‹ Picciola (volume 2)Chapitre 6 sur 19 · VIU · texte numérisé non relu

VIU

Dans le cœur purifié de Charney, le sang coulait plus calme; dans sa tête agrandie, les pensées se succédaient plus douces, plus consolantes, plus affectueuses. Ainsi que le sage Piémontais, il sentait un besoin vague de donner à son âme une expansion de tendresse. Il rêvait alors avec délices aux êtres que, par un lien de reconnaissance ou d'amitié, il pouvait rattacher à lui.

Parmi ceux-ci, Joséphine, Girhardi et Ludovic s'offraient d'abord pour peupler son monde céleste; puis, comme deux ombres de femmes se dessinaient aux extrémités de cet arc-en-ciel d'amour venu après l'orage, ainsi qu'on voit, dans des tableaux d'église, deux séraphins, la tête inclinée, la robe flottante,

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les ailes à demi déployées, marquer les limites d'un Édcn.

L'une de ces ombres, c'était la fée de ses rêves, la Picciola, jeune fille, cette fraîche image née des parfums de sa fleur; l'autre, l'ange de sa prison; sa seconde providence, Teresa Girhardi.

Par une opposition bizarre, la première, qui n'existait pour lui que comme idéalité, s'offrait seule cependant à son souvenir sous des formes fixes, distinctes, arrêtées. Il voyait se contracter légèrement son front, son œil briller, sa bouche sourire. Telle elle lui était apparue dans un songe, telle il la retrouvait toujours. Quant à Teresa, n'ayant jamais arrêté son regard sur elle, ou du moins croyant ne l'avoir aperçue qu'à travers une illusion, sous quels traits aurait-il pu se la représenter? Le séraphin avait la face voilée; et, si Charney voulait forcément soulever ce voile, c'était encore la figure de Picciola qui lui apparaissait, de Picciola se multipliant tout à coup, quoi qu'il en eût, pour recevoir cet hommage du cœur destiné à sa

rivale.

Un matin, le prisonnier, tout éveillé, se crut entièrement en proie à cette singulière hallucination .

Le jour naissait; déjà debout, il pensait à Girhardi.

Ce dernier pressentant sa délivrance prochaine, ses adieux du soir s'étaient manifestés par de si touchantes expressions de regrets, que le comte n'en avait pu dormir de la nuit, tant l'idée de cette séparation le troublait lui-même. Après avoir quelque temps marché dans sa chambre, Charney portait machinalement ses yeux vers le banc des conférences, où, la veille encore, il s'était entretenu de la fille avec le père, quand, dans la cour de la prison, sur ce même banc, à travers an de ces brouillards grisâtres de l'automne, il vit tout à coup une jeune femme assise. Elle était seule, et, dans une attitude gracieuse, paraissait en contemplation devant la plante.

Aussitôt Charney pensa à Teresa, à son arrivée.

« C'est elle 1 se dit-il ; et je vais la voir un instant, pour ne plus la voir jamais! et mon vieux compagnon la suivra! »

Comme il disait, la jeiine femme tourna la tête de son côté, et la figure qu'il aperçut alors, ce fut de nouveau, et encore, et toujours, celle de Picciola!

Stupéfait, il passa sa main sur son front, sur ses yeux , toucha ses vêtements, les froids barreaux de sa lenêtre pour bien s'assurer que cette fois ce n'était point un songe.

La jeune femme se leva, fit quelques pas vers lui, et, souriante, confuse, le salua d'un geste timide. Charney ne répondit ni à ce geste, ni à ce sourire ; il regarda fixement ces formes gracieuses, qui se mouvaient à, travers le brouillard : c'étaient bien les mêmes qu'il avait vues naguère dans les fêtes que lui donnait Picciola, les mêmes traits qui le poursuivaient sans cesse dans ses pensées et dans ses rêveries. Se croyant atteint d'un délire fiévreux, il alla se jeter sur son lit pour recouvrer ses sens.

Quelques minutes après, sa porte s'ouvrit, et Ludovic entra :

« Ohimè ! ohimè ! bonne et mauvaise nouvelle, signnr conte ! s'écria-t-il ; un de mes oiseaux va s'eni^oler, non par-dessus les murs, mais par la porte. Tant mieux pour lui, tant pis pour vous !

