‹ Picciola (volume 3)Chapitre 2 sur 65 · DANS LES PUISONS D ETAT. Ô · texte numérisé non relu

DANS LES PUISONS D ETAT. Ô

main, que de tous les écrits conçus pour nous intéresser et nous émouvoir, les plus uniformes sont d'ordinaire les plus touchans, et que souvent une modeste étude physiologique, approfondie par la science et illuminée par l'imagination, trouve en nous des sympathies intimes que n'atteignent pas les grandes œuvres du génie.

L'histoire de l'homme solitaire, le journal minutieux de ses pensées et de ses actions dans l'isolement, la peinture du prisonnier dans sa captivité, du moine dans sa cellule, du naufragé dans son île déserte, ce sont là des sources éternelles de rêverie et de méditation. Il semble que chacun de nous s'attache de préférence au spectacle de l'homme luttant corps à corps avec l'adversité, dont il triomphe par la patience, cette force des faibles, Rohinson Crusoé, n'est-il paa le livre de tous les âges et de toutes les conditions 1 Nous le savons par cœur avant de l'avoir pu lire, et quand la vieillesse nous invite à rétrécir le cercle de nos lectures comme celui de nos amis, que la mort a décimés autour de nous, c'est encore Rohinson Crusoé qui nous fait compagnie et qui nous apprend à ne jamais désespérer de la Providence.

M. Saintine, en écrivant Picciola, connaissait bieu la prédilection que nous autres, petits ou grands enfans, avons pour le récit des infortunes d'un prisonnier Les Mémoires du baron de Trenck et ceux de Latude

avaient, dans le dernier siècle, témoigné de l'empressé 1*

6 SUR l'kmploi du temps

ment du public pour ce genre d'ouvrage, quï pourrait, à la rigueur, se passer du savoir-faire du rédacteur, tant est saisissant et entraînant l'intérêt qu'il eiîiprunie de la situation même du principal personnage. Mais M. Saintine ne crut pas nécessaire d'accumuler dans la biographie de son prisonnier ces miracles d'industrie, d'adresse, et de persévérance, enfantés par l'amour de la liberté ; ces échelles de corde gigantesques tissues avec du linge, ces instrumens de délivrance façonnés avec un mauvais couteau, ces souterrains creusés dans le roc à l'aide d'un chandelier de fer, ces larges brèches faites en silence dans des murailles épaisses de dix pieds, ces énormes barreaux sciés au moyen d'un ressort de montre; en un mot, ces évasions incroyables, effectuées, la nuit ou en plein jour, presque sous les yeux des geôliers et des sentinelles, malgré les portes, les verroux, les cadenas, les grilles, et tout l'appareil formidable d'une prison d'état. M. Saintine a choisi, au contraire, un prisonnier résigné, qui n'essaie pas de s'enfuir, et qui fin t par être plus heureux dans sa prison qu'il ne l'était en liberté au milieu des vains plaisirs et des bruyantes illusions du monde. M. Saintine a concentré son drame, pour ainsi dire, sur la tête d'une fleur.

Cette fleur est la véritable héroïne de son roman ; on croirait volontiers qu'elle parle et qu'elle agit ; elle joue uo rôle que le ciel a l'air de lui dicter ; elle s'a-

DANS LES PRISONS d'ÉTAT. 7

ninie, elle devient un être vivant et intelligent; elle console et instruit le prisonnier ; elle lui révèle l'œuvre de la création ; elle le retire de l'abyrae de l'incrédulité ; elle le conduit, sous l'égide de la foi, au bonheur qu'il avait nié, et dont û s'éloignait de plus en plus en poursuivant un fantôme. C'est un ange qui a pris cette forme végétale pour arracher un malheureux aux tortures du doute et aux horreurs du désespoir.

Eh bien ! cette fleur sublime, sur laquelle repose la pieuse et poétique histoire du prisonnier de Fenestrelle, n'a pas été comprise par le matérialisme des uns et par l'ignorance des autres. On a critiqué ce qu'on devait surtout admirer ; on a discuté au lieu de sentir, et cette critique aride, qui s'épuise à découvrir un ver imperceptible dans les plus beaux fruits, a condamné une invraisemblance et une exagération dans cet amour du pauvre prisonnier pour sa fleur inconnue. Sans doute cette injuste critique n'est pas de celles qui ont de l'écho ni de la portée ; mais comme elle peut vouloir se reproduire à la faveur des nouvelles et nombreuses éditions qui attendent Picciola, je lui répondrai dès à présent pour en finir avec elle, et je lui opposerai quelques recherches sur la manière dont les prisonniers célèbres ont employé le temps durant leur captivité. De ces exemples, fournis par différentes époques, il résultera que l'amant de Picciola s'est créé un délassement et une affection que justifient les tristes annalea

8 SUR l'emploi du temps

des prisons d'état, de Pignerol, de Vincennes et de la Bastille.

Que a j'étais botaniste, ce que je ne suis pas, faute de pouvoir retenir dans ma chétive mémoire douze mille mots de technologie plus ou moins barbare, je ne perdrais pas cette occasion de réhabiliter Picciola aux yeux des botanistes qui regrettent de ne pas connaître le nom scientifique de cette fleur, et qui hésiten a lui assigner son rang d'espèce et de genre dans la classification des plantes, selon Linnée et Tournefort, ou bien selon Jussieu et Mirbel. J'avoue tout bas que je ne ferais pas une grosse querelle à M. Saintine s'il s'était avisé de tendre un piège aux savans, et d'inventer une fleur qui n'existât que dans son livre. Que nous importe de savoir exactement si cette fleur était "polypétale ou monocotylcdone, si elle appartenait à la classe dodécandrie ou polygamie, si elle devait figurer dans la famille des hlackioeliacées ou des lico- ■podiums, et<. ? Ces détails, fort inutiles pour le lecteur qui demande des pensées et des émotions, deviendraient certainement indispensables, si M. Saintme avait la prétention de faire couronner Picciola par l'Académie des Sciences.

