milieu des airs, est tombé mort à ses pieds, seulement pour lui fournir une plume comme ornement à sa coiffure!
« Parmi les animaux, en est-il un, un seul, qui eût
pu vivre et se conserver à de telles conditions? Isolons pour un instant l'ouvrier de son œuvre; séparons Dieu de la nature! Eh bien! la nature a tout fait pour cet insecte, et rien pour l'homme! C'est que l'homme devait être le produit de l'intelligence, bien plus que celui de la matière; et Dieu, en lui octroyant ce don céleste, ce jet de lumière parti du foyer divin, le créa faible et misérable, pour qu'il eût à en faire usage. pour qu'il fût contraint de trouver en lui-même les éléments de sa grandeur!
— Mais, mon ami, interrompit Charney, qu'a donc de si précieux cette faculté, soi-disant divine, dévolue à notre espèce? Supérieurs aux animaux sous tant de rapports, nous leur sommes inférieurs sous bien d'autres ; et cet insecte lui-même, dont vous venez de me détailler les merveilles, n'est-il pas digne d'exciter notre envie et de faire naître en nous plutôt un sentiment d'humilité qu'un sentiment d'orgueil?
— Non! car les animaux, dans leurs opérations essentielles, n'ont jamais varié. Tels ils sont, tels ils ont toujours été; ce qu'ils savent, ils l'ont toujours su. S'ils sont nés parfaits, c'est qu'il ne peut y avoir progrès chez eux. Ils ne vivent point de leur propre mouvement, mais de celui que leur a donné le Créateur.
Ainsi, depuis les commencements du monde, les castors ont bâti leurs cabanes sur le même plan; les chenilles et les araignées ont filé et tissé leurs coques et leurs toiles d'après les mêmes formes; les alvéoles des abeilles ont toujours formé l'hexagone régulier; et les fourmis-lions ont de tout temps tracé sans compas des cercles et des volutes. Le caractère de leur industrie, c'est l'uniformité, la régularité; celui de l'industrie humaine, c'est la diversité, car elle vient d'une pensée libre et créatrice aussi. Jugez maintenant! De tous les êtres créés, l'homme seul a la réHexion, l'invention, l'idée du devoir et des causes occultes, la contemplation, l'enthousiasme, l'amour 1 Seul il se détermine par le raisonnement et non par l'instinct; seul il peut entrevoir l'univers dans son ensemble; seul il a la prévision d'un autre monde; seul il sait la vie et
la mort!
— Sans doute, dit Charney; mais, encore une fois, ce qui le distingue des animaux est-il donc tant à son avantage? Pourquoi Dieu nous a-t-il donné une raison qui nous égare, une science qui nous trompe? Avec notre haute intelligence, nous nous faisons souvent pitié à nous-mêmes! Pourquoi le seul être privilégié o,st-il aussi le seul sujet à l'erreur? Pourquoi n'avons-
nous pas l'inslinct des animaux, ou les animaux notre raison?
— C'est qu'ils n'ont pas été créés pour la même fin. Dieu n'attend pas d'eux des vertus. Accordez-leur la raison, la liberté du choix dans leurs demeures et dans leur nourriture, et vous rompez à l'instant l'équilibre du monde. Le Créateur a voulu que la surface de ce globe, et même ses profondeurs, fussent remplies d'êtres animés, que la vie y fiit partout. Et, en effet, dans ?3s plaines, dans les vallées, dans les forêts, depuis le sommet des montagnes jusque dans les abîmes, sur les arbres comme sur les rochers, dans les mers, les lacs, les fleuves, les ruisseaux, sur leurs bords comme dans leurs lits, dans les sables comme dans les marais, dans tous les climats, sous toutes les latitudes , d'un pôle à l'autre, tout est peuplé, tout se meut avec harmonie, avec ensemble. Au fond des dései'ts comme derrière un fétu de paille, le lion et la fourmi sont au poste qui leur a été assigné. Chacun a sa part, chacun a sa place marquée d'avance; chacun y tourne dans son cercle providentiel; chacun y est enchaîné dans ses limites : car il fallait que toutes les cases de cet immense échiquier fussent remplies : elles le sont; nul ne peut sortir de la sienne sans mourir.