— Quoi! est-ce donc pour aujourd'hui?

— Je ne crois pas, signor conte. Cependant ça ne peut tarder, car l'acte est signé à Paris, dit-on, et il doit être en route pour Turin. Du moins la Giovannc Ta raconté ainsi devant moi à son père.

— Gomment! s'écria Charney, se soulevant à moitic sur son lit, elle est arrivée? elle est ici?

— A Fénestrelle, depuis hier, dans la soirée, avec

une permission en bonne forme pour entrer chez nous. Malheureusement, la consigne ne veut pas qu'on baisse le pont-levis si tard devant une femme; il lui a fallu remettre sa visite au lendemain. Je la savais là, moi; mais, cap de Dious! je me suis bien gardé de le dire au pauvre vieux : il n'aurait pu en fermer l'œil de la nuit ; le temps lui aurait trop duré, s'il avait su sa fille si près de lui! Ce matin, elle était levée avant le soleil, et elle est venue avec le jour attendre, au milieu du brouillard, à la porte de la citadelle, la digne créature du bon Dieu!

— Mais, interrompit Gharney interdit, confondu, n'a-t-elle point séjourné quelque temps dans le préau, assise sur ce banc ? »

Et il s'élança vers la fenêtre, plongea un regard du côté de la cour, et se retournant vers Ludovic : « Elle n'y est plus ! dit-il.

— Sans doute, elle n'y est plus, mais elle y a été, répondit celui-ci. Oui, elle est restée là, tandis que j'étais monté près du bonhomme pour le préparer à la visite, car on meurt de joie. La joie, à ce qu'il paraît, ressemble aux hqueurs fortes : une petite topette de temps en temps, c'est bien; mais il ne faut pas vider la gourde d'un seul coup. Maintenant il sont ensemble.

bien contents tous les deux; et moi. en les voyant si remplis d'aise, per Bacco, je me suis senti navré tout à coup. J'ai pensé à vous, signor conte, à vous qui allez demeurer bientôt sans compagnon; et je suis venu pour que vous vous souveniez que Ludovic vous reste, et Picciola aussi. Elle commence à perdre ses feuilles, mais c'est l'effet de la saison : il ne faut pas la mépriser pour cela. »

Et il sortit, sans attendre la réponse de Charney.

Celui-ci, non encore remis de sa surprise et de son émotion, cherchait à s'expliquer sa singulière vision : il commençait enfin à penser que la douce image revêtue par Picciola jeune fille pourrait bien n'avoir été autre que celle de Teresa, entrevue par lui naguère à la petite fenêtre grillée, et dont, à son insu, le souvenir sans doute était venu se retracer dans ses rêves.

Tandis qu'il se raisonnait ainsi, le murmure de deux voix arriva à son oreille du haut de l'escalier; il entendit glisser sur les marches, à côté des pas bien connus du vieillard, un pas léger, furtif, à peine effleurant la pierre. Bientôt ce bruit régulier cessa tout à coup devant sa porte. 11 tressaillit; mais Girhardi seul parut.

TÊlîT^^ûdTdit^U et elle nous attend près de la

plante. »

Gharney le suivit silencieusement, sans avoir la

force d'articuler un mot, et le cœur rempli d'une sorte de gêne plutôt que de plaisir.

Etait-ce donc l'embarras de se présenter devant une iemme à laquelle il devait tant, et envers laquelle il ne pouvait s'acquitter? Se souvenait-il de quelle façon, le matin même, il avait accueilli son sourire et son salut? Alors que la séparation approchait, sentait-il faillir son courage et sa résignation?

Quoi qu'il en soit de ces causes et de bien d'autres peut-être, quand il se présenta devant elle, à ses manières, à son langage, nul n'eut pu reconnaître le brillant comte de Gharney : l'aisance de l'homme du monde, la fermeté du philosophe, avaient fait place à un balbutiement, à une gaucherie auxquels Teresa dut sans doute l'apparence de froideur et de circonspection dont elle revêtit ses réponses et son maintien.

Malgré tous les soins que Girhardi se donna pour

mettre en rapport l'un vis-à-vis de l'autre sa fille el

son ami, l'entretien ne roula d'abord que sur des lieux

communs d'espérance et de consolation pour l'avenir.

rievenu de son premier trouble, Gharney sur les traits

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si calmes de la Turinoise ne vit qu'indifférence, et se persuada facilement que, dans ses services rendus, elle n'avait fait qu'obéir à son caractère aventureux ou aux ordres de son père.