On cite peu de prisonniers qui se soient passionnés pour les fleurs, parce que les objets de cette passion, si naturelle à l'homme isolé, ne leur étaient pas permis. Une prison, en effet, se prête mal aux exigences

DANS LES PRISONS d'êTAT. 9

de l'horticulture, et il n'y a pas de plante qui consentirait à végéter dans l'atmosphère étouffée d'un cachot. Dans les cours étroites où les prisonniers d'état obtenaient à grand'peine la faveur de respirer sous le ciel ; pressé par de hautes murailles noires et nues, un rosier aurait demandé grâce, une marguerite n'eût pas essayé de fleurir, car les plantes ne peuvent se passer d'air et de soleil ; elles ne s'accoutument jamais au méphitisme et aux ténèbres : les plus vivaces auraient péri le lendemain de leur entrée à la Bastille, Le grand Condé, qui fut prisonnier d'état dans le château de Vincennes en 1650, avait pourtant des fleurs pour se consoler. Le cardinal Mazarin n'était donc pas un ennemi cruel et sans pitié. Le prince se fit un petit parterre dans les fossés du donjon, audessous des fenêtres de sa prison; il cultivait lui-même ses plantations, et donnait particulièrement des soins assidus à une brillante famille d'oeillets qui le rendaient aussi fier que ses victoires. Mademoiselle de Scudéry, ayant été admise à pénétrer jusqu'à lui, le trouva, sans pourpoint et sans chapeau, occupé à ces travaux de jardinage ; elle se sentit touchée d'admiration, et improvisa ces jolis vers, qui servirent longtemps d'inscription au jardin du grand Condé :

En voyant ces œillets, qu'un illustre guerrier Arrosa d'une main qui gagna des batail es,

10 SUR l'emploi du temps

Souviens-toi qu'Apollon bâtissait des murailles, Et ne t'étonne pas que Mars soit jardinier.

Le cardinal de Retz, qui remplaça le prince de Coudé à Vincennes, n'hérita pas de son jardin et de ses œillets: Mazarin craignait que l'activité et l'audace de son rival politique ne vissent dans la bêche et dans la serpette que des instrumens de délivrance. Le cardinal, gjfrdé de près dans sa chambre, aimait mieux jouer aux dames ou aux échecs avec ses gardiens que de lire son bréviaire. Il méditait son évasion, et repassait dans son esprit les circonstances de la conjuration de Fiesque, qu'il s'était proposé pour modèle. Il ne songeait pas encore à écrire ses mémoires.

La démangeaison d'écrire est cependant bien grande en prison pour tous ceux qui savent tenir une plume ! Mais, comme le régime des prisons d'état s'opposait à ce que ce moyen de distraction y fût autorisé, tous les prisonniers imaginaient d'ingénieux procédés pour suppléer aux plumes, à l'encre et au papier, qu'on leur refusait rigoureusement au nom du roi.

Pellisson-Fontanier, que son dévouement au surintendant Fouquet fit incarcérer à la Bastille en même temps que cette illustre victime de la haine de Louis XIV, n aurait pas eu le courage de supporter l'affreux

iiANS i,rs PRISONS d'État. 1

supplice 4u secret pendant plus d'une année, si la nécessitai ne lui eût appris quelques-unes de ces inventions qui étaient traditionnelles dans les prisons d'état : il remplit d'écriture les murs de sa chambre blanchie à la chaux ; il écrivit ensuite sur le plomb des vitres avec la pointe d'une épingle ; et, quand il eut couvert de ses pensées toutes les pages de pierre, de bois, et de plomb, que renfermait sa prison, il composa de l'encre en broyant dans du vin des croûtes de pain brûlées, il tira une plume de la paillasse de son lit, et traça des ouvrages de littérature entre les lignes et sur les marges de quelques livres de piété qu'on lui laissait pour l'amener à trahir son bienfaiteur et son ami.

Mais ce u'était point assez de pouvoir écrire pendant cinq années d'une rude captivité : Pellisson, qui se sacrifiait ainsi à l'amitié en prenant hautement la défense du surintendant, avait besoin qu'on l'aimât. On mit près de lui, pour l'espionner, un Allemand, qui ne résista pas à l'entraînement et aux séductions de l'éloquence du prisonnier ; cet Allemand s'employa même à favoriser les correspondances qu'il devait intercepter, et ce fut par sa généreuse entremise que Pellisson publia, du fond de la Bastille, cette admirable apologie qui sauva la tête de Fouquet. Apres s'être fait aimer d'un espion, il trouva plus aisé d'apprivoisé' une araignée : cette araignée avait tendu sa

12 SUR l'emploi du temps

toile entre les barreaux du soupirail à travers lequel l'air et le jour pénétraient dans la prison ; il lui épargna la peine de guetter une proie dans ses fils, et il plaça des mouches à demi mortes sur le bord du soupirail, où l'araignée descendait les chercher. Elle ne tarda pas à s'accoutumer à ce manège, et elle se hasarda bientôt à venir prendre son butin jusque dans la main de Pellisson. Celui-ci poussa plus loin ses expériences et l'éducation de l'araignée : elle accourait non seulement à la voix de son maître, mais encore, au son de la musette jouée par un Basque idiot qui le surveillait; elle se promenait familièrement sur les genoux de Pellisson, et elle avait l'air d'être reconnaissante envers l'homme qui s'occupait d'elle avec tant de sollicitude. Ce n'était plus une araignée aux yeux de Pellisson : c'était une amie, une compagne d'infortune, une prisonnière d'état.

