‹ Picciola (volume 3)Chapitre 51 sur 65 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

piflora, Prmiula, Sanlolina, ou tout utre nom doux à la lèvre, harmonieux à l'oreille !

La crainte lui vient tout-à-coup dans l'esprit que sa plante ne porte, avec un nom bizarre et disgracieux, une termination masculine ou neutre, ce qui eût brouillé toutes ses idées à l'égard de son amie, de sa compagne.

Que deviendrait la jeune fille de ses rêves, s'il allait falloir lui appliquer une désignation comme Rutnex ob' tusifolius, ou Satyrium hyoscyaniiis, ou Gossypium, Cynoglossum, ou Cucubalus, Cenchrus, Buxus ! ou même quelque nom français, plus barbare encore, tel que Arrête-bœuf, Attrape-mouche, Herbe à pauvre homme, Bec de grue, Casse-lunette, Dent de chien, Langue de cerf ou Fleur de coucou ! N'y aurait-il pas là de quoi le désenchanter à jamais ? Non ! il ne risquera point une semblable épreuve !

Malgré lui, pourtant, il reprenait tour à tour chaque volume, l'ouvrait, le feuilletait de nouveau, s'éxtasiant devant les merveilles innombrables de la nature, s'irritant contre l'esprit systématique des hommes, qui, de cette étude jusque alors si attrayante pour lui, avaient ■ fait la science la plus rude, la plus technique, la plus embrouillée de toutes les sciences !

Durant huit jours entiers, il tenta l'analyse de sa plante pour arriver à connaître son nom ; il n'y put réussir. Dans le chaos de tant de mots étranges, rejeté d'un système à l'autre, égaré au milieu de cette lourde et vaste synonymie, véritable filet de Vulcain, qui couvre ia botanique d'un réseau comme pour cacher ses charmes, et pèse sur elle au point de l'étouflTer, en vain il consulta tous ses auteurs les uns après les autres, descendant de la classe à l'ordre, de l'ordre à la famille, le la famille au genre, du genre à l'espèce; sans cesse •J perdait la trace, et finissait toujours par maudire ses guides infidèles, qui souvent n'étaient d'accord entre

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eux ni sur les caractères généraux, ni même sur l'usage et la dénomination de chacune des parties du végétal !*

Au milieu de ces investigations mille fois renouvelées, 'a petite fleur, la fleur unique, interrogée pétale par pétale, fouillée jusque dans son calice, se détacha toutà-coup sous la main de l'analyseur, du disséqueur, et tomba, emportant avec elle les projets d'étude sur «la graine, l'espoir des semailles, et la maternité de Picciola!

Charney demeura consterné ; et après un long silence, apostrophant d'une voix émue et d'un regard courroucé les livres qu'il tenait encore ouverts sur ses genoux :

— Elle se nomme Picciola! s'écria-t-il, rien que Picciola, la plante du prisonniCT, sa consolatrice, son amie ! Q.u'a-t-elle besoin d'un autre nom, et que voulais-je donc savoir 1 Insensé ! quoi ! contre cette soif de connaître, n'est-il donc pas un remède certain, et n'en peuton guérir ?

Dans un mouvement de colère, saisissant l'un après l'autre les livres qu'il avait devant lui, il les lança vivement contre terre. Un petit papier sortit des feuillets de l'un d'eux, et vola dans la cour. Charney le ramassa aussitôt. Il contenait quelques mots, récemment tracés, et d'une écriture de femme. Il lut ce qui suit:

Espérez, et dites à votre voisin cTespérer, car ni lui m vo'is, je ne vous oublie.

{Evangile selon saint Matthieu.")

* Je ne citerai ici qu'un seul exemple de cette singulière divergence d'opinions entre les botanistes. Pour les Ascléyiadcs (famille des jipocynées), Linnée regarde les écailles comme les étamines; Adanson prend les cornets pour les filamens des étamines, et les écailles pour les anthères ; Jacquin pense que les anthères sont enfermées dans les loges des écailles ; Desfontaines regarde les corpuscules noirs comme les vraies anthères, Richard comme des stigmates mobiles ; enfin, Lamarck regarde les écailles comme des étamines, et les deux loges de leur face interne comme des an tberes. (Voyez la Flore française, t. 111. p. 668.)