Alors il en vint à regretter presque de l'avoir vue. Retrouverait- il encore, en pensant à elle, tout ce charme d'autrefois?

Ils étaient assis tous trois sur le banc; Girhardi en contemplation devant sa fille, et Charney refroidi par ses tristes réflexions. Dans un mouvement que fit Teresa vers son père, un large médaillon, suspendu à son cou et caché sous un pli de sa robe, s'en échappa. Le comte y put voir, d'un côté, les cheveux blancs du vieillard, de l'autre, une fleur desséchée, précieusement conservée en+re la soie et le cristal. C'était la fleur que lui-même lui avait envoyée par Ludovic.

Quoi! cette fleur, elle l'avait gardée, conservée, placée précieusement près des cheveux de son père qu'elle adorait! La fleur de Picciola ne brillait plus sur le front de la jeune fille, elle reposait sur son cœur!

Cette vue avait changé toutes les dispositions de Charney.

Il se reprenait à examiner de nouveau Tere«a

comme si elle venait de se métamorphoser devant lui, et qu'il dut découvrir en elle ce qui ne s'y était pas encore montré. En effet, le visage de celle-ci, tourné vers le vieillard, s'éclairait d'une double expression de tendresse et de sérénité : elle était belle alors comme les vierges de Raphaël sont belles, comme sont belles les âmes aimantes et pures ! Charney suivait lentement du regard ce profil gracieux et animé sur lequel s'harmonisaient si bien la douceur et la force, l'énergie et la timidité ! Depuis si longtemps il n'avait pu contempler une face humaine aussi resplendissante de l'éclat de la jeunesse, de la beauté, de la vertu ! Il s'enivrait de ce spectacle, et, après avoir parcouru l'ensemble séduisant du cou, des épaules et de la taille, ses yeux revenaient ardemment se fixer sur le médaillon. « Vous n'avez donc pas dédaigné mon faible pré- " sent? » murmura- t-il

Et, si bas qu'il eût murmuré, Teresa se redressa avec vivacité vers lui ; son premier mouvement fut de remettre le bijou en place; mais, à son tour, elle examinait le changement survenu sur les traits du comte, et tous deux rougirent en même temps.

«Qu'as tu, mon enfant! demanda Girhardi en la voyant troublée.

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— Rien », et, aussitôt, comme si elle eût craint devant elle-même de nier un sentiment pur et honorable : « C/est ce médaillon... dit-elle. Tenez, mon père, ce sont vos cheveux. » Puis se tournant vers Charney : « Voyez, monsieur, voici la fleur que j'ai reçue de votre part, et que je garde. . . que je garderai toujours! »

11 y avait dans ses paroles, dans le son de sa voix, dans cet instinct de la pudeur, qui lui inspirait de s'adresser dans son explication aussi bien à son père qu'à l'étranger, tant de franchise et* de modestie à la fois, une expression si tendre et si chaste, que Charney en ressentit un ravissement tel qu'il n'en avait jamais éprouvé de pareil.

Le reste de la journée s'écoula ensuite pour eux dans les épanchements et les effusions d'une amitié qui semblait s'accroître de minute en minute. A part l'attraction secrète qui nous rapproche les uns des autres, l'intimité marche toujours en raison de la mesure de temps que nous avons à donner à nos affections nouvelles.

Charney et Teresa ne s'étaient jamais parlé avant ce jour ; mais ils avaient tant pensé l'un à l'autre, et si peu d'heures leur restaient peut-être! Aussi, quand

Charney, par une considération purement d'étiquette et de savoir-vivre, fit un mouvement pour se retirer, voulant, disait-il, après une si longue absence, laisser le père et la fille tout entiers au bonheur de se revoir :

(c Vous nous quittez! s'écria Teresa, le retenant d'un regard, tandis que Girhardi l'arrêtait d'un geste. Etes-vous donc un étranger pour mon père... et pour moi? » ajouta-t-elle avec un ton charmant de reproche.

