LIVRE I. SI
L'attrapeur de mouches paraissait souvent à sa grille, et prenait plaisir à suivre du regard le comte, si affaire autour de sa plante. Il l'a vu combiner et préparer son mortier, tresser ses nattes, nouer ses paillassons, édifier enfin ses palissades, et, prisonnier comme lui, et depuis plus long-temps que lui, il s'est facilement uni par la pensée aux grandes préoccupations du philosophe.
A cette même fenêtre grillée, une autre figure, fraîche et souriante, vint aussi se montrer une fois. C'était une femme — une jeune fille, à la démarche tout ensemble alerte et craintive. Dans l'allure de sa tête, dans l'éclair de ses yeux, la modestie seule semblait tempérer la vivacité. Son regard, plein d'âme et d'expression, s'éteignait à moitié en passant au travers de ses longs cils abaissés. Au premier abord, en la voyant, le front incliné dans l'ombre, gardant une attitude rêveuse derrière ces sombres barreaux, sur lesquels s'appuyait en se repliant sa main blanche, on l'eût prise pour un chaste emblème de la captivité.
Mais quand son front se relevait et qu'un rayon du jour venait l'éclairer, l'harmonie et la sérénité de ses traits, sa carnation ferme et colorée, disaient assez que c'était dans le mouvement et le grand air et non sous les verroux qu'elle avait vécu.
Fallait-il alors l'admirer comme un de ces anges de la charité qui visitent les prisons? Non ; l'amour filial jusqu'ici a seul rempli son cœur ; c'est dans cet amour
8'2 IMICIOI.A.
qu'elle puise sa force, et presque sa beauté. Fille de l'Italien Girliardi, Vattrapcur de mouches, elle a quitté Turin, ses fêtes, ses belles promenades et les rives de la Doria-Riparia, pour venir se fixer dans le petit bourg de Fénestrelle, non d'abord pour voir son père, car la permission ne lui en était pas accordée, mais pour vivre du même air queiui, pour penser à lui près de lui. Aujourd'hui, à force d'instances et de sollicitations, elle a obtenu de pouvoir le visiter de temps en temps, et voilà pourquoi elle est joyeuse, fraîche et belle !
Un mouvement de curiosité l'a poussée lers le fenêtre grillée qui donne sur la petite cour ; un sentiment d'intérêt l'y retient malgré elle, car elle craint d'être aperçue du prisonnier. Qu'elle se rassure. Charney ne la verra pas: dans ce moment, Picciola et son bouton naissant s'emparent seuls de toute son attention,
La semaine écoulée, lorsque la jeune fille revint auprès de son père, elle se dirigea furtivement encore vers la petite grille, pour donner un regard à l'autre captif; Girhardi la retint.
— Depui- trois jours il n'a point paru près de sa plante, lui dit-il. Il faut que le pauvre homme soit bien malade !
— Malade! dit-elle, d'un air étonné.
— J'ai vu les médecins traverser la cour, et d'après ce que m'en a dit. Ludovic, ils ne sont d'accord que sur un seul point, c'est qu'il en peut mourir !
— Mourir! répéta la jeune fille. — Et son œil s'agrandissait, et l'effroi, plus que la pitié peut-être, se peignait sur sa figure. — Oli! que je le plains! le malheureux!— Puis, attachant sur son père un regard plein d'inquiét\ide et d'angoisse: — On peut donc