Chauney avait lu et relu vingt fois ce billet, dont le sens ne pouvait être douteux, car parmi les femmes une seule avait été pour lui tout cœur et tout dévouement, et cette femme, il l'avait à peine eiitrevue, pensait-il, il ignorait le son de sa voix ; et si tout-à-coup elle se fût présentée devant lui, il ne l'eût pu reconnaître sans doute. Mais par quel moyen, trompant la vigilance de ses argus, a-t-elle pu lui faire parvenir ces lignes? — Dites à votre voisin d'espérer. Pauvre fille, qui n'osait nommer son père ! Pauvre père, à qui il ne pourra même montrer le souvenir de sa fille !

En songeant à ce bon vieillard, dont il avait comblé le malheur, dont il lui était interdit d'adoucir la peine, Charney se sentait navré de regrets, et au milieu de ses nuits sans sommeil, l'idée de Girhardi venait l'assaillir douloureusement.

Durant une de ces nuits, un bruit inaccoutumé se fit entendre au-dessus de lui, dans la chambre de l'étage supérieur, jusque là restée vide, et lui tint l'esprit rempli de conjectures plus bizarres les unes que les autres.

Vers le matin, Ludovic entra dans sa chambre, l'air affairé, et quoiqu'il essayât de contraindre ses traits à la discrétion, ses yeux brillans et animés aimonçaient une grande nouvelle.

— Q,u'y a-t-il ? lui dit Charney, et que s'est-il passé là-haut celte nuit ?

— Oh ! rien, signor conte, rien; sinon qu'il nous est arrivé d'hier une recrue de prisonniers et que les logemens vacans vont cesser de l'être. Oui, poursuivit-il avec \\n ton emprunté de commisération, il vous va falloir par ager la jouissance de votre cour avec un compagnon de captivité ; mais rassurez-vous, nous ne rece*

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vons ici que de braves gens... Quand je dis braves gens, reprit-il aussitôt: c'est-à-dipe qu'il n'y a pas de voleurs parmi eux ! Mais tenez, voilà le nouveau qui vient vous faire sa visite d'installation.

A cette annonce inattendue, Charney s'était levé, «aisi de surprise, ne sach;int s'il devait se réjouir ou s'affliger de ce changement, quand soudain il vit entrer dans sa chambre... Girhardi !

Tous deux se regardèrent comme s'ils doutaient encore de la réalité de cette rencontre, et au même instant leurs mains, pressées et confondues, témoignèrent du plaisir qu'ils éprouvaient à se revoir.

— Allons, allons, dit Ludovic en riant, je vois que la connaissance sera bientôt fiite ; et il sortit, les laissant tous deux en extase l'un devant l'autre.

Après un moment de silence: — Qui donc nous a réunis? dit Charney.

— C'est ma fille, je n'en saurais douter ! Et comment m'y tromperais-je ? Tout ce qui m' arrive d'heureux dans la vie ne me vient-il pas d'elle ?

Charney baissa le front d'un air interdit, et ses mains pressèrent de nouveau avec force celles du vieillard. Enfin, tirant de sa cassette un petit papier, il le lui présenta : — Connaissez-vous cette écriture ?

— C'est la sienne! s'écria Girhardi; c'est celle de ma fille! de ma Teresa ! Non, elle ne nous a pas oubliés, et sa promesse n'a pas tardé à se réaliser, puisque nous vo!là réunis tous deux. Mais comment ce billet vDus est-il p?.rvenu ?

Charney le lui dit, et ensuite par un mouvement irréfléchi, il fit un geste co iime pour rentrer en possession du billet ; mais voyant Girhardi le tenir entre ses mains tremblantes d'émotion, le lire lentement, mot par mot, lettre par lettre, le baiser cent fois, il comprit qu'il ne lui appartenait plus, et il en éprouv.'i au fond \\i cœur

l.IVRK llf. lui»

un vif sentiment de regret, qu'il ne sut comment s'expliquer à lui-même.

