LIVRE I
— Le plaisir d'obliger efface toute crainte, cher monsieur. Si je puis quelque peu contribuer à soulagei votre inforMne, advienne que pourra. Je sais me soumettre aux décrets du ciel.
Charney se sentit remué jusqu'au fond du cœur par ces paroles si simples; il contempla le vieillard avec des yeux attendris.
— Q,ue je voudrais presser votre main! lui dit-il; et il leva fortement son bras vers la petite fenêtre. Girliardi passa le sien à travers la grille; mais ce fut vainemeM; il ne put atteindre la main qui se tendait vers lui. Alors, ispiré par un de ces sentimens d'exaltation tendre, si vifs dans l'âme d'un reclus, il dénoua subitement sa cravate, en retint un bout, jeta l'autre à Charney, qui s'en saisit avec transport, et une double étreinte, une double émotion, donnèrent à plusieurs reprises une vibration affectueuse à ce linge insensible.
En repassant près de Picciola : Je te sauverai ! murmura Charney.
Il se retira dans sa camcra, prit le plus blanc et le plus fin de ses mouchoirs, tailla soigneusement son curedent, renouvela son encre, se mit aussitôt à Touvrage, et lorsque son placet fut terminé, ce qui n'arriva pas sans causer de dures angoisses, à son orgueil révolté, une petite corde descendit de la fenêtre grillée le long du mur de la cour ; le pétitionnaire y attacha sa supplique, et la corde remonta. *
Une heure après, la personne chargée de remettre le placet à l'empereur prenait, accompagnée d'un guide, sa route à travers les vallées de Suse, de Bussolino et de Saint-Georges, en côtoyant la rive droite de la Doria riparia : tous deux étaient à cheval ; mais ils eurent 12 *
beau se hâter, des obstacles inatten »us les retardèrent dans leur course. Des pluies récentes avaient défoncé le terrain, la rivière était débordée en plusieurs endroits ; des torrens semblaient unir entre eux la Doria et les lacs d'Avigliano. Déjà les forges de Ciiaveno, rougissant de plus en plus au loin derrière eux, annonçaient que le jour allait leur manquer bientôt. Trop heureux alors de suivre la voie commune, ils gagnèrent la magnifique avenue de Rivoli, non sans peine ; et ce ne fut que bien avant dans la soirée qu'ils arrivèrent à Turin. Là ils apprirent que l'empereur-roi venait de oartir pour Alexandrie.