Nous voulons ne pas croire qu'un gouverneur de la Bastille, M. de Besemaux, ait eu la barbarie d'écraser sous son pied cette compagne, cette amie d'un malheureux. Ce serait presque un crime, d'autant plus odieux qu'il n'aurait pour motif qu'une basse et stupide méchanceté ; mais un porte-clefs bru tal et à moitié ivre est peut-être l'auteur de ce meurtre, qui arracha cette douloureuse exclamation au prisonnier : " Ah ! monsieur, vous m'avez fait plus de mal que vous ne m'en sauriez faire avec toutes les

DANS LES ruisoNs d'état. 13

tortures du monde! J'aurais préféré que voua me tuassiez moi-même ! "

Le surintendant Fouquet, condamne à la prison perpétuelle, qu'il subit durant seize ans à Pignerol, depuis 1664 jusqu'en 1680, époque de sa mort, aurait également apprivoisé une araignée, si l'on ajoute foi au témoignage d'un prisonnier fameux, presque contemporain, Constantin de Renneville ; mais il y a trop d'analogie entre l'araignée de Pellisson et celleci, que Saint-Mars aurait écrasée aussi, en disant à Fouquet que les criminels comme lui étaient indignes du moindre divertissement, pour qu'on ne reconnaisse pas la même tradition appliquée à deux personnages difierens. Or, Saint-Mars, lieutenant du roi dans la citadelle de Pignerol, n'eût pas osé se porter à cet excès de mesquine et insolente cruauté contre un prisonnier qu'il avait ordre de traiter, au contraire, avec beaucoup de distinction ; et, en outre, Fouquet, à la suite de sa disgrâce et de son procès, aurait craint de se rendre ridicule en s'amusant à un pareil jeu, qu'on n'eût pas manqué de livrer auv railleries des courtisans. Fouquet ne s'adonnait qu'à des occupations graves et austères : il lisait quelques ouvrages de dévotion approuvés, choisis même par le roi et ses ministres — la Bible, les œuvres de saint Jérôme et d'autres pères de l'Église; on ne lui &ccorda pas saaa

4 SUR l'emploi du temps

difficulté l'Histoire de France (on ne sait laquelle), le Dictionnaire des Rimes, et une pharmacopée.

Fouquet resta plus de seize ans sans sortir de sa chambre, et sans communiquer avec personne excepté un valet qui devait partager sa prison perpétuelle et n'cra sortir qu'à la mort, suivant le langage terrible de Louvois. Pendant ces seize années, au bout desquelles il obtint quelque adoucissement à sa captivité, il varia les occupations qui lui permettaient de n'être pas surpris par l'ennui, le découragement et le désespoir. Il avait surtout une infatigable ardeur à écrire, en dépit de la surveillance sévère à laquelle il était soumis par ordre spécial du roi. Il fabriqua des plumes avec des os de volailles, et de l'encre avec de la suie délayée dans du vin; il remplit d'abord d'écriture tous les livres qu'on lui mit entre les mains ; quand on l'eut privé de livres, il changea la destination du papier qu'on était forcé de lui fournir pour l'usage de sa garderobe, et il en fit des manuscrits, qu'il cachait dans son lit et dans le dossier de son fauteuil. Ces manuscrits furent découverts, et on lui ôta les moyens de les continuer : alors il écrivit sur ses rubans, sur ses mouchoirs, sur la doublure de ses habits. On le fit habiller de brun et on ne lui donna plus que des rubans de couleur sombre. Le ministre répondit aux plaintes de Saint-Mars qu'il était bien difficile d'apporter reraéde à cette fureur d'écrire.

DANS LES PRISONS d'ÉTAT. 15

On lui rendit pourtant des livres, en les soumettant à un examen minutieux lorsqu'il demandait à les échanger contre de nouveaux : on reconnut qu'il écrivait encore sur les marges avec des encres chimiques invisibles, qui paraissaient à l'approche du feu. On finit sans doute par fermer les yeux et tolérer une désobéissance aussi persévérante, que rien au monde ne pouvait empêcher. Fouquet reprit donc ses écritures avec une prodigieuse activité, et il rédigea un grand nombre d'ouvrages en prose et en vers, la plupart traitant de matières morales et ascétiques : les uns furent délivrés à son fils après sa mort, les autres transmis à Louis XIV ; quelques-uns, dit-on, virent le jour sous le non du père Boutaud, jésuite, et l'on retrouve dans le plus connu, intitulé Conseils de la Sagesse de Salomon, les sentime-ns de résignation et de philosophie chrétiennes qui allégèrent le poids de cette inique captivité.

Fouquet, quoique toujours enfermé, pouvait se procurer sans doute beaucoup de plantes salutaires qui croissent dans les montagnes ; car il reprit les études pharmaceutiques qu'il avait faites autrefois sous les yeux de sa pieuse mère, qui possédait tant de secrets précieux pour la guérison de toutes les maladies, et qui les employait elle-même au soulagement des pauvres. Fouquet donna des leçons de pharmacie au

IG si;r l'emploi du temps

valet emprisonné avec lui, et dans les derniers temps de sa vie il eut la satisfaction, bien douce pour une âme évangélique comme la sienne, de venir en aide à un de ses geôliers les plus impitoyables : Louvoia lui fit demander un collyre, appelé eau de casselunette, qu'il distillait pour le mal d'yeux, avec la recette de cette eau et la manière de s'en servir. Mais à cette époque le prisonnier de. Pignerol voyait se relâcher la rigueur de sa détention : il avait la permission de descendre sur les boulevarts de la citadelle ; de dîner à la table des officiers ; sa femme, ses enfans, et ses amis pénétraient jusqu'à lui ; bientôt sa grâce entière lui eût été accordée, lorsqu'il mourut subitement le 23 mars 1680.

Je crois avoir prouvé ailleurs, par de bien étranges rapprochemens de faits et de dates, que la mort de Fouquet ne fut pas véritable, et que cet infortuné, expiant la haine ou la terreur qu'il inspirait au roi, avait vécu encore vingt-trois ans, à Pignerol, à Exile, aux îles Sainte-Margueriie et à la Bastille, toujours sous la garde de Saint-Mars, mais le visage couvert d'un masque, et entouré de précautions extraordinaires pour empêcher qu'on ne le reconnijt. Fouquet, devenu Vhomme au masque de fer, écrivait encore avec la pointe d'un couteau sur une assiette d'argent, et avec une encre composée, sur son linge, qu'on

DANS LES PRISONS d'ÉTAT. 17

brû\a lorsqu'il fut réellement mort, en 1703 ; mais sa principale récréation consistait, dit-on, à épiler sa barbe avec des pincettes d'acier trés-luisantes.

