LIVRE II
des sivaniies et des rochers, la terre des forêts vierges et le sable des déserts, des bancs de marne et d'argile, des lacs, des cascades et des grèves inondées ; on y passait des chaleurs du tropique aux impressions rafraîchissantes des zones les plus tempérées. Là, toutes ces races différentes croissaient et se développaient côte à côte, séparées seulement par uue légère muraille de verdure ou par des frontières vitrées.
Lorsque Joséphine y passait sa revue, de douces rêveries naissaient pour elle à la vue de certaines fleurs. L'hortensia venait tout récemment d'emprunter le nom de sa fille ; des pensées de gloire lui arrivaient aussi ; car, après les triomphes de Bonaparte, elle avait réclamé sa part de butin, et les souvenirs d'Italie et d'Egypte semblaient grandir et s'épanouir sous ses yeux. La feoldanelle des Alpes, la violette de Parme, l'adonide de ^Jastiglione, l'œillet de Lodi, le saule et le platane l'Orient, la croix de Malte, le lis du Nil, l'hybiscus de Syrie, la rose de Damiette, c'étaient ses conquêtes, à elle ! Et de celles là du moins, quelques-unes sont restées à la France !
Au milieu de toutes ses richesses, elle a encore sa fleur chérie, sa fleur d'adoption, son beau jasmin de la Martinique, dont la graine, recueillie par elle, semée par elle, cultivée par elle, lui rappelle son pays, son enfance, ses parures de jeune fille, le toit paternel, et ses premières amours avec un premier époux 1
Oh ! qu'elle a bien compris les terreurs du malheureux pour sa plante ! Qu'il doit l'aimer ! il n'en a qu'une ! Et comment ne s'attendrirait-elle pas sur le sort du pauvre prisonnier ? La veuve de Beauharnais n'eut pas toujours son logis dans un palais consulaire ou impérial. Elle n'a point oublié ses 'pms de captivité
Puis, ce Charney, Joséphine l'a connu si calme, si fier, si insouciant au milieu des plaisirs du monde, si railleur vis-à-vis des plus douces affections humaines! — Quel changement s'est donc fait en lui ? Qui donc a pu détendre cet esprit superbe ? Tu refusais de te courber même devant Dieu, et te voilà maintenant à genoux, criant grâce pour ta plante ! Oh ! elle te sera conservée !
Dans cette disposition d'esprit, les dernières manœuvres des troupes, tout ce vain simulacre de bataille, ne lui causent plus qu'impatience et dépit ; car elle craint de voir se perdre un de ces instans si nécessaires peutêtre à l'existence de la fleur du captif.
Aussi, quand Napoléon, entouré de ses généraux, vint la rejoindre, dans l'attente sans doute.de ses félicitations et encore ému de cette fatigue de soldat qui lui plaisait tant :
— Sire, un ordre pour le conamandant de Fénestrelle ! Un exprès sur-le-champ ! s'est-elle écriée, l'œil animé, la voix haute, comme s'il se fût agi d'une nouvelle victoire, et que c'eiàt été son tour de déployer toute l'activité du commandement. Et elle montrait le mouchoir, le tenait tendu, à deux mains, pour qu'il pût lire sur-le-champ.
Napoléon, après l'avoir regardée des pieds à la tête, d'un air étonné et mécontent, lui tourna le dos et passa. On eût dit qu'il achevait sa revue par elle et venait simplement de l'inspecter la dernière.
Par habitude, il se mit alors à visiter ce champ de bataille que le sang n'avait pas rougi, et où ne gisait, couché sur la terre, que la moisson naissante.
Les blés, les riz, étaient broyés, hachés. Dans quel ques endroits, le terrain défoncé, déchiré par de profondes ornières, témoignait des évolutions de l'artil-
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lerie; on voyait çà et là disséminés des gants de dragons, des plumets, des épaulettes ; puis, quelques fantassins écloppés, quelques chevaux fourbus qui rejoignaient. C'était tout.
Cependant l'affaire avait failli devenir grave dans un certain moment. Les soldats occupant le village de Marengo en qualité d'Autrichiens, hésitant à jouer le rôle de vaincus, prolongèrent leur résistance au-delà du temps indiqué par le programme. Il en résulta une vive irritation entre eux et leurs adversaires. Les deux régimens étaient d'armes différentes et avaient eu des rivalités de garnison. On s'insulta, on se provoqua de part et d'autre ; les baïonnettes se croisèrent.
Une collision terrible allait avoir lieu; il fallut tous les efforts des généraux pour empêcher que la petite guerre ne devînt une guerre réelle. Enfin, non sans peine, ils consentirent à fraterniser en échangeant les gourdes ; mais les gourdes étaient vides ; pour les remplir, on visita de force les caveaux du village ; des excès eurent lieu, mais au cri de Vive l'empereur ! on mit le tout sur le compte de l'enthousiasme. Après vingt pourparlers et vingt rasades, les Autrichiens se décidèrent à battre en retraite en chancelant, et les Français vainqueurs firent leur entrée dans Marengo en dansant la farandole, chantant la Marseillaise, et mêlant parfois à leurs cris d'ordonnance leur ancien cri de Vive la république! On mit le tout sur le compte de l'ivresse.