Les premiers momens passés, quand ils eurent épuisé à l'égard de Tercsa toutes leurs -conjectures sur sou sort, et sur le Jieu habité par elle, Girhardi, promenant ses yeux avec un sentiment naïi'de curiosité sur le logement de son hôte, s'arrêta devant chacune des inscriptions de la muraille. Deux d'entre elles avaient été modifiées déjà ; il comprit l'influence de la plante, et s'expliqua aussitôt le rôle important qu'elle avait dû jouer prés du prisonnier. A son tour il prit un charbon. Une des sentences contenait ces mots :

Les hommes se tiennent sur la terre, comme, plus tard, ils se tiendront dcssans : lis vns près des antres, 7nais sans liens entre eux. Pour les corps, ce monde est une arène populeuse, où Ton se heurte de tous côtés ; pour les cœurs, c'est un désert.

Il ajouta :

Si l'on n'a pas un ami !

Puis, se retournant doucement vers son compagnon, il lui tendit les bras.

Encore ému des pensées qui venaient de l'agiter, le cœur palpitant, les yeux humides, Charney s'y précipita, et tous deux scellèrent ce saint pacte d'amitié par une étreinte vive et prolongée.

Le lendemam, ils déjeunaient ensemble, en tête-àtête, dans la camcra du premier étage, l'un assis sur le lit, l'autre sur la chaise, ayant entre eux la petite table sculptée, supportant, alors, avec la double ration de la prison, une belle truite du lac, des écrevisses de la Cenise, une bouteille de l'excellent vin de Mondovi, et un appétissant morceau de ce délicieux fromage de Millesimo, connu dans toute l'Italie sous le nom de Rnbiola. C'était là un festin pour des captifs! Mais Girhardi ne manquait point d'argent, ni le commandant de complaisance, depuis 4e nouveaux ordres reçus.

Une causerie pleine de confiance et de douceur s'établit entre les deux amis. Jamais Charney n'a si bien et si long-temps savouré les plaisirs de la table ; jamais repas ne lui a semblé si succulent. C'est que, si l'exercice et les eaux de l'Eurotas pouvaient servir d'assaisonnement au brouet noir des Spartiates, la présence el la conversation d'un ami ajoutent mieux encore au goût des mets les plus fins.

Bientôt les confidences suivirent leur cours. Ils s'aimaient déjà si bien tous deux, quoique se connaissant à peine ! Sans y être autrement excité, sans hésitation, sans préambule, seulement comme exécution de ce contrat d'amitié passé la veille, Charney raconta les travaux orgueilleux et les folies vaniteuses de sa jeunesse. Le vieillard prit la parole à son tour, et confessa de même les premières erreurs de sa vie.

GiRHARDi était né à Turin, oii son père possédait de vastes manufactures d'armes. Le Piémont a de tout temps servi de passage aux marchandises et aux idées qui vont de France en Italie, comme aux idées et aux marchandises qui vont d'Italie en France. De cela, il reste toujours quelque chose en route. Le vent de France avait soufilé sur son père ; il était philosophe, voltairien, réformiste; le vent d'Italie avait soufflé sur sa mère; elle était dévote à l'excès, duant à lui, pauvre enfant, les aimant, les respectant, les écoutant tous deux avec la même confiance, il devait nécessairement participer des deux natures; c'est ce qui lui arriva. Républicain dévot, il rêvait le règne de la religion et de la liberté, alliance fof ' belle sans doute ; mais il l'entendait à sa

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manière, et il avait vingt ans. On était jeune alors à cet âge.

Il ne tarda pas à dunner des gages aux deux partis.

Dans ce temps, la noblesse piémontaise jouissait de certains privilèges fort hurailians pour les autres classes de la société. Ses membres seuls, par exemple, pouvaient se montrer en loge au spectacle, et, le croirait-on, danser dans un bal public! car la danse «était alors réputée exercice aristocratique, et les bourgeois u'y devaient assister que comme spectateurs.

