‹ Picciola (volume 3)Chapitre 21 sur 65 · MIL I · texte numérisé non relu

MIL I

expliqua, en se rappelant que les douces émanations gazeuses qui s'exhalent des fleurs peuvent causer parfois une légère et voluptueuse asphyxie. Alors, émerveillé, il comprend tous les rapports existant entre lui et sa plante, l'influence presque magique exercée par elle sur lui, et que ces fêtes brillantes auxquelles il vient d'assister, c'est Picciola qui les lui donne!

Mais cette jeune fille mode:4e et candide, dont la présence inattendue le jeta dans un trouble étrange e< plein de charme, qui est-elle? l'a-t-il déjà vue? Et, comme ces autres femmes, n'est-ce là qu'un souvenii de son temps passé ? Sa mémoire cependant ne lui rappelle rien de semblable. Si c'était, au contraire, une révélation de l'avenir! Mais a-t-il un avenir, et doit-il croire aux révélations? Non! la jeune fille à la robe blanche, à la pudique rougeur; la jeune fille, à la fois si simple et si attrayante, qui fit pâlir et s'éclipser ses brillantes rivales, c'est Picciola! Picciola personnifiée et poétisée dan»' un songe ! Eh bien ! c'est elle qu'il doit aimer, c'est elle qu'il aimera ! Il saura sans peine se remémorer sa taille gracieuse et les traits ingénus qu'elle avait revêtus alors. C'est désormais avec cette douce image qu'il bercera ses rêveries, qu'il remplira les vides de son cœur et de son cerveau ; du moins, elle pourra le comprendre, lui répondre, venir s'asseoir près de lui, marcher près de lui, le suivre, lui sourire, l'aimer ! elle vivra de sa vie, de son souffle, de son amour ; il lui parlera dans sa pensée, et fermera les yeux pour la voir. Ils ne seront qu'un, et il sera deux!

Ainsi le captif de Fénestrelle à ses études chéries faisait succéder le charme non moins enivrant des illu-

nu

IMCCIOl.A.

sions, et entrait de plus en plus dans cette sphère dt poésie, d'où l'on sort comme l'abeille du sein des fleurs, tout parfumé et avec sa récolte de miel. A côté de sa vie positive, il avait sa vie d'imagination, complément de l'autre, et sans laquelle l'homme ne jouit qu'à moitié des bienfaits du Créateur.

Maintenant} son temps se partage entre Picciola plante et Picciola jeune fille. Après le raisonnement et le travail, il a le plaisir et l'amour.

Poursuivant ses expériences investigatrices sur la floraison, Charney s'extasiait chaque jour devant les prodiges réguliers de la nature. Mais ses yeux étaiert inhabiles à pénétrer dans ces mystères si déliés, insaisissables à la vue. Il s'irritait de son impuissance lorsque Ludovic lui remit, de la part de son voisin le conspirateur italien, une forte lentille de verre, à l'aide de laquelle celui-ci avait pu nombrer huit mille facettes oculaires sur la cornée d'une mouche. Charney tressaille de joie. Grâce à cet instrument, les- parties les moins perceptibles .le la plante saillissent tout-à-coup à ses regards, en centuplant leur volume ordinaire. Alors, il marche ou croit marcher à grands pas dans la route des découvertes! Il a détaillé, analysé l'enveloppe externe de sa fleur ; il a cru deviner que ces brillantes couleurs des pétales, leur forme, leurs taches

1,1 VR F. t. ll\

de pourpre, ces bandes de velours ou de satin moiré qui garnissent leur base ou festonnent leurs contours, n'étaient pas là seulement pour récréer la vue par le spectacle de leur beauté, mais aussi pour diviser ou réfléchii les rayons du soleil, atténuer leur force ou l'augmenter, selon le besoin qu'en avait la fleur, accomplissant le grand acte de la fructification. Ces plaques luisantes et vernissées, avec leur éclat de porcelaine, ce sont san» doute des amas glanduleux de vaisseaux absorbans chargés d'aspirer l'air, la lumière et les vapeurs humides, pour la nourriture des graines; car, sans lumière, pas de couleur ; sans air et sans chaleur, pas de vie ! Humidité, chaleur, lumière, voilà donc de quoi se composent les végétaux, ces merveilles de la terre, et voilà aussi ce qu'ils doivent restituer lorsqu'ils meurent.

A son insu, souvent, durant ces heures d'étude et d'extase, Charney avait deux spectateurs attentifs qui \e suivaient dans tous ses mouvemens, et, par sympathie, prenaient part à ses émotions : Girhardi et sa fille.

Celle-ci, élevée par un père profondément religieux, vivant d'une vie contemplative et solitaire, présentait une de ces natures formées de toutes les saintes exaltations réunies. Avec sa beauté, ses vertus, les grâces de son esprit et de sa personne, elle n'avait pu manquer d'adorateurs ; douée d'une sensibilité profonde et expansive, elle semblait plus qu'une autre devoir connaître les affections tendres ; mais si quelques légers penchans ont autrefois, au milieu des fêtes de Turin, troublé un instant la sérénité de son âme, la captivité de son père es a tout d'abord absorbés dans une grande douleur.

Aujourd'hui, pourrait-elle aimer celui-là qui s'offrirait

ll'i PIOCIOLA.

à ses regards avec l'éclat du bonheur, elle qui, dans son double culte filial et religieux, voit son Dieu sur la croix, et son père en prison ! Non que la jolie Turinaise s'abandonne facilement à la tristesse et à la mé lancolie ! Tous ses devoirs lui sont doux, tous ses sacrifices lui laissent une joie au cœur ; mais est-ce donc près àeè heureux du monde qu'elle peut se plaire ? Là oij elle va sécher une larme et réveiller un sourire, là est sa place, là son orgueil, là son triomphe ! Cette tâche si belle, c'est près d'un seul qu'elle l'a remplie jusqu'à ce jour. Mais depuis qu'elle voit Charney, elle se sent prise à la fois pour lui d'intérêt et de compassion. Il est captif comme son père et près de son père! Il n'a plus à aimer dans le monde qu'une pauvre plante, et il l'aime tant! Certes, la figure du prisonnier, son front noble, sa taille élégante, aident peutêtre un peu à Ja pitié de la jeune fille; mais si elle l'avait connu au temps de sa fortune, dans ce temps où de faux dehors de bonheur l'environnaient, non, elle ne l'eût ■point, distingué des autres. Ce qui la charme en lui, c'est son isolement, son désastre, sa résignation. Elle lui a voué d'instinct son amitié, son estime même; car, dans son ignorance des choses, elle a mis le malheur au nombre des vertus.

L'excellente jolie fille, aussi hardie devant une bonne action à faire, que timide devant un regard à affronter, trop oublieuse peut-être du danger, sans cesse encourage, aiguillonne son père dans ses bonnes intentions vis-à-vis de Charney.

Un jour enfin, Girhardi se montrant à sa fenêtre, ne se contente pas de saluer le comte de la main, selon son habitude; il lui fait signe d'approcher le plus pos.

Page 1