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— Pourquoi pas ? le prenez-vous pour un lia'iserlick 7 expliquez-lui ça gentiment, avec de jolies phrases... pas trop longues; vous êtes un savant, voilà le moment d'en faire preuve. Pourquoi ne comprendrait-il pas la chose qui vous porte à aimer votre herbe ? je l'ai bien comprise, moi. Puis, je serai là, soyez tranquille. Je lui dirai comme c'est bon en tisane, pour toutes sortes de maux... il a justement son rhumatisme dans ce momentci... ça se trouve bien... il comprendra mieux...
Charney hésitait encore; Ludovic cJigna de l'œil, et lui montra Picciola dans son attitude maladive. L'autre fit un geste, et Ludovic sortit.
Quelques instans après, un homme, en costume moitié civil, moitié militaire, apporta au prisonnier une écritoire complète et une feuille de papier portant le timbre du commandant. Ainsi que Ludovic l'avait annoncé, l'homme resta présent tandis que Charney écrivit sa demande; il la reprit cachetée de .'^es mains, le salua, et emporta l'écriture.
Vous souriez peut-être de mépris, en voyant l'orgueil du noble comte s'abattre si facilement, et cette haute volonté céder à l'aspect d'une fleur qui se flétrit. Avez-vous donc oublié que Picciola, c'est tout pour le prisonnier ? Ne savez-vous donc pas ce que peuvent l'isolement et la captivité sur l'esprit le plus ferme et le plus fier? Oh! cet acte de faiblesse que vous lui reprochez, y a-t-il eu recours, lorsque lui-même, abattu par la souffrance, manquait de l'air de la liberté, pressé entre les pierres de sa prison comme sa plante entre ses deux pavés? non ! mais de lui à elle se sont étaWis dea redevances mutuelles, des engagemens sacrés ; elle l'a sauvé de la mort, et i' faut nu'"' la sauve ^ son tour •
Le vieux Girhardi vit Charney &e promener de long en large dans sa cour, s'agiter avec tous les signes de l'attente et de l'impatience. Que la réponse lui paraissait lente à venir ! trois heures s'étaient passées depuis son message au gouverneur, et, pendant ce temps, la plante s'épuisait par la perte de sa sève. Charney eût vu couler son sang avec plus de calme, sans doute. Le vieillard essaya quelques consolations, lui rendit de l'espoir, et, plus expérimenté que lui sur la connaissance des végétaux et de leurs maladies, il lui indiqua un moyen de fermer les blessures de Picciola, et de la préserver du moins de l'un des dangers dont elle était menacée.
D'après son conseil, Charney, avec un mélange de paille hachée finement et de terre humectée, compose un mastic qu'il applique sur la plaie. Son mouchoir, déchiré, lui fournit des bandages et des ligatures, pour le fixer en place. Dans ces occupations, une heure encore passa ; mais la réponse n'arrivait pas.
Quand vient le moment de dîner, Ludovic entre dans la cour. Sa contenance brusque et affairée n'annonce rien de bon. A peine s'il daigne répondre aux questions du prisonnier par des phrases saccadées et tranchantes.
— Attendez, que diable! — Vojas êtes bien pressé! — Laissez-lui le temps d'écrire !
Il semble pressentir et se préparer d'avance au rôle qu'il doit jouer dans tout ceci.
Charney ne dîna pas.
Il ta ".ha de patienter en attendant l'arrêt de vie ou de mort de Picciola, et pour se donner du courage, il s'efforça de se prouver à lui-même que le gouverneur
ne pouvait, sans être un homme crut 1, lui refuser une demande aussi simple. Son impatience cependant s'irritait de plus en plus, et il s'étonnait comme si le commandant n'avait pu avoir '.'affaire plus pressée à expédier que celle-là. Au nio. idre bruit, ses yeux se tournaient tout-à-coup vers la petite porte par laquelle il croyait toujours voir revenir son message.
Le soir arriva; rien! la nuit... rien ! Il n'en put fermer l'œil.
Le lendemain, cette réponse si vivement attendue lui fut enfin rernise. Le commandant lui disait, dans un style sec et laconique, qu'aucun changement ne pouvait être fait aux murs, fossés ou fortifications de la citadelle, sans autorisation expresse du gouverneur de Turin ; que, sur sa demande, il en référerait à son excellence ; car, ajoutait-il, le pavage d'une cour de prison, c'est encore une muraille.
Charney resta confondu à la lecture de ce message. Faire de l'existence d'une fleur une question d'état! un déplacement de fortifications ! Attendre la décision du gouverneur de Turin ! Attendre un siècle quand un jour peuftuer \ Ce gouverneur ne voudra-t-il pas à Bon tour en référer au ministre, le ministre au sénat, le sénat à l'empereur ? Oh qu'alors son mépris des hommes se réveille profond Ludovic lui-même ne lui semble plus que l'agent de son bourreau. Au cri de
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son désespoir celui-ci répond en langage administratif, à ses supplications co'"'< U oppose sa consigne militaire.
