LIVRE II
lui dit que depuis trois mois l'individu dont il s'agissait habitait sa maison de plaisance de Monbercello, et le carreau se referma.
Seule, au milieu de la rue, Teresa commençait à s'effrayer de son isolement. Pour se donner du courage, elle fit sa prière du matin, en se tournant vers une madone enfoncée dans le mur, à quelques pas de là, et devant laquelle brûlait une petite lampe. Puis, sa prière à peine terminée, elle entendit des pas retentir dans la rue ; un homme se montra :
— Indiquez-moi, monsieur, je vous prie, lui dit-elle, les voitures qui se rendent à Alexandrie?
— Il est bien tard, ma belle fille, lui répondit l'étranger ; voitures et voiturins, tout est retenu depuis trois jours. Et il passa.
Un second vint à elle. A cette même demande de Teresa, il s'arrêta, la regarda d'un air sombre et dur :
— Vous aimez donc bien les Français! Razza maedetta! Et il s'éloigna plus rapidement que le premier.
La pauvre questionneuse resta quelque temps intimidée, et ne se remit de son émotion qu'à la vue d'an jeune ouvrier qui sortait de chez lui en chantant. Pour la troisième fois, elle réitéra sa question :
— Ah ! ah ! signora, lui dit-il d'un air de belle humeur, vous voulez voir une bataille! Mais il n'y aura pas de place pour les jolies filles là-bas. Croyez-moi, restez des nUres. C'est aujourd'hui fête, et les drudi hallarini se battront à qui vous aura pour danseuse Vous en valez bien la peine. Une petite guerre en votre honneur, hein ! cela vous tente-t-il ?
Et, s'avançant en gracieusant, il essaya de la saisir par la taille ; mais, au coup d'oeil qu'elle lui lança, U reprit sa chanson, et poursuivit sa route.
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Un quatrième, un cinquième traversèrent la rue à leur tour. Teresa ne songea plus à les interroger; et ses regards se dirigeaient vers les portes, s'ouvrant alors de tous côtés, vers les voitures stationnant au fond des cours. Enfin, ncn sans peine, et par faveur spéciale, on la reçut dans un carrosse, pour la conduire seulement à Annone, où l'on devait prendre un voyageur dont elle occupait temporairement la place. D'Annone à Felizano, de Felizano à Alexandrie, ce furent d'autres coptrariétés, d'autres embarras. Elle triompha de tout.
En arrivant dans cette dernière ville, Teresa savait déjà que l'empereur ne s') trouvait plus; aussi, sans s'y arrêter un moment, elle prit avec la foule et à pied le chemin de Marengo.
Là, pressée de toutes parts par la cohue dont elle est environnée, épiant avec soin les intervalles, côtoyant les bords de la route, elle tente sans cesse de gagner du terrain sur ceux qui la devancent. Ne prêtant nulle atlention ni aux fanfares, ni aux spectacles des bateleurs, au milieu de ce peuple de curieux, qui parle, chante, hurle, bondit de joie et d'ivresse en se débattant dans des flots de chaleur et de poussière, seule étrangère aux fêtes du jour, la figure inquiète, l'œil fixe et préoccupé, essuyant de la main la sueur qui lui coule du front, elle passe, opposant la gravité de ses traits comme contraste à toutes ces figures épanouies.
Son énergie alors s'est concentrée entière dans l'action de sa marche, dans sa volonté d'avancer. A peine, durant tout ce temps, si le but qu'elle veut atteindre, si l'Idée qui la fiit agir se présente à son esprit. Mais un mouvement de halte imprimé à la foule par les premiers ranors, 1 1 forçant de ralentir son pas, la pensée
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tîors lui revient. Elle sonj^e à son père, qui tourmentera bientôt la prolongation do son absence ; car le guide qui l'a abandonnée à Turin ne peut arriver jusqu'à lui pour l'instruire des causes de ce retard. Elle songe à Charney, maudissant le choix du messager peut-être, et l'accusant d'insouciance et d'oubli. Puis, avec une émotion subite, sa main se porte à son corsage, comme si la pétition eût pu s'en écliapper. Puis son père, sou père se présente de nouveau à ses yeux ! Le vieillard se désole d'avoir cédé à ses instances; il croit sa fille perdue pour lui î
Au souvenir de ce père adoré, une (arme vint humecter la paupière de Teresa, et, dans ce moment, elle ne sortit de sa méditation qu'en entendant de bruyans cris de joie éclater près d'elle. Un vide immense s'était formé derrière ses pas, et autour de ce vide la foule paraissait tourbillonner. Teresa se retourne. Aussitôt deux mains saississent les siennes des deux côtés à la fois, et, malgré sa résistance, sa fatigue, et le peu de dispositions qu'en cet instant surtout elle devait apporter à une telle distraction, elle se voit forcément partie active d'une grande farandole qui tournoie sur la route, recrutant çà et là les jolies filles et les jeunes garçons de bonne volonté.
Ce ne fut pas le moins pénible accident de son voyage. Mais le courage ne l'abandonna pas encore, car elle croyait toucher au but.
Après s'être dégagée de cette singulière association, faisant un dernier effort pour s'ouvrir une voie à travers la multitude qui la devance, elle arrive enfin en vue d*^ la plaine, et ses regards, surpris et satis^faits, se promen'ïnt quelque temps sur cette belle armée déployée dans los champs de Marengo, s'arrêtent soudain avec sai-
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sissement sur le monticule qui sert de buse au trône impérial.
