‹ Picciola (volume 3)Chapitre 47 sur 65 · LIVRE n · texte numérisé non relu

LIVRE n

— Abaissons cela, madame! dit le maître.

Et Joséphine, interdite, découragée, se tut, et baissa les yeux sous le regard qu'il venait de lui adresser.

Menou, gourmande par l'empereur, n'avait pas ménagé les reproches au colonel-commandant de la citadelle de Fénestrelle ; et celui-ci, à son tour, s'était hâté de sévir contre les prisonniers auxquels il devait d'avoii reçu de si vertes réprimandes.

Déjà séparé de sa fille, qui, le cœur pUin d'espoir, n'avait revu les donjons de la forteresse que pour recevoir l'ordre de quitter sur-le-champ le territoire de Fénestrelle et de n'y plus reparaître, Girhardi avait, le matin même, été soumis, comme Charney, à une visite domiciliaire ; mais il n'en était rien résulté de compromettant pour lui.

Quant au comte, des émotions plus pénibles que l'enlèvement de ses manuscrits lui étaient encore réservées.

Lorsque, pour se rendre à la loge du bastion, il fut descendu dans le préau, à la suite du commandant et de ses deux acolytes, soit que le colonel Morand n'y eût prêté nulle attention en arrivant, soit plutôt qu'il se voulût venger du silence obstiné de Charney durant la visite, sa colère sembla redo"bbIer à la vue des frêles échafaudages élevés autour de la plante.

— Qu'est-ce que tout cela ? dit-il à Ludovic, accouru aussitôt sur son ordre. Est-ce ainsi que vous surveillez les prisonniers?

— Ca, mon colonel ? répond avec une sorte de grognement et d'hésitation le geôlier, retirant d'une main sa pipe de sa bouche, tandis qu'il porte l'autre à son bonnet, comme au salut militaire: — c'est la plante que vous savez... qui est si bonne pour la goutte et autres maladies.

Puis, faisant graviter ses bras dans un sens contraire au mouvement précédent, il laissa glisser sa main droite 16»

le long do sa poitrine, jusqu'à sa cuisse, et la gauche, en se relevant, remit la pipe à sa place habituelle.

— Malepeste ! reprit le colonel, si on laissait faire ces messieurs, les chambres et les préaux de la citadelle deviendraient des jardins, des ménageries, des boutiques, et se transformeraient en champ de foire ! Allons 1 faites disparaître cette mauvaise herbe, ainsi que tout ce qui l'entoure !

Ludovic regarde tour à tour la plante, Charney, le commandant ; il veut murmurer quelques mots de justification.

— Taisez-vous! lui crie ce dernier, et obéissez surle-champ !

Ludovic se tait. Il retire de nouveau sa pipe de sa bouche, l'éteint, la secoue, la dépose sur l'un des rebords de la muraille, et se prépare à exécuter l'ordre.

Il ôte sa veste, son bonnet, se frotte les mains pour se donner du courage. Tout-à-coup, comme s'il se fût retrempé à la colère de son chef, il saisit, il enlève les nattes et les paillassons ; il les déchire, il les disperse dans la cour avec une sorte d'emportement. Vient le tour des étais qui servaient à les soutenir ; il les arrache l'un après l'autre,* les brise sur son genou, les jette à ses pieds. Il semble, à le voir, que son ancienne affection pour Picciola s'est changée en haine, et que lui aussi a une vengeance à exercer.

Pendant ce temps, Charney se tenait immobile, les yeux avidement fixés sur sa plante, mise à découvert, comme si son regard devait la protéger encore.

lia journée avait été fraîche, le ciel nuageux ; la tige s'était redressée depuis la veille, et du sein des branches flétries sortaient de petits rameaux verdoyans. On eiit dit que Picciola prenait des forces pour mourir !

Q.uoi ! Picciola, sa Picciola! son monde réel et son monde d'illusions, le pivot sur lequel tournait sa vie, l'axe qui faisait rayonner sa pensée, elle ne sera plus!

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