Pour mieux lui faire comprendre combien sa présence la gênait peu, elle se mit à détailler tout ce qu'elle avait fait depuis sa sortie de Fénestrelle, et les moyens employés par elle pour réunir les deux captifs. Ayant achevé son récit^ elle adjura Charney de commencer le sien, et de dire l'emploi de ses journées et de ses occupations près de Picciola.

Celui-ci dut donc entamer l'histoire des premiers temps de sa prison, ses ennuis et ses travaux manuels, la bienvenue de sa plante, son développement progressif; et Teresa, d'un air curieux et enjoué, le pressait de questions sur chacune de ses découvertes.

Placé entre les deux interlocuteurs, Girhardi, tenant d'une main la main de la fille qui lui était rendue, et de l'autre celle de l'ami qu'il allait quitter, les écou-

tait et les regardait tour à tour avec un sentiment mélangé de joie et de tristesse. Mais, parfois, les mains du vieillard se rapprochaient l'une de l'autre, et aussi, par le même mouvement, celles de Charney et de Tcresa. Alors les deux jeunes gens, émus, embarrassés, s'animaient du regard et se taisaient de la voix. Enfin la jeune fille, sans nulle apparence de pruderie ou d'affectation, dégagea doucement sa main, et, la posant sur l'épaule de son père, y appyyant nonchalamment sa tête, dans une attrayante posture, tourna, en souriant, les yeux vers Charney, pour l'engager à continuer.

Enhardi, entraîné par tant de grâce et d'abandon, celui-ci en vint jusqu'à raconter ses rêves auprès de sa plante. Je l'ai dit, c'étaient là les grands événements de sa vie durant sa solitude. Il parla de cette jeune fille naïve et séduisante, dans laquelle Picciola se montrait personnifiée, et tandis qu'avec chaleur, avec transport, il en esquissait le portrait, la figure de Teresa se dépouillait graduellement de son sourire, et sa poitrine se gonflait en l'écoutant.

Le narrateur se garda bien de nommer le vrai modèle de cette douce image ; mais, achevant l'histoire et les malheurs de sa plante, il rappela l'instant

OÙ, par ordre du commandant, Picciola mourante allait être arrachée de terre sous ses yeux.

« Pauvre Picciola! s'écria alors ïeresa attendrie; oh ! tu m'appartiens aussi à moi, chère petite ! car j'ai contribué à ta délivrance. »

Et Charney, transporté de joie, la remercia dans son cœur de cette adoption, qui venait d'établir une sainte communauté entre elle et lui.

Certes, Cliarney eût pour toujours, et bien volontairement, renoncé à la liberté, à la fortune, au monde, si ses jours avaient dû s'écouler ainsi dans une prison, entre Teresa et son père. Cette jeune fille, il l'aimait commeiln'avaitjamaisaimé. Ce sentiment Jusqu'alors étranger à son âme, venait d'y pénétrer, à la fois violentet doux, amer et onctueux, tel qu'un fruit acide qui parfume la bouche en l'irritant. Il se révélait à lui par les angoisses d'une joie inconnue, par des élancements de tendresse qui étreignaient tout ensemble Dieu et les hommes et la nature entière. Il croyait sentir sa tête, son cœur, sa poitrine, se détendre, s'élargir^

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pour contenir les espérances, les projets, les ravissements qui lui arrivaient en foule.

Le lendemain, tous trois se tenaient encore clans le préau, près de la plante; les deux amis sur le banc, Ter£sa, leur faisant face, sur une chaise que Ludovic avait eu la précaution de descendre.

Elle avait apporté quelque ouvrage de femme, une broderie, et, l'enjouement sur les traits, la figure colorée d'une teinte de bien-être et de satisfaction, suivant de la tête le mouvement de son aiguille, levant les yeux en même temps que la main, elle arrêtait tour à tour son sourire sur son père et sur Charney, en jetant quelques propos frivoles au milieu de leurs graves entretiens. Puis elle se leva, et, sans plus se soucier d'interrompre la conversation des deux penseurs, elle alla presser son père entre ses bras et baiser ses cheveux.

Cette conversation, interrompue par elle, ne fut pas reprise. Charney venait de tomber dans une profonde méditation.

Est-il aimé de Teresa?... A cette question qu'il s'adresse à lui-même, deux pensées contrastantes l'agitent en même temps : il craint de le croire; il tremble d'en douter!