Lauzun, le célèbre amant de Mademoiselle, duchesse de Montpensier, fut prisonnier d'état à Pignerol en même temps que Fouquet ; mais il n'avait garde de se faire les mêmes distractions : léger, frivole, ignorant, capricieux, il ne lisait et n'écrivait rien ; il travaillait sans cesse à gagner par des promesses magnifiques les soldats qui faisaient sentinelle sous ses fenêtres et les valets qui l'approchaient dans sa chambre ; il fut cause de la fin tragique de plusieurs, accusés d'avoir préparé son évasion, et pendus par ordre arbitraire du gouverneur. Quand la fâcheuse issue de ces tentatives l'eut réellement convaincu de leur inutilité, il chercha d'autres manières de tuer le temps. A l'aide d'une lunette d'approche qu'on lui avait fait parvenir secrètement, il passait des journées entières à observer tout le pays qu'on découvrait de ses fenêtres. Lorsque le gouverneur lui eut enlevé cette lunette, il se vengea en l'humiliant par toutes sortes d'insolences ; ensuite, il s'occupa si passionnément de sa toilette, qu'il restait en contemplation devant un miroir ; il avait obtenu qu'on lui envoyât de Paris des perruques et des habits à la mode, des dentelles et des bijoux : il ne lui manquait que de

pouvoir se montrer. Plus tard, Louis XIV, cédant 2*

18 isUR l'emploi du temps

aux prières de Mademoiselle, qui ne se consolait paa d'avoir perdu son beau Lauzun, adoucit la captivité du prisonnier, et lui permit d'avoir quatre chevaux, qu'il montait dans les cours de la citadelle.

L'ancien gouverneur de Pignerol, Saint-Mars, avait pendant trente ans appris comment on garde des prisonniers d'état, lorsqu'il passa du commandement des îles Sainte-Marguerite à celui de la Bastille ; mais comme il trouva dans cette forteresse, dont la population était toujours fort nombreuse, un régime beaucoup moins rigoureux que celui qu'il avait établi d'après les instructions secrètes du roi pour Lauzun et Fouquet, il ne jugea pas nécessaire de réformer l'organisation intérieure de la Bastille. Les prisonniers étaient la plupart livrés aux caprices des gardiens subalternes ; ils habitaient plusieurs ensemble dans chaque chambre ; et ils avaient ainsi la consolation de voir des visages humains et d'entendre des voix humaines. Quelquefois, il est vrai, la discorde s'allumait entre ceux que le malheur aurait dû rendre frères, et d'horribles luttes nécessitaient alors leur séparation, qu'ils eussent vainement demandée à grands cris. Dans ces chambrées, où. l'on réunissait jusqu'à cinq personnes, la conversation était presque permanente : après s'être mul'uellement raconté leur histoire et les motifs de leur incarcération, ces malheureux s'entretenaient de leurs projets ou de leurs espérances

DANS LES PRISONS d'ÉTAT. 19

de délivrance ; mais souvent un d'eux, signalé à la défiance de tous comme un espion, retenait dans un prudent silence les sentimens généreux ou les confidences qui auraient pu aggraver ou prolonger leur funeste position. Chacun renfermait en soi son ressentiment contre ses bourreaux et ses ennemis ; car toute parole imprudente avait un écho dans le cabinet du gouverneur de la Bastille ou du lieutenant de police. Les prisonniers dangereux, rebelles ou forcenés, étaient seuls enchaînés isolément dans de petites cellules, sous la calotte de plomb des tours, ou dans d'affreux cachots contigus aux fossés.

Un de ces prisonniers, Constantin de Renneville, nous a révélé, dans son Inquisition Française, les souffrances de toute espèce auxquelles un long séjour à la Bastille l'avait initié ; il s'est fait l'historiographe de ses compagnons de captivité, en nous disant ce que fut la sienne dans l'espace de onze ans. Il composait des vers avec une grande facilité, et outre les poèmes qu'il traça entre les lignes d'un Nouveau-Testament, au moyen d'une plume faite d'os de poisson et trempée dans un mélange de vin, de sucre, et de noir de fumée, il tapissa de ses sonnets, de ses rondeaux, et de ses mamadrigaux, les murs de toutes les chambres de la Bastille. Ce fut lui qui inventa la manière de parler du bâton, pour communiquer avec les détenus des chambres voisines, mystérieux langage

20 SUR l'emploi du temps

que la tradition de la Bastille conserva fidèlemenl parmi les prisonniers. Ce langage se transmettait en frappant la muraille ou le plafond avec une bûche, selon le rarg que chaque lettre occupait dans l'alphabet; ainsi, un coup pour un a, deux coups pour uu h, trois pour lin c, quatre pour un d, et ainsi du reste jusqu'à z, représenté par vingt-quatre coups. Constantin de Renneville et ses élèves étaient parvenus à exécuter cette manœuvre avec tant de rapidité et d'adresse, qu'ils échangeaient de longues conversations malgré l'épaisseur des murs, la vigilance des sentinelles, et la colère des porte-clefs.

Mais c'était surtout la lecture et la méditation des livres saints que Constantin de Renneville appelait à son secours dans la solitude de son cachot : " Je lus et relus mon Nouveau-Testament, dit-il, avec tout le respect et l'attention que mérite un livre si saint; et plus je le lisais, et plus j'y trouvais cette manne cachée, dont plus on mange, plus on sent redoubler sa faim ; j'y découvrais ces lumières qui sont voilées aux yeux du monde... Pendant le premier mois de ma prison, je lus très-attentivement tout le Nouveau-Testament jusqu'à neuf fois, et la dernière fois que je le lisais, c'était avec plus d'avidité que la précédente."

