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mourir ici ? ou plutôt y peut-oa vivre ! C'est sans doute le séjour de cette prison et la pestilence qui s'exhale des anciens fossés qui ont causé sa maladie! s'écria-t-elle en pressant le vieillard entre ses bras, car en parlant de Charney elle ne pensait qu'à son père.
Girhardi essaya de la consoler et lui tendit sa main ; elle la couvrit de larmes.
Dans ce moment, Ludovic entra. Il apportait à Fattrapeiir de mouches une nouvelle capture qu'il venait de faire pour lui. C'était une cétoine, un beau coléoptère tout doré, qu'il lui présenta d'un air triomphant. Girhardi sourit, le remercia, et, sans qu'il s'en aperçût, rendit la liberté à l'insecte, car c'était le vingtième individu de la même espèce que Ludovic lui offrait ainsi depuis quelques jours. Il profita ensuite de la bienvenue du geôlier pour lui demander des nouvelles de Charney.
— Pcr mio saiito, padrone ! dit Ludovic, je ne l'oublie pas plus que les autres, et tant qu'il ne sera pas le pensionnaire de Dieu, il restera le mien, signore. Aussi viens-je encore, à l'instant d'arroser sa plante.
— A quoi bon, s'il ne doit plus la voir fleurir 1 interrompit tristement la jeune fille.
Perche, damigella? dit Ludovic. — Puis il ajouta d'un air entendu, avec son clignement d'yeux ordinaire, et en agitant légèrement sa main, l'index relevé : — Nos seigneurs les medicins pensent que le pauvre homme s'est couché sur le dos pour l'éternité ; mais moi, le seigneur geôlier, non lo credo ! Trondédious ! l'ai mon secret.
Il fit un tour sur les talons, et sortit, après avoir îssayé de reprendre sa voix rude et s^ figure sévèr^,
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pour signifier à la jeune fille qu'il ne lui restait plus, la montre à la main, que vingt-deux minutes à passer auprès de son père. Au bout des vingt-deux minutes, il était de retour, et faisait exécuter la consigne.
La maladie de Charney n'était que trop réelle. Quelle qu'en ait été la cause, un soir, après avoir rendu à Picciola sa visite et ses soins ordinaires, un fort engourdissement l'avait atteint. La tête appesantie et les membres agités de tremblemens nerveux, il s'était couché, dédaignant d'appeler quelqu'un à son aide, et remettant au sommeil le soin de sa guérison.
Le sommeil n'était pas venu, mais la douleur; çt le lendemain, lorsque le comte voulut se lever, une puissance plus forte que sa volonté le retint cloué sur son grabat. Il ferma les yeux et se résigna.
Devant le péril, son calme philosophique et son orgueil de conspirateur revinrent. Il se fût cru déshonoré d'exhaler un soupir, une plainte, ou d'implorer secours de ceux qui, violemment, l'avaient séquestré du monde. Il donna seulement quelques instructions à Ludovic au sujet de sa plante, dans le cas où il serait indéfiniment retenu captif dans son lit, dans ce carcere duro qui venait aggraver encore son autre captivité. Les médicins arrivèrent, et il refusa de répondre à leurs questions. Il lui semblait que sa vie n'étant plus à lui, il n'était pas chargé de sa conservation, pas plus que de la gestion de ses biens confisqués, et que c'était à ceux qui s'appropriaient le tout à veiller sur le tout!
Les médecins ne tinrent compte d'abord de cette révolte, et ils insistèrent. Rebutés enfin par le silence obstiné du malade, ils se décidèrent à ne plus interroger que la maladie elle-même.
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Les signes pathognomoniques répondirent à chacun dans un sens contraire, car chacun des savans docteurs appartenait à un système différent. Dans la dilatation de la pupille et la teinte violacée des lèvres, l'un vit les symptômes certains d'une fièvre putride ; l'autre ceux d'une inflammation des viscères dans le météorisme du ventre ; le dernier enfin (car ils étaient trois) conclut à l'apoplexie ou à la paralysie, d'après la coloration du cou et des tempes, la froideur des extrémités, la rigidité de la face, et déclara que le silence du malade ne devait être attribué qu'à un commencement de congestion cérébrale.
Deux fois le capitaine-commandant de la citadelle vint visiter le prisonnier dans sa chambre. La première, il s'informa auprès de lui s'il n'avait pas quelque chose à désirer. Il offrit même de le faire changer de logement, s'il pensait que le lieu habité par lui fût en partie cause de son malaise. Le comte ne répondit que par un signe négatif, ou par un refus.
La seconde fois, le commandant se montra suivi d'un prêtre.