Elle a conservé la fleur donnée par lui, et promis de la garder toujours; elle s'est troublée lorsque, la veille, leurs deux mains se rapprochaient sur les genoux du vieillard ; son sein s'est ému au récit de ses rêves passionnés; mais ces mots articulés d'une voix si tendre, c'est devant son père qu'elle les a prononcés. Quel sens voudrait-il prêter à tous ces charmants témoignages de pitié, d'intérêt, de dévouement? Ne lui en avait elle pas donné des preuves bien avant cette entrevue, quand leurs regards ne s'étaient pas rencontrés encore, quand leurs paroles n avaient jamais été échangées? Insensé! insensé! qui croit si facilement avoir place dans ce cœur qu'un sentiment de tendresse filiale emplit tout entier, et qui prend pour des palpitations d'amour les pudiques tressaillements d'une vierge!

Qu'importe! il l'aime, lui; il veut l'aimer longtemps, toujours, et substituer à une idéalisation désormais insuffisante cette angélique réalité.

Cet amour, il le renfermera en lui-même ; chercher à le faire partager serait un crime. Pourquoi vouloir empoisonner un si bel avenir? Ne sont-ils pas destinés à vivre séparés l'un de l'autre? elle, libre, heureuse, au milieu d'un monde où elle ne tardera pas à se

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choisir un époux; lui, seul, dans sa prison, où il doit rester avec Picciola et ses éternels souvenirs d'un instant !

Le parti de Charney est bien pris : dès ce jour, dès ce moment, il affectera l'insouciance auprès de Teresa, ou du moins il saura s'envelopper des faux semblants d'une amitié calme et tranquille. Malheur à lui, malheur à tous deux, si elle l'aimait!

Plein de ces beaux projets, quand il sortit de ses réflexions, il prêta l'oreille à des phrases vivement échangées entre Girhardi et sa fille. Celle-ci s'abandonnait toute à l'idée de la prochaine délivrance de son père, et paraissait vouloir dissuader le vieillard, qui, soit feinte ou conviction, affirmait que l'année finirait sans doute avant sa captivité :

« Je connais les retards de cour; si peu de chose suffit pour suspendre la justice ou la bonne volonté des hommes puissants !•

— S'il en est ainsi, dit la jeune fille, demain je retournerai à Turin, pour hâter l'exécution de leurs promesses.

— Qui nous presse tant? répondait Girhardi.

— Préférez-vous donc votre chambre étroite, obs-

cure, et cette vilaine cour à votre habitation, à vos beaux jardins de la Colline ? »

Cette apparente disposition de Teresa, son impatience de s'éloigner de Fénestrelle eût dû plaire à Charney. Il n'était pas aimé, le danger qu'il avait redouté pour elle était loin d'être à craindre; cependant, ce qui le servait si bien dans ses désirs le troubla au point de lui faire oublier tout à coup son rôle projeté. Il n'affecta ni insouciance, ni amitié calme et tranquille. En proie à un dépit douloureux, il ne put s'empêcher de le manifester ; mais Teresa ne parut y prêter attention que pour le plaisanter sur son silence et son air boudeur, et de nouveau elle reprit sa thèse, prouvant par mille raisons que, si le décret attendu tardait encore, elle devait au plus tôt se rendre auprès du général Menou, même auprès de l'empereur, à Paris, s'il le fallait!

Elle, d'ordinaire si indulgente, si réservée, semblait soudainement dominée par un incompréhensible besoin de raillerie et de loquacité.

« Qu'as-tu donc ce matin ? » lui disait son père, tout étonné de la voir se réjouir devant le pauvre captif, qu'ils allaient laisser derrière eux.

Charney ne savait que penser d'elle.

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C'est que Teresa, de son côté, s'était livrée aux mêmes réflexions que Charney. Elle n'avait pas senti l'amour venir; elle avait compris qu'il était venu déjà, depuis longtemps. Comme Charney, elle voulait bien l'accepter pour elle, à ses risques et périls; mais, comme lui encore, elle le redoutait pour l'autre! Et cette joie d'aimer, cette crainte d'être aimée, la jetaient dans ces contradictions avec ellemême, et dans cette activité de paroles où son cœur cherchait à s'étourdir.