Il ne nous dit pas qu'il ait jamais essayé de se faire une société privée des petitg animaux, rats, souris, araignées qui ont toujours accès dans les plus impé-

DANS LES PRISONS d'ÉTAT. 21

nétrables prisons d'état. On le voit seulement attirant des pigeonneaux dans sa chambre, et leur attachant des billets sous les ailes, dans l'espoir que ces billets tomberaient dans les mains d'un ami ou d'un étranger compatissant. Le gouverneur de la Bastille, Bernaville, successeur de Saint-Mars, ayant été averti des messages que les pigeons portaient de la sorte aux prisonniers, fit tuer à coups de fusil tous les oiseaux qui avaient leurs nids autour de la Bastille ou qui osaient s'en approcher.

Un prisonnier, nomme Liard, que Constantin de Renneville eut pour compagnon de chambre et de cachot, avait apprivoisé des rats qui mangeaient et couchaient avec lui. Cet homme, coupable d'avoir affiché des libelles contre le roi et la cour, n'ayant personne au monde qui s'intéressât à sa liberté, s'était attaché à sa prison par l'affection qu'il avait su inspirer à de vils animaux : il ne se plaisait qu'avec eux, et maudissait quiconque partageait l'horrible pourpoint de pierre où il croupissait sur la paille : " Il les connaissait tous par les noms qu'il leur avait ijjjposés et les distinguait les uns des autres; l'un s'appelait Hatapon, l'autre le Goulu, cet autre le Friand, et ainsi des autres. Quand il mangeait, vous voyiez tous ces rats venir autour de son plat faire une musique enragée, rendant que, lui, s'empressait à leS mettre d'accord Allons, Goulu ' disait-il à l'un, 'tu manges trop vitef

22 SUR l'emploi du temps

laisse approcher le Friand, qu'il en ait sa part. Pourquoi as-tu mordu Ratapon?' Et tachait à policer ces bêtes indolices, comme si elles avaient eu de l'intelligence... " Si j'avais tué quelqu'un de ces vilains animaux," dit le témoin oculaire, " il m'aurait sauté à la gorge. C'était un plaisir qui m'a diverti bien des fois, de lui voir appeler ces bêtes par leurs noms. Vous les voyiez sortir de leurs crevasses, comme pour venir recevoir ses ordres: il leur donnait un petit morceau de pain ; après quoi, il les renvoyait dans leurs trous en les frappant d'un petit coup sur la queue."

Les rats et les souris jouaient un grand rôle dans les passe-temps et les affections des prisonniers ; mais lorsque la spirituelle mademoiselle de Launay, plus connue sous le nom de madame de Staal, fut conduite à la Bastille par la découverte de la conspiration Cellamare, elle ne put surmonter la répugnance f\\ie lui inspiraient ces animaux, et elle invoqua contre eux la protection des chats, qu'elle aimait. " Je ne sentis point en prison," dit-elle dans ses Mémoires, " l'ennui qu'on y redoute généralement... Je m'en garantis, quand je fus plus calme, par les occupations que je me fis et par tous les amusemens qui se présentèrent à moi, que j'avais besoin de recueillir. Ce n'est pas l'importance des choses qui nous les rend précieuses, c'est le besoin que nous en avons. Je fus étonnée du parti que je tirai

DANS L'ES PRISONS d'ÉTAT. 23

d une chai te que j'avais demandée simplement dan8 l'intention de me délivrer des souris dont j'étais persécutée. Cette chatte était pleine, elle fit des petits chats, et ceux-ci en firent d'autres. J'eus le loisir d'en voir plusieurs générations. Cette jolie" famille faisait des jeux et des danses devant moi, dont je me divertissais bien, quoique je n'ai jamais aimé aucune sorte de bête." Le malheur donne de la bonté aux cœurs les plus secs: Mademoiselle de Launay, qui ne put pas conserver un ami à la cour, resta fidèle à ses chats en prison.

Mais, en général, le temps de la captivité n'était point assez prolongé pour que le prisonnier eût recours à ce genre de distraction ; l'effet ordinaire d'une lettre de cachet ne dépassait pas quelques mois, pendant lesquels on vivait trop hors de la prison par le souvenir et l'espérance pour y vouloir prendre racine par des habitudes et des affections. La lecture défrayait donc presque seule les loisirs des détenus, qui étaient souvent devenus pensionnaires de la Bastille à cause des livres qu'ils avaient écrits ou publiés. L'abbé Lenglet Dufresnoy, qui fit sept ou huit voyages dans les prisons d'état, déclarait ingénument qu'il n'avait nulle part trouvé autant de tranquillité pour l'étude, et dès qu'il voyait entrer dans sa chambre l'exempt de police chvrgé de l'arrêter, loin de se troubler et de s'affliger, il 'éclamait seulement la permission d'apprêter son

24 SUR l'emploi Dt TEMPS

linge, ses livres, et ses manuscrits; puis il écrivait à son libraire : " Je vais terminer promptement l'ouvrage que vous savez ; on me mène, de par le roi, dans mon cabinet de travail."

A la Bastille, Freret relut avec fruit tous les auteurs de l'antiquité, et rédigea une grammaire chinoise; Voltaire ébaucha plusieurs tragédies et médita son avenir littéraire ; Marmontel rédigea ses Contes floraux. A Vincennes, Fréron, qui ne pouvait se figurer lire Ovide dans la relation des Miracles de saint Ovide, qu'on lui avait apportée par un quiproquo jésuitique, employait la journée à cuver le vin qu'il buvait le matin, "pour être en état," disait-il, " de supporter l'ennui de ce terrible prédicateur appelé le donjon de Vincennes." Diderot pilait de l'ardoise, la faisait infuser dans du vin et taillait un cure-dent, pour écrire sur les marges de son Platon l'Essai philosophique sur les règnes de Claude et de Néron. L'abbé Prieur, qui en était réduit pour se distraire à commenter et à réfuter la grammaire française de Vailly sur le grabat où il mourut, ne réussit pas à obtenir du lieutenant de police un Nouveau-Testament, grec et latin, pour sanctifier ses souffrances.

