LIVRE II
à receler des papiers importans, ou même les préparatifs d'une évasion. Il se rappelait Latude et les autres échappés de la Bastille. Là des fossés larges et profonds, des murs de dix pieds d'épaisseur, des grilles, des contrescarpes, des mâchicoulis, des remparts hérissés de fer et de canons, des sentinelles à toutes les poternes, sur tous les parapets, n'avaient rien pu contre la persévérance d'un homme armé d'une corde et d'un clou La Bastille de Fénestrelle était loin de pouvoir pré senter une pareille ceinture de sûreté, Depuis '9o, ses fortifications n'existaient plus qu'en partie, et à peine si quelques soldats faisaient le guet autour de ses murailles extérieures.
Après des recherches prolongées autant qu'il était possible de le faire dans un pareil logis, on ne découvrit rien de suspect, sinon une petite bouteille en verre blanc, contenant une liqueur noirâtre, sans doute l'encre du prisonnier.
Literrogé sur les moyens employés par lui pour se mettre en possession de cette encre, celui-ci se tourna sur sa chaise du côté de sa fenêtre, et se mit à promener en mesure ses doigts sur les vitres, sans répondre autrement à la question.
Restait à visiter la cassette. On lui en demanda la clef. Il la laissa tomber plutôt qu'il ne la donna.
Le colonel Morand n'avait plus de courtoisie, ni dans son geste ni dans son regard. L'indignation lui montait à la gorge. La figure pourpre, les yeux animés, se démenant dans le petit espace de la caméra, il boutonnait et déboutonnait sa redingote avec des mains tremblantes, comme pour imposer une distraction au vif transport d» colère qui s'élevait en lui,
Soudain, par un mouvement spontané, les deux sbires judiciaires, occupés à l'inventaire de la cassette, la tenant d'une main, la fouillant de l'autre, se rapprochent vivement de la fenêtre, pour mieux vérifier au jour, et, la joie au front, s'écrient ensemble :
— Nous tenons ! nous tenons !
Alors, tirant d'un double fond une assez grande quantité de mouchoirs, tous noircis d'une écriture fine et serrée, ils pensent avoir découvert les preuves d'une vaste conspiration.
A la vue de ses précieuses archives profanées, Charney se lève, étend le bras comme pour les ressaisir, ouvre la bouche... puis, se calmant tout-à-coup, il se rassied et reste immobile, sans avoir prononcé un mot. Mais ce premier élan si expressif a suffi au commandant pour lui faire attacher une haute importance à cette capture. Par son ordre, les mouchoirs sont déposés sur-le-champ dans des sacs étitjuetés et scellés; on confisque la bouteille et jusqu'au cure-dent. Un rapport est dressé. Charney, invité à le signer pour en attester l'exactitude, refuse par un geste. Acte est pris du refus, et il lui est enjoint de se rendre à l'instant même à la loge du vieux bastion.
Ah ! combien ce qui se passait alors dans sa tête était pénible, vague, confus ! Le prisonnier atterré ne s'en pouvait rendre compte que comme d'un sentiment de douleur dominant tous les autres. Il n'avait même pas eu un sourire de pitié à donner au triomphe de ces hommes, si fiers d'emporter, comme pièces de procédure, comme preuve d'un complot, ses observations sur sa plante ! Il allait être à jamais séparé de ses souvenirs ! L'amant à qui l'on enlève les lettres et le portrait d'une maîtresse adorée qu'il ne doit plus revoir