A la tête d'une bande de jeunes gens de la bourgeoisie, Giacomo Girhardi brava publi<iuement un jour ce singulier privilège. Il ne craignit pas d'établir un quadrille roturier au milieu des nobles quadrilles. Les danseurs gentilhonimes s'indignèrent ; danseurs et spectateurs plébéiens poussèrent un cri terrible en réclamant la danse pour tous ! A cette clameur séditieuse, d'autres cris de liberté succédèrent, et, dans le tumulte qui s'ensuivit, après vingt cartels proposés et refusés, non par lâcheté, mais par orgueil, l'imprudent Giacomo, emporté par la fougue de son âge et de ses idées, appliqua un soufilet sur la joue du plus fier et du plus haut titré de ses adversaires.

L'insulte était grave. La puissante famille de San- Marsano jurait de se venger. Les chevaliers de Saint- Maurice, ceux même de l'Annonciade, toute la noblesse du pays enfin, qui, dans le péril, ne fait qu'un corps, ^emblait n'avoir plus qu'un visage, tant chacun se sentit offensé pour son propre compte.

Par l'ordre de son père, Giacomo se réfugia chez un de ses parens, curé d'un petit village de la principauté de Masserano, aux environs de Bielle. Mais malgré sa fcile, i! fut condamné par contumace à cinq ans d'exil hors de Turin.

L'importance maladroite donnée à cette affaire, qu'on r-rinma la conspiration dansante, grandit Giacomo aux

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yeux de ses compatriotes. Les uns le legardèrent comme le vengeur du peuple ; les autres, comme un de ces novateurs dangereux qui rêvaient encore l'iiidépendaiice du Piémont; et tandis qu'à la cour on signalait le donneur de soufflets comme l'un des membres les plus actifs du parti démocratique, le pauvre petit factieux servait tranquillement la messe au village, et ne sortait point de l'église où il venait do communier saintement.

Ce terrible début d'une vie qui devait s'écouler si calme, influa bien long-temps sur le sort de Giacomo Girhardi. Le vieillard paya chèrement les folies du jeune homme, car, lors de son arrestation pour l'attentat prétendu contre le premier consul, ses accusateurs .le manquèrent pas de faire valoir le jugement qui l'avait atteint déjà comme perturbateur et républicain effréné.

A compter de sa sortie de Turin, et durant son exil, Giacomo, laissant s'éteindre entièrement cet amour de l'égalité que son père avait fait naître en lui, vit se développer de plus en plus au contraire les sentimens religieux qu'il tenait de sa mère. Il les porta bientôt à l'excès, et son parent, brave et digne ecclésiastique, dont l'esprit peut-être manquait d'étendue, mais dont l'âme était noble et les convictions sincères, au lieu de chercher à calmer en lui ce commencement d'exaltation, l'excita, espérant faire pour lui de l'humilité chrétienne un bouclier contre la vivacité de son caractère. Plus tard, il comprit lui-même l'imprudence de son calcul. Giacomo n'avait plus qu'un désir, ne formait plus qu'un vœu, celui d'être prêtre.

Pour parer à ce coup, qui les eiît privés de leur fils unique, son père et Sa mère le rappelèrent auprès d'eux, et, s' appuyant sur la vive tendresse qu'il leur conservait, ils firent tant qu'ils le décidèrent, ou plutôt le contraignirent, à force de supplications et de larmes, à sç marier.

Giacomo se maria donc; mais son mariage tourna

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d'abord bien aiurenient qu'on ne s'y attendait. Il vécut avec sa femme comme avec une sœur. Elle était jeune et belle, et ressentait pour lui la plus tendre affection. Il se servit de son influence sur son cœur, il usa de son éloquence naturelle et passionnée, non pour lui faire comprendre le bonheur du ménage, mais les douceurs de la vie religieuse. Il y réussit complètement, si bien qu'après une année, passée pour eux dans une union chaste comme celle des anges, la jeune épouse se retira dans un couvent, et lui, il retourna dans les environs de Bielle.