Ce n'étaient là que des gens de lettres et des philosophes : on les honorait encore de quelques égards, de quelques ménagemens, parce qu'ils sortaient toujours de prison la plume à la main. Mais les prisonnier» que

DANS LES PUISONS u'ÉTAT. 25

l'on craignait moirs après ces rudes épreuves, ceux qui n'en devaient pas de long-temps voir le terme, ceux qui sentaient peser sur leur tête la vengeance d'un ennemi puissant, ils retombaient quelquefois dans les horreurs de l'ancienne Bastille, où la torture morale surpassait encore la torture physique : combien de misérables, lentement assassinés par l'oisiveté et l'abrutissement au fond de ces ténébreux cachots, où Latude languit trente-quatre ans ! Quel séjour, que ces antres de pierre que le jour ne visitait jamais, où se concentrait un air empoisonné, où le sol fangeux 6'exhaussait d'immondices, où rampaient les crapauds et la vermine ! Eh bien ! pour échapper à l'ennui, plus redoutable encore que cette mortelle prison, les êtres livides et décharnés qui s'y mouraient, oubliés des hommes, cherchaient une occupation, un intérêt, un plaisir, dans cette vermine même dont ils étaient dévorés : ils apprivoisaient, ils instruisaient des puces ' Latude, ce génie actif et persévérant qui ne put se montrer que dans les prodiges de son évasion, ne perdait pas l'espoir de la renouveler avec des efforts plus incroyables encore ; mais en attendant que les circonstances la favorisassent, il avait besoin de dépenser le trop plein de son imagmailon, et d'exercer les belles facultés de cette intelligence qui lui aurait acquis une supériorité réelle dans quelque carrière qu'il eût suivie, s'il ne s'était pas vu, à vingt ans, retranché de la

36 st'R l'emploi vu temp»

vie sociale par l'inexplicable vengeance de madawic de Pompadour. Ce fat surtout pour se procurer ka moyens d'écrire qu'il eut besoin de toutes les ressources de son invention : " Pour remplacer le papier, qui nn manquait," raconte-t-il dans ses Mémoires assez mal rédigés par l'avocat Thierry, et peut-être trop souvent empreints de romanesque, "je pris pendant long-temps la mie du pain qu'on me donnait ; je la broyais dans mes mains, je la pétrissais avec ma salive; puis, en l'aplatissant, j'en fis des tablettes de six pouces carrés ou environ et de deux lignes d'épaisseur. A défaut de plume, je pris l'arête triangulaire que l'on trouve sous le ventre des carpes: elles sont larges et fortes; en les fendant, on peut les employer facilement au lieu de plume. Il ne me manquait plus que de l'encre: mon sang pouvait y suppléer, et je m'en servis. Je tirai de? fils d'un pan de ma chemise; je liai fortement la première phalange de mon pouce pour en faire enfler l'extrémité, que je perçai avec l'ardillon d'une de me» boucles. Mais chaque piqûre ne me fournissait que peu de gouttes de sang, il fallait les renouveler souvent. Déjà tous mes doigts en étaient pleins, ce qui avait causé une irritation forte et une enflure dont je craignais les suites. D'un autre côté, à chaque lettre que j'écrivais, mou sang se figeait et j'étais obligé de tremper ma plume de nouveau. Pour remédier à ces in- ^onvéniens, je fis cov'er quehjues gouttes de mon sang

DANS LKS PRISONS d'ÉTAT. 27

dans un peu d'eau au fond de mon gobelet; je délayai le tout ensemble, ce qui me fit une encre très-coulante, et, par ce moyen, je parvins à écrire très-lisiblement et à rédiger un mémoire."

Qu'écrivriit-il ainsi avec son sang sur ces tablettes de mie de pain? des projets d'économie politique, des plans d'administration civile et militaire, des •éflexions de morale publique, le tout destiné à réformer les erreurs et les abus du gouvernement ! Ces curieuses tablettes, que le prisonnier remit lui-même au savant jésuite le père GrifTet, aumônier de la Bastille, ne furent pas même conservées dans les archives de cette forteresse, comme l'échelle de corde et les divers instrumens qui avaient servi à l'évasion de Latude. Il écrivit encore avec d'autres procédés non moins ingénieux : ses chemises et ses mouchoirs lui tinrent lieu de papier, et sa passion calligraphique ne se découragea pas même dans un cachot tout-à-fail obscur, où, pendant les courts intervalles de ses repas il profitait de la lumière qui lui était accordée, poui tracer sur la toile, avec son sang ou avec du charbon pilé, le triste récit de ses souffrances.

Il n5 fut pîis toujours seul et abandonné à lui-même durant cette affreuse captivité de trente-quatre ans : après avoir été séparé de son ami d'Alègre, qui avait partagé les travaux inouis et l'heureuse issue de sa première évasion, il chercha dans d'abjects animaux

28 SUR l'emploi du temps

une autre sorte d'amitié qui l'aidât du moins à sup> porter le fardeau de la solitude : ces nouveaux amis étaient des rats qu'il avait apprivoisés. " Je leur ai dû," dit-il, "la seule distraction heureuse que j'aie éprouvée dans tout le cours de ma longue infortune." Ces rats l'incommodaient beaucoup, en venant lui disputer la paille de son lit et en le mordant même au visage ; il résolut, puisqu'il était forcé de vivre avec eux, de leur inspirer de l'affection. Un jour, un gros rat étant sorti de la meurtrière, il l'appela doucement et lui jeta des miettes de pain, que ce rat vint prendre après quelque hésitation et emporta dans son trou. Le lendemain, le rat reparut et se fit moins prier pour s'emparer du pain qu'on lui offrait ; le troisième jour, ce rat devint plus familier et aussi plus vorace, parce que Latude se priva d'une partie de sa ration de viande pour attirer ce commensal affamé ; les jours suivans, le rat, dont la confiance augmentait à chaque repas, alla en trottinant quérir sa pitance dans la main du prisonnier. Ce n'est pas tout : l'exemple est aussi contagieux chez les rats que chez les hommes. Ce rat changea de résidence et appela dans le cachot sa femelle et sa famille, composée de cinq ou six ratons ; ils se fixèrent tous auprès de Latude, qui leur donna des noms et leur apprit à cabrioler pour gagner leur pâtu7e, suspendue en l'air à deux pieds du sol. Cette Bociété de rats se trouvaient si bien d'être hébergét

DANS LES PRISONS d'ÉTAT. 2D

aux dépens de leur maître et seigneur, qu'ils montraient les dents aux intrus qui essayaient de s'introduire dans leurs rangs: ils multiplièrent patriarchalement jusqu'au nombre de vingt-six, gros et petits, nourris comme T atude avec le pain du roi.

