‹ Picciola (volume 3)Chapitre 22 sur 65 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

ible, et modérant les éclats de sa voix, comme daua une grande appréhension d'être entendu d'un autre, il entame avec lui le dialogue suivant :

— J'ai peut-être une bonne nouvelle à vous donner, monsieur.

— Et moi, monsieur, j'ai des remercîmens à vous faire pour ce microscope que vous avez daigné me prêter.

— Je n'ai même pas eu le mérite de l'idée ; c'est ma fille qui m'y a fait songer.

— Vous avez une fille, monsieur, et l'on vous accorde la faveur de la voir ?

— Oui, je suis père, et j'en rends grâces à Dieu chaque jour ; car ma pauvre enfant, c'est un ange ! Elle a pris un grand intérêt à vous, mon cher monsieur, lorsque vous étiez malade, et depuis, fti vous voyant prodiguer tant de soins à votre fleur. Vous-même, ne l'avez-vous donc pas aperçue parfois à ce grillage?

— En effet... je crois...

— Mais en vous parlant de ma fille, j'oublie de vous faire part de la grande nouvelle. L'empereur va se rendre à Milan, où il doit être sacré roi d'Italie.

— Roi d'Italie ! eh bien ! alors, monsieur, il sera plus que jamais votre maître et le mien. Quant au microscope, poursuivit Charney, que la grande nou- V; le n'avait que fort peu distrait de son idée première, et qui n'y soupçonnait pas une suite, — vous vous en êtes long-temps privé pour moi. ..pardon ; peut-être en aurai-je besoin encore pour de prochaines expériences, cependant je vous le rendrai... bientôt...

— Je puis m'en passer, j'en ai d'a-utres, répliqua avec bienveillance V attrnpmr rlr lumirJief, devinant au son

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de voix de son interlocuteur le regret qu'il éprouvait de se séparer de cet instrument; gardez-le, monsieur, gardez-le en souvenir d'un compagnon de captivité, qui vous porte, veuillez le croire, un vif intérêt.

Charney voulut témoigner sa gratitude à l'homme généreux; celui-ci l'interrompit:

— Mais laissez-moi donc achever ce qui me reste à vous apprendre.

Et, baissant encore la voix :

— On assure que des grâces doivent être accordées au sujet de cette autre couronne du nouvel empereur. Avez-vous des amis à Turin ou à Milan ? Y a-t-il moyen de les faire agir 1

L'interpellé hocha tristement la tête.

— Je n'ai point d'amis, dit-il.

— Pas d'amis! repéta le vieillard, avec un regard plein de commisération : avez-vous donc douté des hommes ! car l'amitié ne manque pas à ceux-là qui croient en elle. Eh bien ! j'ai des amis, moi ; des amis que l'adversité même n'a pas ébranlés; ils pourront peut-être pour vous ce qu'ils n'ont pu encore pour moi.

— Je ne veux rien implorer du général Bonaparte, répliqua le comte d'un ton sec et fier, où ses anciennes rancunes surgirent tout-à-coup.

— Chut! parlez plus bas... Je crois entendre venir... mais non...

Il y eut un moment de silence, puis l'Italien poursuivit avec une inflexion de voix où le reproche s'adoucissait comme en passant par une bouche de père :

— Cher compagnon, vous êtes aigri encore; j'aurnis cru que les étude.= •'uxquelles vous vous livrez depuis

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quelques mois, avaient éteint en vous ces liaines que Dieu réprouve et qui faussent la vie d'un homme. Les parfums de votre fleur n'ont-ils donc pas entièrement cicatrisé vos blessures du monde 1 Ce Bonaparte que vous serablez haïr, j'ai à m'en plaindre plus que vous peut-être; car mon fils est mort pour l'avoir servi.

— Aussi, ce fils, vous l'avez voulu venger 1 interrompit vivement Charney.

— Je vois que ces faux bruits sont venus jusqu'à vous, dit le vieillard relevant noblement la tête vers le ciel, comme pour en appeler au témoignage de Dieu. — Moi, me venger par un crime! non; mais dans les premiers momens de ma douleur, je ne pus me contenir, il est vrai; et tandis que le peuple de Turin saluait le vainqueur par des acclamations de joie, j'opposai mes cris de désespoir aux vivats de la foule. On m'arrêta; j'avais un couteau sur moi. Des infâmes, afin de se faire valoir auprès du maître, n'eurent pas de peine à lui faire accroire que j'en voulais à ses jours. On me traita d'assassin, et je n'étais qu'un malheureux père qui venait d'apprendre la mort de son fils ! Eh bien ! je comprends qu'il a pu être trompé; je comprends même que ce Bonaparte n'est pas un méchant homme, car ni vous, ni moi, il ne nous a fait mourir. S'il me rend à la liberté, ce sera réparer seulement une erreur à mon égard ; je le bénirai cependant, non que je ne puisse supporter ma captivité. Plein de foi dans la Providence, je me résigne à tout. Mais ma prison pèse iur ma fille, c'est pour ma fille que je veux être libre, pour mettre un terme à son exil du monde, pour qu'elle retrouve les plaisirs de son âge. N'avez-vous pas aussi un être qui vous intéresse, une femme qui pleure sur

VOUS, et à qui vous serez heureux de sacrifier même votre orgueil d'opprimé ? Allons, autorisez mes amis à parler en votre nom.

Charney sourit. — Aucune femme ne pleure sur moi, dit-il, aucune ne soupire après mon retour ; car je n'ai plus d'or à leur donner. Q.u'irai-je donc faire dans ce monde, oii j'étais moins heureux que je ne le suis même ici ? Mais dussé-je y retrouver des amis, la fortune et le bonheur, je dirais encore non ! mille fois non ! s'il me fallait pour cela m'abaisser devant le pouvoir que j'ai voulu détruire.

— Quoi ! tout espoir vous est-il donc interdit par vous-même ?

— Jamais je ne saluerai du titre d'empereur celui qui fut mon égal.

— Prenez garde de sacrifier follement votre avenir à un sentiment plus de vanité que de patriotisme peutêtre... mais... chut ! — fit de nouveau le vieux Girhardi. — Pour cette fois, je ne me trompe pas ; on vient ' adieu ! Et il s'éloigna de la fenêtre grillée.

— Merci, merci du microscope! lui cria Charney avant qu'il eût entièrement disparu à ses regards.

Dans ce moment, Ludovic fit crier sur ses gonds la porte b;isse de la petite cour. Il apportait au prisonnier sa provision de vivres de chaque jour. Il le vit pensif et rêveur, et ne voulant pas le distraire, il se contenta en passant près de lui de frapper légèrement sur les assiettes qu'il tenait, comme pour l'avertir que son dînei était prêt. Montant ensuite le tout dans la chambi», i' se retira bientôt, après avoir salué silencieusement Monsieur et 3Iadame, comme il le disait parfois c'est à-dire, l'homme et la plante.

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