Il se rapproche de la malade, dont l'éclat s'affaiblit, dont les couleurs s'effacent. Il la contemple avec tristesse. C'est son bonheur^ c'est sa poésie qui s'en vont ! Ses parfums n'accusent plus qu'une heure trompeuse, comme une montre détraquée, dont les ressorts s'arrêtent ; chaque corolle, repliée sur elle-même, a cessé entièrement de se tourner vers le soleil, ainsi qu'une jeune fille mourante ferme les yeux pour ne point voir l'amant qu'elle craint de trop regretter.
Au milieu de ses réflexions désolantes, la parole de son vieux compagnon de captivité se fit entendre encore :
— Cher monsieur, lui disait, avec son accent paternel, le bon vieillard, baissant la voix et courbant son front jusqu'aux derniers barreaux de sa grille, pour se rapprocher plus de celui auquel il s'adressait, — si elle meurt, et elle mourra, je le crains, que ferez-vous ici. seul, tout seul 1 Quelles occupations pourront vous distraire après celle-là, qui avait tant de charmes pour vous? L'ennui vous tuera à votre tour; la solitude interrompue redevient si lourde ! vous ■ n'y pourrez résister ; c'est comme moi, si maintenant on me séparait de ma fille ! de cet ange gardien dont le sourire sait me consoler de tout ! Quant à votre plante, le vent des Alpes vous en avait sans doute apporté le germe, ou peut-être, en passant, un oiseau en laissa tomber une graine dans cette cour; mais maintenant uie même circonstance vous enverrait une autre Picciola, ce ne serait que pour renouveler le regret laissé par la première ; car d'avance il faudrait vous attendre
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à ^ voir mourir comme elle. Croyez-moi, cher monsifUi, laissez agir mes amis; fléchissez enfin. La liberté vous sera peut-être plus facile que vous ne pensez . On cite déjà plusieurs traits de clémence & de générosité du nouvel empereur. Dans ce momen il est à Turin, et Joséphine l'accompagne.
Il prononça le nom de Joséphine comme si la certi tude du succès y était attachée.
— A Turiiî! interrompit Charney, en redressant vivement sa tête, jusque là penchée sur sa poitrine.
— A Turin, 6«'puis deux jours, répéta le vieillard, tout joyeux de ne pus voir cette fois comme l'autre ses bons conseils n'exciter dans l'esprit du comte qu'une attention douteuse.
— Et quelle est la d^*tance exacte de Fénestrelle à Turin ?
— En prenant par GJaveno, Avigliano, et la grande route, il y a seize milles, ou près de sept lieues.
— En combien de temps peut-on les franchir?
— Il faut quatre à cinq heures au moins, car, dans ce moment, la route doit être obstruée par les troupes, les équipages, les chariots de tous les alentours qui se rendent pour assister aux fêtes... Le chemin qui tourne par les vallées, en côtoyant le fleuve, est le plus long, sans doute; mais il demanderait moins de temps, je crois.
— Dites-moi, monsieur, par vos communications avec le dehors, trouveriez-vous quelqu'un qui pût se rendre à Turin aupurd'hui... avant ce soir?
— Ma fille s'en occupera.
— Et vous dites que le général Bonaparte... le. ..premier consul...
lî^T) PICCIOLA.
— L'empereur, reprit doucement Girhardi.
— Oui, l'empereur, l'empereur est encore à Turin, n'est-il pas vrai? — reprit Charney, fortement dominé par une grande résolution; — eh bien! je vais lui écrire, lui adresser une supplique... à l'empereur ! Il pesa sur ce mot, comme pour bien s'affermir dans sa nouvelle roiïte.
— Oh ! béni soit Dieu ! s'écria le vieillard, car c'est de lui que vous vient cette bonne pensée, où l'orgueil humain a le dessous... Oui, écrivez, adressez-vous à lui pour votre demande en grâce ; Fossombroni, Cotenna et Delarue, mes amis, vous appuieront vivement, comme ils m'appuieront moi-même auprès du ministre Marescalchi, du cardinal Caprara, et même de Melzi, qui vient d'être nommé garde-des-sceaux du nouveau royaume. Mon cher compagnon, nous quitterons peut-être cette prison ensemble, le même jour, vous pour recommencer la vie active et forte, moi pour suivre ma fille où elle voudra aller.
— Pardon, monsieur, pardon, si je ne semble pas encore entièrement satisfait de ces protections que vous m'offrez avec tant de bienverllance et de désintéressement. Mon estime et ma reconnaissance vous sont acquises ; mais c'est à l'empereur lui-même qu'il faut que ma demande soit remise, ce soir, demain matin au plus tard. Pouvez-vous me répondre d'un messager fidèle et dévoué 1
— Oui, comme de moi-même! dit le vieillard, après avoir réfléchi quelque temps.
— Encore une question, ajouta Charney; ne craignez vous point d'être compromis par les services signalés que vous allez me rendre?