Les araignées étaient sans doute d'un caractère plus sauvage et moins reconnaissant que 'es rats, car Latude ne put jamais réussir à en apprivoiser une seule. Il eut beau leur présenter des mouches et des insectes, il eut beau les appeler en sifflant et en jouant du flageolet (il avait fabriqué cet instrument avec un morceau de sureau qu'il trouva dans la paille de son lit), il eut beau les enlever de leur toile et les retenir de force sur sa main; ces araignées ne se laissèrent pas séduire, et il finit par conclure que celle de Pelisson n'avait existé que dans les livres et la tradition. Cependant le baron de Trenck, enfermé à la même époque dans la forteresse de Magdebourg, avait su tirer meilleur parti des araignées de sa prison : il s'était même promis de rendre un éclatant hommage au merveilleux instinct de ces insectes, et il eût fourni de puissans argumens en faveur du système de l'âme des bêtes.

Il raconte seulement dans ses Mémoires l'histoire

touchante de la souris qu'il avait apprivoisée au point

qu'elle jouait avec lui et venait manger dans sa bouche.

"Je ne saurais tracer ici," dit-il, "toutes les réflexions

30 SLR 1,'FMPI.Or DU TEMPS

que fit naître en moi l'étonnante intelligence de ce petit animal." Une nuit, la souris, courant, sautant, grattant, rongeant, fit tant de bruit, que le major, appelé par les sentinelles, commanda une ronde dans la prison et visita lui-même les serrures et les verroux, pour s'assurer qu'on n'exécutait pas une tentative d'évasion. Le baron de Trenck avoua que tout ce >ruit provenait de sa souris, qui ne dormait pas et qui demandait la liberté pour lui. Le mnjor confisqua la souris et la transféra dans la cliatnbre de l'officier de garde ; le lendemain, la souiis, qui avait travaillé de grand courage pour percer la porte de l'endroit où elle était enfermée, attendit l'heure du dîner pour rentrer cliez son maître à la suite du geôlier. Trenck fut bien surpris de h retrouver grim])ant dans ses jambes et lui faisant mille caresses. Le major se saisit une seconde fois du pau^l-e animal, qu'il refusa de restituer au prisonnier ; mais il en fit don à sa femme, et celle-ci, qui la mit en cage pour la conserver, espérait la consoler par uue nourriture choisie et abondante. Deux jours après, la souris, qui ne mangeait plus, fut trouvée morte. Le chagrin l'avait tuée.

Le baron de Trenck, qui composait des vers allemands et français avec autant de goût que le roi do Prusse, ne fut pas embarrassé de les écrire, quoique le grand Frédéric eût défendu sous peine de mort de lui parler et de lui ''onner encre ou plume. " Pour

DAXS LES PUISONS Ii'lTAT. iil

y suppléer," dit-il, "je me faisais une piqûre au doigt; ^'en recueillais le sang, et lorsqu'il venait à se cailler, je le chauffais dans ma main; puis j'en faisais écouler ia partie liquide et je jetais le reste. C'est ainsi que je parvins à me faire de bonne encre bien coulante, avec laquelle je pouvais écrire, et qui me servait en même temps de couleur quand je voulais p^jindre." La plume qu'il avait inventée fut tour à tour un brin de paille, un cure-dent et un os de, chapon. En outre, à l'aide d'un clou tiré du i)lancher, il cisela ses gobelets d'ctain avec tout d'habileté et de délicatesse, que ces gobelets^ couverts de dessins et de devises, étaient vendus à des prix fort élevés. C'est à un de ces gobel^s qu'il dut sa délivrance, et l'impératrice Marie-Thérè.se, dans les mains de qui le hasard fit tomber ce chef-dœuvre d'art et de patience, s'interposa auprès du roi^rédéric pour obtenir la grâce d'un innocent, après plus de neuf ans de fers.

Les prisons d'état n'étaient pas plus dures en Allemagne qu'en France, où les lettres de cachet se distribuaient et même se vendaient par milliers. A la fin du règne de Louis XV, les ministres se faisaient un jeu de la liberté des citoyens les ])lus recommandables. La Bastille ne fut ja.mais mieux remplie que sous les ministères du duc de La Vrillière et du comte de Saint-Florentin. Ce dernier eut le déplorable courage de Tiire arrêter La Chalotais, pro-

33 SUR l'emploi du TEiMPS

cureur du parement de Bretagne, accusé d'avc.r insulté le roi dans des billets anonymes, et seulement coupable de s'être opposé aux envahissemens du pouvoir royal en Bretagne. La Chalotais, conduit à Saint-Malo et enfermé dans la citadelle, fut privé des moyens de se défendre et de répondre à ses calomniateurs, pendant que son procès s'instruisait avec une lenteur calculée ; mais, à peine relevé d'une maladie mortelle, il rassembla ses forces pour composer trois mémoires justificatifs, qui sortirent de sa prison comme une voix du ciel. Il les avait écrits avec un cure-dent et une encre faite de suie dans de l'eau sucrée et du vinaigre, sur des papiers qui servaient à envelopper du sucre et du chocolat. " J'ai reçu le Mémoire de l'infortuné La Chalotais," dit Voltaire, dans une de ses lettres. " Malheur à toute âme sensible qui ne sent pas le frémissement de la fièvre en le lisant! Son cure-dent grave pour l'immortalité !...' Quand Louis XVI monta sur le trône, l'aspect des prisons changea tout-à-coup, et bientôt le vertueux Malesherbes fit pénétrer les rayons de la justice et de l'humanité dans les plus profonds souterrains de la Bastille, qu'ébranlait déjà un cri unanime de malédiction. Sous le ministère de Malesherbes, Mirabeau, qui avait fait son apprentissage de prisonnier dans la citadelle de l'ile de Rhé, au château d'If et au fort de Jeux, entra au donjon de Vincennes pour un«