Les troupes remises en ligne, Napoléon fit une distribution de croix d'honneur parmi les vieux soldats qui, cinq ans auparavant, s'étaient trouvés sur la même place. A leur tour, les princ^aux magistrats de la Cisalpine en furent décorés par lui. Puis, avec José
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phiiie, il posa la première pierre d'un monument destine à perpétuer le souvenir de la bataille de Marengo. Après quoi, l'empereur, l'impératrice, les ambassadeurs, les magistrats, le peuple et l'armée, tout reprit la route d'Alexandrie.
Et le sort de Picciola n'était pas encore décide !
Le soir, dans un des appartemens préparés pour eux à l'hôtel-de-ville d'Alexandrie, Napoléon et Joséphine, après le dîner public qui venait d'avoir lieu, se tenaient, l'un dictant des lettres à un secrétaire, marchant à grands pas, se frottant les mains d'un air de satisfaction; l'autre, devant une haute glace, admirant avec une naïve coquetterie l'élégance de son costume et la richesse des ornemens dont on venait de la revêtir.
Quand le secrétaire fut parti, Napoléon s'assit, s'accouda les deux bras sur une longue table recouverte d'un velours rouge a franges d'or, appuya sa tête dans ses mains et sembla réfléchir; mais ses réflexions devaient s'éloigner de tout sujet pénible, car sa figure conservait un caractère de douce rêverie.
Néanmoins, Joséphine se lassa du silence qui s'ensuivit. Il l'avait déjà mal menée une fois ce jour même, au sujet de la pétition de Fénestrelle, et, comprenant alors que sa protection avait été maladroite pour être trop précipitée, elle s'était bien promis de mieux choisir l'instant.
Elle crut qu'il était venu ; et allant s'asseoir dp Tantro
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côté de la table pour faire face à son mar', elle s'accouda comme lui, comme lui affecta un air d'abstraction et bientôt tous deux se regardèrent en souriant.
— A quoi penses-tu? lui dit Joséphine, le caressant de la voix et du regard.
— Je pense, répondit-il, que le diadème te va fort bien, et qu'il serait dommage que j'eusse négligé d'en faire entrer un dans ton écrin.
Le sourire de Joséphine s'effaça graduellement ; celui de Napoléon devint plus marqué, car il aimait à combattre en elle les appréhensions pénibles dont elle ne pouvait encore se défendre en songeant au degré d'élévation oij ils étaient récemment arrivés. Ce n'était pas pour elle qu'elle trenjblait, la noble femme !
— N'aimes-tu donc pas mieux me voir empereur que général ? poursuivit-il.
— Certes, empereur, vous avez le droit de faire grâce, et j'en ai une à vous demander.
Cette fois, ce fut sur la figure de l'époux que le sourire s'effaça, pour passer sur celle de l'épouse. Il fronça le sourcil, et se prépara à tenir ferme, craignant que l'infîuence qu'exerçait Joséphine sur son cœur ne le fît tomber dans de fâcheuses faiblesses.
— Encore ! Joséphine, vous m'aviez promis de ne plus chercher à interrompre ainsi le cours de la justice ! Pensez-vous que le droit de faire grâce ne nous soit accordé que pour satisfaire aux caprices de notre cœur ? Non, nous n'en devons faire usage que pour adoucir l'application trop rigoureuse de la loi, ou réparer .es erreurs des tribunaux ! Toujours tendre la main à ses ennemis, c'est vouloir augmenter leur nombre et
eur insolence !
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— Sire, répliqua Joséphine en retenant un éclat da rire prêt à lui échapper, vous m'accorderez cependant la faveur que j'implore de votre majesté.
— J'en doute.
— Et moi, je n'en doute pas. D'abord, et avant tout, je viens vous. demander le renvoi de deux... oppresseurs ! oui, sire, qu'ils sortent de leur place ! qu'ils en soient chassés, arrachés, s'il le faut !
Parlant ainsi, elle pressait son mouchoir sur sa bouche ; car, en voyant la figure étonnée de Napoléon, elle n'était plus maîtresse d'elle-même.
— Comment? c'est vous qui m'excitez à punir, vous, Joséphine ! Et de quoi s'agit-il donc ?
— De deux pavés, sire, qui sont de trop dans une cour.
Et l'éclat de rire, retenu à grand'peine, lui échappa enfin. Il se leva, et jetant vivement ses bras derrière son dos, la regardant avec l'air du doute et de la surprise :
— Comment! qu'est-ce à dire'' Deux pavés! te moques-tu ?
— Non ! dit-elle en se levant à son tour, et s'approchant de lui, s'appuyant de ses deux mains croisées sur son épaule, avec sa gracieuse nonchalance de créole :
— De ces deux pavés dépend une existence précieuse. Ecoutez-moi bien, sire, car il vous faut toute votre bonne volonté pour me comprendre.
Elle lui raconta alors le sujet de la pétition, et tout ce qu'elle avait appris de la jeune fille touchant le prisonnier, qu'elle ne nomma point cependant, et quel avait été le dévouement de la pauvre enfant ; puis, en lui parlant du prisonnier, de sa fleur, de l'amour qu'il lui por tait, les paroles affluaient sur ses lèvres, douces, tendres,