Charney condamné par les médecins, il était du devoir de sa charge de préparer le prisonnier à recevoir les secours de la religion.
S'il est dans le sacerdoce une fonction auguste et sacrée, c'est celle du prêtre des prisons, de ce prêtre le seul spectateur dont la présence sanctifie l'échafaud. Et cependant le scepticisme de notre siècle n'a pas craint de la railler avec amertume. Cuirassés par l'habitude, a-t-on dit, ils ne savent plus s'émouvoir, ils ne savent plus pleurer avec le coupable, et dans leurs exhortations, dans leurs conaolations, retournant sans
S6 imcciola.
cesse les mêmes pensées, chez eux le métier \ienl glacer l'inspiration
Eh ! qu'importe que les phrases soient les mêmes ! Est-il donc un homme qui doive les entendre deux fois ? Un métier, dites-vous 1 Mais ce métier, ils l'ont choisi, ils le subissent. Eux, cœurs vertueux et purs, ils vivront au milieu de cœurs endurcis, qui répondront peut-être à leurs paroles de paix, d'espérance et de fraternité, par des paroles d'insulte et de mépris! Ils auraient pu, comme vous, connaître les joies et le luxe du monde ; ils se frotteront contre des haillons, et respireront l'air humide et infect des cachots ; nés sensibles aussi, et avec cette horreur du sang et de la mort qui tient à l'espèce humaine, ils se sont volontairement condamnés à voir, cent fois dans leur vie, monter et retomber le couteau sanglant de la guillotine. Sont-ce donc là des voluptés bien grandes ? Et s'en doit-on blaser si facilement ?
Au lieu de cet homme de douleur, dévoué d'avance, et pour toujours, à de si rudes fonctions, au lieu de cet homme qui, par vertu, s'est fait le compagnon du bourreau, faites venir un nouveau prêtre pour chaque nouveau condamné !
Oui, sans doute, il s'émouvra, il s'attendrira, il pleurera plus, mais il consolera moins. Ses paroles, s'il en trouve, seront entrecoupées de sanglots. Serat-il donc maître de lui-même et de ses idées? l'émotion ressentie trop vivement par lui ne le rendra-t-elle pas incapable d'accomplir son devoir, et le spectacle de sa faiblesse portera-t-il le patient à donner courageusement sa vie à la société, en expiation de son crime, à se racheter de son propre sang ?
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Si la constance et la fermeté du nouveau consolateur sont telles, que du premier coup il n'éprouve ni cette émotion, ni cette faiblesse, croyez-le, il est mille fois plus insensible par nature que l'autre par habitude.
Alors, voulez vous donc abolir ce métier du prêtre des prisons ! Ah ! n'ôtes pas leur dernier ami à ceux qui vont mourir ! Q,u'en montant sur l'échafaud, le coupable repentant ait une croix devant les yeux pour ne pas voir la hache, ou du moins, que de son dernier regard il aperçoive auprès du représentant de la justice des hommes, celui de la clémence de Dieu !
Grâce au ciel, le prêtre, vraiment digne de ce nom, appelé au lit de Charney, n'avait pas d'aussi pénibles devoirs à remplir. Homme d'indulgence et de pardon, il comprit non seulement au silence et à l'immobilité du malade, mais mieux encore aux inscriptions désolantes qu'il lut sur la muraille, combien peu il devait espérer de cette âme orgueilleuse.
11 se contenta de passer la nuit en prières à son chevet, ne dédaignant pas d'interrompre son pieux office pour partager avec Ludovic les soins que celui-ci prodiguait au souffrant, attendant avec résignation un moment favorable oii il pourrait éclairer d'un rayon d'espoir ces profondes ténèbres de l'incrédulité.
Dans cette même nuit, nuit décisive, le sang, refluant avec force vers la tête, détermina des transports au cerveau, un délire, qui, durant plus d'une heure, contraignirent le confesseur et le geôlier d'unir leurs efforts pour empêcher le malade de s'élancer hors du lit. Et tandis qu'il se débattait entre leurs bras, au milieu d'une foule de paroles incohérentes, de discours sans Buite, d'apostrophes bizarres, les mots: Pircioîa, j^yvera
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Picciola ! sortirent à plusieurs reprises de la bouche de Chainey.
— Andiamo ! andiamo ! le moment est venu, mur mura Ludovic ; oui, il est venu..., répétait-il avec impatience ; mais le moyen de laisser là le chapelain tout seul lutter contre ce furibond ! Et pourtant dans une heure, il sera peut-être trop tard, cordieu ! Ah ! Sainte- Vierge ! je crois qu'il s'apaise... il ferme les yeux, il étend les bras, comme pour dormir 1 Si, à mon retour, il n'est pas mort, houra ! huzza ! houra !