A peu de distance du village qu'il habitait, se dresse une chaîne de hauteurs, dernier embranchement des Alpes pennines. A la base du monte Mucrone, le pic le plus élevé de ces montagnes, une petite vallée, s'enfongant tout-à-coup, sombre, noire, couverte de vapeurs, hérissée de rochers, bordée de précipices, semble de loin répondre à la description que Virgile et Dante nous font des bouches de l'enfer. Mais à mesure qu'on s'en approche, les rochers se montrent parés d'une belle verdure, plaisante à la vue, les précipices offrent des versans en pente douce, où des arbustes fleuris s'échelonnent en petites collines charmantes, couvertes de bosquets naturels, et la vapeur, changeant de nuance aux rayons de soleil, tour-à-tour blanche, rose, violacée, finit par s'évanouir tout-à-fiit. Alor& on aperçoit, au fond de la jolie vallée, un lac de cinq cents pas de largeur, alimenté par des sources, et d'où sort, en murmurant, la petite rivière d'Oroppa, qui va, à quelque distance de là, ceindre un des mamelons de la chaîne, au sommet duquel s'élève une église consacrée à grands frais à la Vierge Marie par la piété des peuples. Cette église est la plus célèbre du pays.

Si l'on en cn^it la légende, saint Eusèbe, à son retour de la Syrie, deposi dan -.et endroit isolé la statue en

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bois de la Vierge, sculptée par saint Luc l'évangéliste et qu'il voulait soustraire aux profanations des ariens.

Eh bien ! dans cette petite vallée, sur la pointe de ces rochers, sur les versans de ces précipices, sur les bords de ce lac et de cette rivière, sur cette montagne, dans cette église, au pied de cette statue, Giacomo Girhardi passa encore cinq années de sa vie, oubliant le monde entier, ses amis, sa famille, sa femme, sa mère, pour la Vierge d'Oroppa !

Ignorant que la crédulité n'est pas la croyance, que la superstition mène à l'idolâtrie, et que tous les excès éloignent de Dieu, ce n'était pas la Marie céleste, la mère du Christ, qu'il adorait, c'était sa Vierge à lui ! sa Vierge de la montagne ! Ses jours et ses nuits s'écoulaient à prier, à pleurer devant elle, sur des fautes imaginaires, car son cœur était celui d'un enfant. En vain, son parent, le bon curé, s' alarmant de plus en plus de cette trop vive ferveur, cherchait à le ramener à la raison ; rien n'y faisait. En vain, pour le distraire de cette ardente et dangereuse préoccupation, il lui proposa de visiter d'autres lieux où la Vierge était honorée : qu'importaient à Giacomo Notre-Dame de Lorette et Sainte-Marie de Bologne ou de Milan ? ce n'était que l'objet matériel, l'image, ce morceau de bois noir et vermoulu, qu'il adorait, et non la sainte femme représentée là si indignement !

Ce sentiment d'exaltation ne perdit de sa profondeur que pour gagner en étendue.

La Vierge d'Oroppa avait autour d'elle son cortège de saints et de saintes.

Sur eux Giacomo avait distribué tous les pouvoirs »;élestes, toutes les attributions de la divinité. A l'un, il demandait de dissiper les nuages chargés de grêle, qui parfois, des hauteurs du Blonte-Mucrone, descendaient sur sa montagne; à l'autre, d'adoucir les regrets «Je sa "Tpère ou de soutenir sa femme dans ses épreuves :

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à celui-ci, de veiller sur son sommeil; à celui-là, de le défendre contre le tentateur ; ainsi du reste ; et sa dévotion devenait im polythéisme impur, et sa montagne d'Oroppa un Olympe, oii Dieu seul n'avait pas sa place.

S'imposant les privations et les pénitences les plus rudes, il jeûnait, il se macérait, restait parfois jusqu'à trois jours sans prendre de nourriture, et il tombait dans des faiblesses honorées par lui du nom d'extases. Il avait des visions, des révélations ; comme certains quiétistes, à force de dompter sa nature matérielle, il croyait être parvenu à rendrç son àme visible, et il conversait avec elle, et sa santé se détruisait, sa raison se perdait,; il était fou !

Un jour, il entendit une voix, venue d'en haut, lui ordonner d'aller convertir des Vaudois hérétiques, dont quelques débris existaient encore, non loin de lui, dans le Valais. Il se mit en route, traversa les pays arrosés par la Sesia, atteignit au sommet des grandes Alpes, du côté du mont Rosa ; mais soudainement enfermé par l'hiver au milieu d'une peuplade de pâtres, il lui fallut passer plusieurs mois abrité sous le vaste toit d'un chalet ; car les neiges amoncelées avaient obstrué tous les passages.