L'homme seul va partout et vit partout! Il traverse les océans et les déserts ; il plante sa tente dans les sables, ou construit ses palais au bord des lacs; il habite au milieu des neiges de nos Alpes, comme sous les feux du tropique; il a le monde pour prison !
— Mais si ce monde est gouverné par Dieu, dit Charney, pourquoi tant de crimes au sein Jes sociétés humaines et de désastres dans la nature? J'admire avec vous la sublime distribution des êtres créés , ma raison se confond devant cet ensemble saisissant; mais quand mes yeux se reportent vers l'homme...
— Mon ami, interrompit le sage, n'accusez Dieu ni des erreurs de l'homme, ni des éruptions du volcan : il a imposé à la matière des lois éternelles, et son œuvre s'accomplit sans qu'il ait à s'inquiéter si un vaisseau sombre au milieu de la tempête, ou si une ville disparaît sous les secousses du sol. Qu'importent à lui quelques existences de plus ou de moins? Croit-il donc à la mort? Non; mais à notre âme il a laissé le soin de se régler elle-même, et ce qui le prouve, c'est l'indépendance de nos passions. Je vous ai montré les animaux obéissant tous à l'instinct qui les conduit, n'ayant que des tendances aveugles, ne possédant que des qualités inhérentes à leurs espèces : l'homme seul
fait ses vertus et ses vices; seul il a le libre arbitre, car pour lui seul cette terre est une terre d'épreuves. L'arbre du bien, que nous cultivons ici-bas avec tant d'eflbrts, ne fleurira pour nous que dans le ciel. Oh! ne pensez pas que Dieu puisse changer le cœur du méchant sans le faire! qu'il puisse laisser le juste dans sa douleur sans lui réserver une récompense! Qu'aurait-il donc voulu en nous créant? Si nous devions, dès ce monde, recevoir le prix dû à nos vertus ou à nos forfaits, toutes les prospérités seraient honorables, et un coup de foudre serait une mort infamante! »
Charney restait frappé de surprise en entendant cet homme si simple arriver tout à coup à l'éloquence par la conviction; il suivait son regard, il admirait sa noble figure, sur laquelle éclataient toutes les splendeurs de l'âme religieuse, et, malgré lui, il se sentit ému et pénétré.
« Mais, murmura-t-il , pourquoi Dieu ne nous at-il pas donné la certitude de notre éternité?
— L'a-t-il voulu? le devait-il vouloir? répliqua le saint vieillard en se levant avec majesté et posant affeclaeusement sa main sur l'épaule de son compagnon. Le doute peut-être nous était nécessaire pour abaisser l'orgueil de notre raison. Que sei'ait la vertu, si son
prix était certain d'avance? Que deviendrait le libre arbitre? La pensée de l'homme est immense et non infinie; elle est à la fois grande et restreinte : elle est grande, pour lui faire comprendre sa dignité et le mettre à même de monter jusqu'à Dieu par la contemplation de ses œuvres; elle est restreinte, pour qu'il sente sa dépendance de ce même Dieu. L'homme icibas ne doit qu'entrevoir : la foi fait le reste 1 Mon Dieu! mon Dieul s'écria Girhardi, croisant les mains avec ferveur et portant vers le ciel ses yeux humides de larmes, donne-moi donc ta force pour relever entièrement cet homme abattu et qui veut marcher vers toil prête-moi ton secours pour faire reprendre l'essor à cette âme immortelle qui s'ignore elle-même! que mes paroles soient persuasives, puisque mon cœur est convaincu! Mais ici que fait l'avocat à la cause, quand la nature entière apporte son témoignage unanime? En a-t-il même tant fallu? Une fleur, un insecte suffisent pour proclamer ta toute-puissance et révéler à l'homme sa destinée future. Eh bien! que cette plante que voilà achève son ouvrage! n'est-elle pas, mon Dieu! comme toutes tes créatures, éclairée par ton soleil et fécondée par le souffle émané de toi? »
Le vieillard alors sembla s'oublier dans une exlase
31i PIC Cl OL A.
silencieuse : sans doute il priait en -lui-même; et, lorsqu'il se retourna vers son compagnon, il le trouva les deux mains appuyées sur le dossier du banc rustique; son front était courbé et ses traits gardaient encore le caraclcre d'un saint recueillement.
PJCCIOLA. 3t3