En effet, le transport du malade s'était calmé; Ludovic chargea le prêtre de veiller sur lui, et il disparut aussitôt de la chambre.
Dans cette chambre, à peine éclairée par la faible lueur d'une lampe vacillante, on n'entendit plus de bruit que celui de la respiration irrégulière du mourant, la prière monotone du prêtre, et le vent des Alpes qui murmurait entre les barreaux de la fenêtre. Deux fois seulement le son d'une voix humaine sembla s'y mêler. C'était le qui vive d'une sentinelle, lorsque Ludovic passa et repassa près de la poterne, se rendant à son logis, puis revenant à la camcra du malade.
Une demi-heure à peine s'était écoulée quand son pieux compagnon de veillée le vit reparaître, tenant à la main un pot rempli d'un liquide fumant.
— Saint Christ! j'ai failli tuer mon chien, dit-il en entrant. Il commençait à hurler : c'est mauvais signe. Mais comment ça va-t-il? A-t-on encore gesticulé? En tout cas, voici de quoi le faire tenir tranquille. Je ^iens d'y goûter. C'est bien amer comme les cinq cent mille diables !... Pardon, niio padrc !... goûtez plutôt vous-même.
Le prêtre repoussa doucement le vase.
— Au fait, ce n'est pas pour nous; une pinte de raoscadello, avec force tranches de citron, réussirait mieux à nous soutenir durant la nuit froide; n'est-il pas vrai, signor Capellano? Mais ceci, c'est pour lui, pour lui seul... Il faut qu'il boive ça — qu'il boive tout! c'est l'ordonnance.
Et, en parlant ainsi, il transvasait une partie du liquide dans une tasse, la balançait et soufflait dessus pour en tempérer la chaleur ; et quand il crut la potion à son point, il la fit prendre presque de force à Charney, tandis que le prêtre lui soutenait la tête. Puis, enveloppant bien le malade dans ses draps et couvertures :
— Nous allons voir l'effet, dit-il, ça ne peut tarder. Au surplus, je ne bouge point d'ici que l'affaire ne soit faite. Tous mes oiseaux sont en cage, ils ne s'envoleront pas, et ma femme se passera bien de moi pour une nuit. N'est-ce pas votre avis, signor Capellano ? Pardon, 71110 padre, répéta-t-il en s'apercevant d'un geste presque imperceptible de réprimande de la part de son discret interlocuteur.
Et Ludovic alla se placer, debout, immobile, près du lit, l'œil fixé sur la figure du moribond, retenant son souffle, faisant silence, comme dans l'attente d'un événement prochain.
Voyant que rien ne s'annonçait encore, il redoubla la dose, recommença son manège muet, et l'inquiétude le gagna, en n'apercevant aucun changement dans l'état du malade. Il craignit d'avjir, par imprudence, hâté sa mort. II se promena à grands pas dans la chambre, 8*
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frappant du pied, faisant claquer ses doigts, menaçanl du geste le vase qui contenait le reste du liquide.
Au milieu de tout ce mouvement, il s'arrêta un instant pour contempler la figure pâle' et immobile de Charney.
— Je l'ai tué! s'écria-t-il en proférant un épouvan* table juron, mélangé de français, d'italien et de pro» vençal ; car, né à Nice, puis soldat de la république, ayant long-temps séjourné dans le midi de la France, Ludovic maugréait égidement bien dans les trois langues, comme on a dîi s'en apercevoir.
En l'entendant jurer si fort, le chapelain releva la tête. Ludovic n'y fit nulle attention, et se remit à marcher, à frapper du pied, à jurer, à faire claquer ses doigts de plus belle; puis enfin, fatigué de gestes et d'émotion, il alla s'agenouiller auprès du prêtre, en murmurant des meâ culpâ, et s'endormit au milieu d'une prière.
A l'aube naissante, il dormait encore , le chapelain priait toujours. Une main briilante se pose alors sur la tête de Ludovic, qui s'éveille en sursaut.
— A boire ! dit le malade.
Au son de cette voix, qu'il croyait ne plus entendre, Ludovic ouvre de grands yeux et regarde avec stupéfaction Charney, dont la figure ne lui apparaît que sous une nappe de sueur. Ses membres ruissellent, un nuage de vapeur sort de ses draps et de ses couvertures humectés. Soit qu'une crise salutaire ait eu lieu toutà-coup, et que, la nature aidant, le tempérament vigoureux du prisonnier triomphât du mal, soit que la double dose de liquide à lui administrée par Ludovic