Ce chalet, appelé dans le pays las strablas, ou les étables, était un carré long de cinq cents pieds d'étendue, ouvert seulement du côté du sud, et fermé, calfeutré, dans ses autres parties, de fortes planches de sapin, liées entre elles par des gommes, des résines, des mousses et des lichens. Dans la saison rigoureuse, hommes, femmes, enfans, troupeaux, tout s'y réunissait sous le sceptre du plus ancien de la peuplade. Au centre de l'habitation, un foyer sans cesse alimenté y faisait bouillir à grands flots une énorme chaudière où. tour â tour, et parfois ensemble, s'apprêtaient pour la communauté, les légumes secs, le lard, le mouton, les

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quartiers de chamois et le» côtelettes de inarnuittes, qu'on accompagnait, durant les repas, d'un pain de châtaignes, et, en guise de vin, d'une liqueur aigre-douce composée de busserolles et d'airelles fermentées.

Là, des occupations nombreuses, le soin des troupeaux et des enfans, les fromages à préparer, le chanvre à filer, des instrumens aratoires à fabriquer, pour forcer plus tard, durant le rapide été de ces climats, les rochers à produire, les vétemens de peau de mouton, les paniers d'écorces, les petits meubles élégans de bois de mélèse et de sycomore, destinés à la ville, tenaient en éveil toute la population du chalet, population laborieuse et enjouée, qui mêlait ses rires et ses chansons au bruit des haches, des roues et des marteaux. Là le travail semblait doux ; l'élude et la prière étaient réputées devoirs et plaisirs. On y chantait de saints cantiques avec des voix harmonieuses et exercées; les plus vieux y enseignaient aux plus jeunes la connaissance des livres et du calcul, aux mieux disposés la musique et même ui peu de latin ; car la civilisation des Hautes-Alpes, comme sa végétation, se conserve sous la neige, du moins parmi ces peuplades, et il n'est pas rare de voir, au retour des premières chaleurs, descendre de ces établés vers les villages de la plaine des ménétriers et des maîtres d'école, qui vont propager au bas de la montagne l'instruction et le plaisir.

Les hôtes de Giacomo étaient Vaudois.

Pour un convertisseur l'occasion se montrait belle ; mais, dès le premier mot articulé par lui au sujet de sa mission, le chef de la famille, vieillard octogénaire, moins respertable encore par son âge que par les travaux et les vertus dont tous les instans de sa vie avaient été marques, lui imposa silence.

— Nos pères, lui dit-il, ont souffert l'exil, la dispersion, la mort même, plutôt que de consentir au culto

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des images : n'espérez donc pas faire sur nous ce que n'ont pu sur eux des siècles de persécution. Étranger, vous voilà condamne à vivre sous notre toit : priez à votre manière, nous prierons à la nôtre ; mais unissez vos efforts à nos efforts dans un travail commun ; car ici, loin des bruits et des distractions de la terre, l'oisi- Teté vous tuerait. Soyez notre compagnon, noire frère, tant que les neiges pèseront sur nous. Ensuite, les chemins libres, vous pourrez nous quitter, si bon vous semble, sans bénir le foyer qui vous aura réchauffe, sans vous retourner même pour saluer du geste ceux qui vous auront logé et nourri. Vous ne leur devrez rien, car vous aurez travaillé avec eux ; et si le reste du compte est de notre côté. Dieu l'acquittera.

Forcé de se soumettre, Giacomo resta pendant cinq mois le compagnon de ces braves gens ; pendant cinq mois, il fut le témoin de leurs vertus; pendant cinq mois, matin et soir, il entendit les actions de grâces qu'ils adressaient à Dieu seul. Son esprit, cessant d'être excité par la vue des objets de son culte exclusif, se calma; et quand cette prison, que la glace avait fermée derrière ses pas lui fut rouverte par le soleil, à l'aspect de ce soleil et des magnificences de la nature dont il avait été sevré durant si long-temps, et (jui se développaient à ses regards du haut des Alpes, l'idée du Maître éternel et tout-puissant entra grande et vive dans son cœur, et y reprit sa place usurpée.

