CONCLUSION
Un philosophe a dit que la grandeur a besoin d'être quittée pour être sentie ; il l'eût pu dire également de la fortune, du bonheur et de toutes ces jouissances si douces dont l'âme prend facilement l'habitude.
Jamais le prisonnier n'avait tant apprécié la sagesse de Girhardi, les vertus et les charmes de sa fille, que depuis le départ de ses deux hôtes. Un profond accablement succéda pour lui à l'enivrement d'un jour. Les efforts de Ludovic, les soins que réclamait Picciola ne suffisaient plus même à le distraire ; cependant ces germes de force et de moralisation, puisés au sein de ses douces études, fructifièrent enfin, et l'homme abattu se releva.
Dans la lutte, son âme s'était complétée. 11 avait d'abord béni sa solitude, qui lui permettait, sans craindre les interrupteurs, de s'entretenir longuement en lui-même de ses amis absents; plus tard, il vit ave( joie quelqu'un venir s'asseoir sur le banc où la place du sage vieillard restait vide.
De ses nouveaux compagnons, le premier et le plus assidu fut le chapelain de la prison, ce bon prêtre qu'il avait autrefois repoussé si rudement. Averti par Ludovic de la sombre tristesse à laquelle était en proie le prisonnier, il se présenta, oublieux du passé, pour lui offrir ses consolations, et on les accueillit avec reconnaissance.
Mieux disposé envers les hommes, Charney ne tarda pas d'aimer celui-ci, et le siège rustique redevint encore le banc des conférences.
Le philosophe exaltait les merveilles de sa plante, c> lies de la nature, et répétait les leçons du vieux Girhardi ; le prêtre, sans entrer dans la discussion des dogmes, disait la sublime morale du Christ, ei tous deux se fortifiaient en s' appuyant l'un contre l'autre.
Le second visiteur, ce fut le commandant de la forteresse, le colonel Morand. Vu de près, il était assez
bon homme, avait le cœur militairement placé, c'està-dire qu'il ne tourmentait son monde que par ordre; il réconcilia presque Gharney avec les tyrans subalternes.
Enfin, Gharney dut bientôt faire ses adieux à l'abbé comme au colonel. Un beau jour, quand il s'y attendait le moins, les portes de la prisou s'ouvrirent aussi pour lui.
A son retour d'Austerlitz, Napoléon, importuné par Joséphine, qui de son côté peut-être subissait les importunités de quelqu'un intercédant en faveur du prisonnier de Fénestrelle, se fit rendre compte de la saisie opérée chez celui-ci.
On apporta devant l'empereur des linges manuscrits, jusque-là déposés aux archives du ministère de la justice; il les parcourut lui-même, et, après un mûr examen, déclara hautement que le comte de Gharney était un fou, mais un fou désormais peu dangereux,
« Gelui qui a pu ainsi prosterner sa pensée devant un brin d'herbe, dit-il, peut faire un excellent botaniste et non plus un conspirateur. Je lui accorde sa grâce; qu'on lui rende ses biens et qu'il les cultive lui-même, si tel est son bon plaisir ! »
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Cliamey, à son tour, quitta donc Fénestrelle ! mais il n'en partit pas seul. Pouvait-il se séparer de sa première, de sa constante amie ? Après l'avoir fait transplanter dans une large caisse, bien garnie de bonne terre, il emporte, triomphant, avec lui, sa Picciola! Picciola, à qui il doit la raison; Picciola, qui lui a sauvé la vie; Picciola, dans le sein de laquelle il a puisé ses croyances consolantes ; Picciola, qui lui a fait connaître l'amitié et même l'amour; Picciola, enfin, qui vient de le rendre à la liberté!
Et, comme il allait franchir le pont-levis de laforteresse, une main rude et large se tendit tout à coup vers lui.
a Signor conte^ disait Ludovic en étouffant une grosse émotion, donnez-moi votre main; maintenant nous pouvons être amis, puisque vous partez, puisque vous nous quittez, puisque nous ne nous verrons plus ! . . . Dieu merci ! »
Cbarney ne l'avait pas laissé achever: « Nous nous reverrons, mon cher Ludovic! Ludovic, mon ami ! »
Et, après l'avoir embrassé, lui avoir pressé la main vingt fois, il sortit de la citadelle.
Il avait traversé l'esphinade, laissé derrière lui la
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montagne sur laquelle est situes la forteresse , franchi le pont jeté sur le Cluzone, et tournait déjà le chemin de Suse, qu'une voix s'élevait encore, criant du haut des remparts :
« Adieu, signor conte! adieu, Picciola! »
Six mois après, par un gai soleil de printemps, un riche équipage s'arrêta devant la maison d'État de Fénestrelle. Un voyageur en descendit, et demanda Ludovic Ritti.
Celait l'ancien captif qui venait faire une visite à son ami le geôlier. Une jeune dame s'appuyait tendrement des deux bras sur le bras du voyageur.
Cette jeune dame, c'était Teresa Girhardi, comtesse de Charney.
Ensemble, ils visitèrent le préau, et la chambre naguère habitée par l'ennui, l'incrédulité, la désillusion! De toutes les sentences désespérées qui avaient sillonné les blanches parois, une seule restait :
Science, esprit, beauté, jeunesse, fortune^ tout, icibas, est impuissant à donner le bonheur.
Teresa y ajouta : « Sans l'amour. »
Un baiser que Charney déposa sur son front cnv (irma ce qu'elle venait d'écrire.
Le comte était venu prier Ludovic d'être parrain
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de son premier enfant, comme il l'avait été de Picciola, et des signes ostensibles chez la comtesse annonçaient assez que Ludovic devait se tenir prêt vers
la fm de l'été.
Leur mission accomplie, les deux époux retournèrent à Turin, où les attendait Girhardi, dans son domaine de la Colline.
Près de son logis particulier, au sein d'u-e riche plate-bande, éclairée, réchauffée par les rayons du soleil levant, Charney avait fait déposer sa plante, qu'aucune autre ne venait gêner dans son développement. Par son ordre, nulle main étrangère ne devait s'occuper d'elle, de sa culture, de son bien-être. 11 l'avait défendu! Lui seul y devait veiller. C'était une occupation, un devoir, un acquit, imposés à sa reconnaissance.
Que les jours s'écoulaient rapidement! Entouré de jardins immenses, aux bords d'un beau fleuve, sous un beau ciel, Charney savourait la vie des heureux de ce monde. Le temps ajoutait un nouveau charme, une nouvelle force à tous ses liens; car l'habitude, comme le lierre de nos murailles, cimente et consolide ce qu'elle ne peut détruire. L'amitié de Girhardi, l'amour de Teresa, les bénédictions de ceux qui vivaient sous son
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toit, rien ne manquait à son bonheur, et le moment arriva où ce bonheur allait s'accroître encore. Charncy devint père !
Oh! alors son cœur déborda de félicité. Sa tendresse pour sa fille sembla redoubler celle qu'il portait à sa femme. Il ne se lassait point de les contempler, de les adorer toutes deux. Se séparer d'elles un moment lui était un supplice !
Dans ce temps, Ludovic arriva pour tenir sa promesse : il voulut visiter d'abord sa première filleule, celle de la prison. Mais, hélas! au milieu de ces transports d'amour, de ces prospérités qui remplissaient "habitation de la Colline, la source de toutes ces joies, de tout ce bonheur, la povera Picciola était morte... morte faute de soins!