LIVRE ir
Et lui, pauvre captif dont la Providence avait suspendu l'expiation, il lui va donc falloir s'arrêter dans son vol vers les sphères de la vraie science ! Comment occupera-t-il ses tristes loisirs maintenant? Qui remplira les vides de son cœur ? Picciola, le désert peuplé par toi redevient le désert ! Plus de projets, plus d'études, plus de songes enivrans, plus d'observations à inscrire, plus rien à aimer ! Oh ! que sa prison à lui sera étroite ! que l'air qu'on y respire y sera lourd ! Ce n'est plus qu'un tombeau ! celui de Picciola ! Quoi ! ce rameau d'or, ce rameau sibyllin, qui a chassé loin de lui les démons malfaisans dont il était obsédé, il ne sera plus là pour le défendre contre lui-même ! Le philosophe incrédule et désenchanté devra-t-il vivre encore de son ancienne vie, avec ses pensées amères, et face à face avec le néant? — Non! plutôt mourir que de rentrer dans cette nuit froide d'oix elle m'a tiré !
En ce moment, Charney vit comme une ombre apparaître à la petite fenêtre grillée. C'était le vieillard.
— Ah! se dit-il, je lui ai ravi son seul bien, je l'ai privé de sa fille ! Il vient jouir de mon tourment, me maudire, sans doute ! N'en a-t-il pas le droit? et qu'est donc mon malheur près de son désespoir ?
Lorsqu'il se tourna de ce côté, il l'aperçut étreignanl les barreaux de ses mains débiles, tremblantes d'émotion. Charney n'osait lever le front pour crier grâce du cœur à ce seul homme dont il eîit voulu conserver l'estime; il craignait de trouver sur cette noble figure le signe mérité du reproche ou celui du dédain ; et, quand leurs yeux se rencontrèrent, au regard plein de tendre compassion que lui adressa le pauvre père, oublieux de ses propres douleurs pour partager celles de son compagnon d'infortune, il se sentit remuer jusqu'au fond des entrailles, et deux larmes, les seules qu'il eût jamais répandues, jaillirent de sa paupière.
Ces larmes lui étiiout douces; mais un reste de fierté
les lui fit essuyer vivement. Il craignit d'être soupçonné d'une lâche faiblesse par ces hommes dont it était entouré.
De tous, les témoins de cette scène, les deux sbires seuls, spectateurs indifférens, ne semblaient rien comprendre à ce drame auquel ils assistaient. Ils examinaient tour à tour le prisonnier, le vieillard, le commandant, le geôlier, s'étonnaient des émotions vives et diverses empreintes sur toutes ces figures, et se demandaient tout bas si quelque cachette importante ne devait pas exister sous cette herbe si bien barricadée.
Cependant l'œuvre fatale s'achevait. Excité par le colonel, Ludovic avait essayé d'enlever les appuis du banc rustique ; mais ils opposaient résistance.
— Un merlin ! prenez un merlin ! cria le colonel. Ludovic en prit un ; il lui échappa des mains.
— Finissons-en, morbleu ! répéta l'autre.
Du premier coup, le banc craqua ; au troisième, il était abattu. Alors Ludovic se courba vers la plante, seule restée debout au milieu des débris. ^
Le comte était hâve, défait; la sueur ruisselait de son front.
— Monsieur! monsieur! pourquoi la tuer? Elle va mourir! s'écria-t-il enfin, redescendu encore une fois à rétat de suppliant.
Le colonel le regarda, sourit ironiquement, et, à son tour, ne répondit rien.
— Eh bien ! reprit Charney avec violence, je veux la briser ! je veux l'arracher moi-même !
— Je vous le défends! dit le commandant avec sa forte voix, et il étendit sa canne devant Charney, comme pour placer une barrière entre le prisonnier et sa compagne. Alors, sur son geste impératif, Ludovic saisit Picciola de ses mains pour la déraciner du sol.
Charney, atterré, anéanti, attacha de nouveau ses yeux sur elle.