Toute sa force, toute sa constance, toute son ardeur lui revient alors ! Mais comment arriver jusque-là, à travers ces miliers d'hommes et de chevaux? Y pouvait-elle songer ?
Cependant oe qui lui avait été obstacle d'abord allait lui venir en aide.
Les premiers rangs de la foule sortie à flots d'Alexandrie, pour conserver une position favorable, se divisaient de droite et de gauche, gagnant les bords du Tanaro et de la Bormida. Il y eut un moment où, poussés tout-à-coup par les rangs suivans, ils débordèrent si rapidement dans la plaine, qu'ils semblaient vouloir envahir le champ de bataille.
Une centaine de cavaliers accoururent au-devant de cette multitude désordonnée, et, faisant briller leurs sabres nus et piétiner leurs montures, la forcèrent sans peine de rentrer dans ses limites. Tous perdirent le terrain en aussi peu de temps qu'ils avaient mis à le conquérir; tous, à l'exception d'une seule personne!
Sur l'un des plis de ce même terrain coule une source entourée de quelques arbres et d'une forte haie d'aubépine.
Poussée par la vague des curieux, Teresa, pâle, tremblante, se dirigeant encore par instinct vers ce trône élevé devant elle, avait été lancée, entraînée jusqu'au massif de verdure. Épouvantée de cette violente impulsion, craignant de se briser contre ces arbres, fermant les yeux, comme l'enfant qui croit le danger passé lorsqu'il a cessé de le voir, elle avait saisi entre ses bras le tronc d'un peuplier, pour s'en faire un appui, et s'était tenue ainsi qneique temps immobile, les
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oreilles remplies du bruissement de la foule et du feuillage.
Le mouvement de retraite de tout ce peuple fut si rapide à l'approche des soldats, que, quand Teresa releva la tête et regarda autour d'elle, elle se vit seule, bien seule, séparée de l'armée par le bouquet d'arbres et la haie d'aubépine, et de la multitude par un épais tourbillon de poussière, soulevé sous la dernière ondulation des fuyards.
N'hésitant pas à pénétrer à travers la haie, elle se jette tout aussitôt dans le massif, et, son émotion un peu calmée, la voyageuse prend alors connaissance des lieux.
Ombragée par une vingtaine de peupliers et de trembles, la source, encaissée dans le sol, tapissée de lierre rampant, de mousse et de cymbalaire, bouillonne à petit bruit, en s'échappaiit par un ruisseau, dont on peut suivre de l'œil le cours dans la plaine, à la quantité de myosotis et de renoncules blanches qui passementent ses eaux. La vapeur qui s'en élève aide encore à remettre Teresa de son trouble et de son agitation. Il lui semble qu'elle vient de s'introduire dans une oasis de fraîcheur et de repos, et que la haie d'enceinte la protège à la fois contre la poussière, la chaleur et le bruit. Un instant, la plaine est devenue presque silencieuse ; elle n'entend ni les cris des officiers, ni les nourras de la foule, ni les hennissemens des chevaux.
Mais un mouvement singulier se manifîste au-dessus de sa tête. Ce sont des titillations, des pétillemens continus dans les arbres. Elle regarde, et voit les rameaux des trembles et des peupliers couverts d'une innombrable quantité de moineaux, qui, chassés de tous les alentours par la marche circulaire et le tumulte dea
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populations, sont venus, comme la jeune fille, cherchei un abri dans cette petite solitude de verdure. On eût dit que la peur les avait paralysés de l'aile et de la voix : pas un cri, pas un fredon n'éclate au milieu de leurs bandes. Ils ont vu presque envahir leur nouvel asile sans songer à fuir, tant le bruit et le spectacle dont ils sont entourés les a frappés de mutisme et de stupeur. Maintenant, des régimens de cavalerie, au bruit des clairons, s'avancent et stationnent sur cette même place où tout à l'heure s'agitait le peuple, et les oiseaux n'abandonnent point leur retraite. Seulement, aiguisant leur bec, sautant de branche en branche, se tournant d'un côté et d'autre, ils s'inquiètent de la fin de tout ceci; et c'est ce mouvement, multiplié à ti avers le feuillage, qui vient d'exciter l'attention de la Turinaise.
Cependant ces soldats, lui fermant toute communication avec la route, attirent bientôt exclusivement le» regards de l'innocente jeune fille, de toutes parts cernée ainsi par les troupes.
— Ce n'est là qu'une guerre inoffensive, se dit-elle, et si je fus imprudente. Dieu connaît le but de mes efforts, il me protégera.
Dirigeant alors son attention du côté opposé, s'avan- ';ant jusqu'à l'extrémité du massif, elle entrevoit, à trois cents pas devant elle, l'estrade où Joséphine et Napoléon viennent de s'asseoir.
De là à l'endroit où elle se tient, l'intervalle se trouve parfois rempli par des soldats sous les armes, exécutant leurs manœuvres ; mais parfois aussi, le terrain débarrassé laisse ouvert un passage possible.
Teresa s'enhardit ,' le moment est venu. Elle éearte la haie pour la franchir ; mais aussitôt elle songe, avec