L'arrivée des premiers oiseaux, la vue des premières plantes qui sortaient toutes fleuries de dessous la neige; auttjur d'elles, les frémissemens des essaims d'abeilles, tout excitait ses transports de joie et d'amour !

Un volume entier ne sufnrait pas pour peindre les sensations nombreuses et diverses par lesquelles passa alors Giacomo. Le bon vieillard l'avait pris en affection ; il connaissait peu lep livres des savans ; mais il avait joint ses propres observations à celles de ses pères,

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et se plaisait à lui expliquer le créateur par la création Enfin, de cet asile devant lequel il s'était présente la tête remplie d'idées de fanatisme et d'intolérance le convertisseur sortit presque entièrement converti luimême. L'habitude du travail, le spectacle de la famille, ramenèrent les idées de Giacomo vers les devoirs qui lui restaient à remplir.

Il courut se- présenter au parloir de sa femme.

Ce serait là encore une histoire complète à raconter, que celle des moyens qu'il dut employer afin de reconquérir ce cœur d'abord repoussé par lui. Cette histoire vaudra peut-être d'être dite un jour.

Bref, après des efforts inouïs pour arracher sa femme à la vie claustrale, pour détruire lui-même l'effet de ses premières leçons, de ses premiers enseignemens, Giacomo Girhardi, revenu à la raison, au bonheur, aux croyances vraies, devint le meilleur des époux, et, quelques années après, le plus heureux des pères.

Vingt-cinq ans de sagesse et de vertus rachetèrent ses erreurs.

De retour à Turin, au milieu dei siens, il s'était créé, par son industrie, des occupations dignes de lui. Il possédait une assez belle fortune, que le travail eût augmentée encore, si sa bienfaisance n'avait su donner un écoulement à ses bénéfices. Faire du bien lui était si doux ! L'amour de ses semblables remplissait son cœur de joie, et l'étude de la nature ajoutait un charme inépuisable à sa vie. La nature animée excita surtout ses curieuses investigations; et comme Dieu est grand jusque dans ses plus minimes ouvrages, les insectes, s'offrant plus facilement sous la main du philosophe religieux, obtinrent la préférence sur les autres productions du sublime ouvrier. Voilà comment, plus tard, durant ses jours de captivité, le vieux Girhardi s'était attiré de la part de Ludovic Je surnom singulier de l'a/trapeur de monrhcs.

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Les deux captifs n'eurent bientôt plus de secrets l'un pour l'autre. Après s'être rapidement raconté les principaux événemens de leur existence, ils la reprenaient en détail, pour se faire part des moindres émotions qui en avaient signalé le cours. Ils parlaient aussi de Teresa ; mais, à ce nom, Charney, embarrassé, sentait tout-à-coup la rougeur lui monter au front; le vieillard lui-même devenait pensif, et un moment de silence, triste et solennel, accompagnait toujours le souvenir de l'ange absent.

Plus volontiers, leurs récits étaient interrompus par quelque grande discussion sur un point de morale, ou par des observations sur les bizarreries de la nature humaine. La philosophie de Girhardi, douce et consolante, faisait coiisister le bonheur dans l'amour du prochain ; et Charney, parfois en désaccord avec lui, ne pouvait comprendre que ce foyer d'indulgence et de tendresse se fut ainsi entretenu pour les hommes, malgré l'injustice et les persécutions que le vertueux Piémontais avait eues à supporter d'eux.

— Mais, lui disait-il, ne les avez-vous donc pas maudits ces hommes, le jour où, après vous avoir lâchement calomnié, ils vous privèrent de votre liberté et de la vue de votre enfant ?

— La faute de quelques-uns devait-elle retomber sur tous ? Ceux-là même qui m'ont nui, qui sait ? abusés par les apparences, aveuglés par un fanatisme politique, peut-être étaient-ils de bonne foi ! Croyez-moi, mon ami, il faut penser au mal qu'on nous a fait avec l'idée du pardon au fond du cœur. Q,ui de nous n'en a eu besoin pour lui-même ? qu de nous n a pris l'erreur pour la vérité î L'apôtre saint Jean a dit que Dieu

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