Mais bientôt tous ces efforts, toute cette contrainte pour déguiser leurs vrais sentiments, tombèrent soudain d'eux-mêmes, des deux côtés à la fois. Douce ment attentifs aux récits de Girhardi, qui leur racon tait combien souvent il avait vu des prisonniers, dont la grâce était publiquement annoncée, en attendre vainement l'effet durant des mois entiers, ils se laissèrent persuader avec délice, avec transport : on eût dit que désormais et à toujours cette prison devait leur servir d'asile, tant les projets se succédaient pour le lendemain et les jours suivants, et que, réunis là avec leur ange gardien, les captifs n'avaient plus à redouter qu'une chose, la liberté pour un seul!

Tous trois rassérénés, les philosophes reprirent

leur entretien, ïeresa sa broderie et ses joyeux propos.

Un pâle rayon de soleil égayait encore la cour et venait éclairer le visage de Teresa; le vent qui fraîchissait agitait légèrement les plis et les rubans de sa collerette, et, suspendant un instant son travail, le front renversé, secouant sa chevelure, elle semblait s eniver tout ensemble dair, de lumière et de bonheur, quand tout à coup s'ouvre la petite porte du préau.

Le colonel ]\]orand, suivi d'un officier et de Ludovic, vient signifier à Girhardi son acte de libération. Girhardi doit quitter la forteresse sur-le-champ ; une voiture stationne près du glacis de la place, et va le transporter à Turin, lui et sa fille!

A l'arrivée du commandant, Teresa s'était levée; elle retomba sur sa chaise, et, dans le regard qu'elle jeta alors sur Charney, celui-ci eût pu voir combien s'étaient rapidement effacés de ce noble visage les vives couleurs et les joyeux sourires. Mais Charney lui-même, resté sur le banc, se tenait le front baissé, tandis qu'on donnait à Girhardi communication des papiers qui le réhabilitaient dans son honneur et le rendaient à la liberté.

Les préparatifs du départ ne pouvaient être longs.

Déjà Ludovic était descendu de la chambre de Fex-prisonnier, avec la malle contenant ses effets. L'ofricierl'attendaitpourraccompagnerjusqu'àTurin.

L'heure de la séparation avait sonné.

Teresa se leva de nouveau et parut s'occuper du soin de serrer sa broderie dans son sac, de rajuster sa collerette; puis elle essaya de se ganter... Elle n'en put venir à bout.

Charney alors, s'armant de résolution, s'avança vers Girhardi et lui ouvrit ses bras :

« Adieu! mon père!

— Mon fils! mon cher fils! balbutia son vieux compagnon... du courage! .'comptez sur nous... Adieu ! adieu !

Il le pressa quelque temps contre sa poitrine, et tout à coup, mettant fin à cette étreinte, il se tourna vers Ludovic, et, pour mieux cacher son émotion, lui fit quelques dernières recommandations inutiles, au sujet de celui qu'il laissait seul. Ludovic ne ré pondit rien ; mais il offrit son bras au vieillard ; celuici avait besoin d'un soutien.

Pendant ce temps, Charney s'était approché de Teresa pour prendre aussi congé d'elle. Une main sur le dossier de sa chaise, l'œil fixé vers la terre, celle-ci restait rêveuse, immobile, comme si jamais elle n'eût dû quitter ce séjour. Quand elle vit Charney près d'elle, sortant de sa rêverie, elle le parcourut quelque temps du regard, sans rien dire.

Il était pâle et défait, et les paroles semblaient manquer à sa poitrine. Soudain la jeune fille, oubliant ses résolutions, étendit son bras vers la plante du captif :

ce C'est notre Picciola que je prends à témoin... » dit-elle.

Elle n'en put articuler davantage.

l ne de ses mitaines de soie, qu'elle tenait à la main, tomba; le comte la ramassa, déposa un baiser dessus et la lui rendit silencieusement.

Teresa prit la mitaine, s'en servit pour essuyer les pleurs qui venaient de jaillir abondamment de se& yeux, et la rejetant aussitôt à Charney avec un dernier sourire :

« Au revoir ! » lui cria-t-elle; et elle entraîna son père hors de la petite cour.

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Ils étaient partis, la petite porte s'était refermée depuis longtemps entre eux et lui, que Charney, comme pétrifié, pressait encore convulsivement sur son cœur la petite mitaine de Teresa.

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