DANS LLS PRISOXS d'ÉTAT. 33

détention de quarante-deux moix. Mirabeau consacra, pour ainsi dire, le temps de cette détention à sa maîtresse, madame de Monier, enfermée aussi dans un couvent : il correspondait librement avec Sojjhie, par l'entremise du lieutenant de police Lenoir, qui avait consenti à faire passer les lettres- des deux amans, pourvu qu'elles retournassent en dépôt à son secrétariat. Ce piquant échange de lettres d amour ne suffisait pas à l'inquiète et dévorante ax:tivité de Mirabeau, qui noircissait une immense quantité de papier qu'on lui fournissait à discrétion, ainsi que des livres: il traduisait Tibulle et les Baisers de Jean second ; il écrivait des romans et des poésies erotiques ; il improvisait son éloquent plaidoyer contre les lettres de cachet et les prisons d'état. Ces occupations littéraires n'étaient au fond que des alimens destinés à éteindre les appétits immodérés d'un tempérament de feu : au milieu de ses lectures et de ses commentaires ie la Bible, c'était toujours Sophie qu'il couvrait de baisers en approchant de ses lèvres les tresses de che veux qu'elle lui envoyait : c'était Sophie enfin qui jour et nuit remplissait sa prison.

Elles n'étaient plus, ces horribles prisons de Constantin de Renneville et de Latude, quoique la Bastille fiit encore debout. Lorsqu'elle tomba sous les coups des haines populaires amassées depuis quatre siècles, on n'eut pas le loisir d'écouter les lugubres

34 SLR i.'kmpi.oi du temps

révélations qui sortaient de ces ruines, et le public» qui avait fait une sorte d'ovation à Latude, prêta roreille à peine au récit de trente-neuf ans de ca}>tivité que voulut lui raconter Le Prevot de Beaumont. La révolution, qui commençait, préparait des prisons moins effrayantes et plus tyranniques, des captivités moins longues et plus atroces. Louis XVI, prisonnier au Temple, en sortit bientôt pour marcher à la guillotine ; Madame Elisabeth tricotait en attendant son arrêt de mort, et le jeune dauphin, portant déjà des germes de mort dans son sein, tandis que l'infâme Simon tuait cliez lui le moral, le fils de Louis XVI détachait les carreaux de sa chambre pour en faire des petits palets !

Les prisons révolutionnaires avaient une physiono mie toute particulière : on y était presque libre, si ce n'est qu'on n'avait guère de délivrance à espérer que de l'échafaud. Cette réunion de personnes distinguées par leur naissance, leur éducation, et lear rang social, conservait fidèlement sous les verroux toutes les traditions de la haute société élégante et spirituelle qui devait disparaître avec ses derniers représentans. Les femmes faisaient de la toilette , les hommes devenaient amoureux et rivaux. Il y avait des poètes qui rimaient, des peintres qui peignaient, des musiciens qui chantaient, des militaires qui combinaient des plans de campagne. O la douce vie qu'on eût menée a'j

u.ws i.rs PRISONS d'état ;î;*)

Luxembvourg, à Suint Lazare, à l'Abbaye et au Cliàlelet, si le tribunal de sang n'avait pas réclamé chaque ji)UJ sa provision de victimes ! Rouclier, l'auteur du poème des Mois, quoique incarcéré à Sainte-Pélagif;, continuait l'éducation de ses enfans par correspondance, poursuivait l'achèvement de ses ouvrages commencés, traduisait Virgile en vers, et classait un nerbier avec les plantes que sa fi'le lui choisissait au jardin du Muséum. Ces fleurs, ces feuillages, apportaient comme un parfum de liberté dans sa prison. Il contemplait mélancoliquement cette espèce de tribut que la nature envoyait à son poète prisonnier, et ses pensées tombaient d'elles-mêmes dans le moule du vers.

" O vous, on qui la nature d^'ploie Le jeu brillant des plus riches couleurs, Dans les ennuis où mon âme est en proie, A mon secours quelle main vous envoie, Etres charmans, fraîches et tendres fleurs r

L'aimable aspect des branchages fleuris Vient éclairer ma noire solitude :

Ma fllle a su dans sa sollicitude M'environner de ces rameaux chéris.

Sa piété naïve, ingénieuse, A trouvé l'art de corriger mon sort ; Ces beaux asters à te te radieuse Et cette indule à ♦aUle ambitieqgff

36 8UR l'emploi du temps

Vont sous mes doigts triompher de la mort Oh ! quand ces fleurs orneront le parterre Que la science ouvre aux plants desséchés, Oh ! puisse alors ma fille solitaire Sur ces rameaux bienfaiteurs de son père Tenir parfois ses regards attachés !

Puis, les^ baignant de ses pieuses larmes, Leur dire ; ' Voub, qu'en ma jeune saison J'osai cueillir dans nos grands jours d'alarmes, Je vous salue, ô fleurs, de qui les charmes Ont de mon père adouci la prison ! ' "

Ces touchantes allocutions de Roucher aux fleura cueillies par sa fille furent interrompues par l'arrivée de la charrette qui le conduisit à l'échafaud avec André Chénier et le baron de Trenck.

Sous l'empire, les prisons redevinrent à peu prêt ce qu'elles avaient été du temps de Louis XIV, mystérieuses, impénétrables, terribles. M. Saintine les a peintes dans Picciola, et il n'est pas possible d'ajouter un coup de pinceau à cette peinture vraie et saisis* santé. Sous la restauration, les prisons perdirent toutà-fait leur caractère solennel, grave, et redoutable : uîî prisonnier, fût-ce un criminel d'état, avait le droit de discuter à grand fracas, par l'organe de la presse ; l'assassin du duc de Berry, Louvel, n'était pas traité autrement qu'un garde national aux arrêts, excepté pour les précautions de surveillance; le journaliste

Page 1