‹ Picciola (volume 3)Chapitre 50 sur 65 · IVRE TROISIEME · texte numérisé non relu

IVRE TROISIEME

Le commandant de Fénestrelle avait repris toute sa courtoisie envers le protégé de sa majesté l'impératrice et reine. Non seu.einent Charney n'alla point occuper la loge du bastion, mais on l'autorisa à reconstruire les échafaudages et les abris dont plus que jamais Picciola languissante, à demi transplantée, réclamait le secours. Les fureurs du colonel Morand contre l'homme et la plante s'étaient si bien calmées, que, chaque matin, Ludovic venait de sa part demander au prisonnier s'il n'avait rien à désirer, et comment se portait la Picciola.

Usant de cette bonne volonté, Charney obtint de sa munificence des plumes, de l'encre, du papier, afin de relater sur de nouveaux frais, par le souvenir, ses études et ses observations de physiologie végétale ; car la lettre du gouverneur de Turin n'annulait point le droit d'enquête et de saisie; les deux sbires judiciaires avaient emporté ses archives sur toile, et, après un examen approfondi, déclarant ne pouvoir, malgré leurs efforts, trouver la clef de cette correspondance, ils avaient dépêché le tout vers Paris, au ministère de la police, pour y être commenté, analysé, déchiffré, par de plus habiles et de plus experts qu'eux.

Une privation autrement importante, car il n'y put suppléer aussi facilement, fut encore imposée à Charney. Le commandant, punissant Girhardi des reproches adressés à lui par le général Menou sur son défaut de surveillance, l'avait fait reléguer dans une autre partie de la forteresse, où il ne pouvait communiquer avec

perscnne. Cette séparation, qui jetait le vieillard dans un complet isolement, retombait sur le cœur de Charney comme un remords, et paralysait l'effet des faveurs du colonel.

Il passait une grande partie de sa journée les yeux attachés sur la grille et sur la petite fenêtre close. Il y croyait voir encore le bon vieillard au moment où, avec effort, passant son bras à travers les barreaux inférieurs, il avait essayé vainemefit de lui faire toucher une main amie ; il voyait sa supplique à l'empereur frôler le mur et remonter jusqu'à cette grille au bout d'un cordon, pour aller de lui à Girhardi, de Girhardi à Teresa, de Teresa à l'impératrice ; et derrière ces barreaux, brillait et s'animait de nouveau ce regard de pitié et de pardon qu'il l'était venu soutenir récemment au milieu de ses angoisses, et il entendait ce cri de joie sortir d'un cœur brisé quand la grâce de Picciola était enfin venue !

Cette grâce, c'est à lui, c'est à eux qu'il la doit, et de cette tentative insensée, qui ne pouvait profiter qu'à Charney, seuls ils ont été punis, punis cruellement ! Pauvre père ! pauvre jeune fille !

Elle aussi se montrait souvent à lui, à cette même place, où il l'avait vue apparaître un instant, au sortir de ce rêve pénible qui lui prédisait la mort de sa plante. Alors, dans le trouble de ses idées, il lui avait semblé découvrir en elle tous les traits de la Picciola de ses songes, et c'est encore ainsi qu'il croyait la revoir aujourd'hui.

Un jour que le prisonnier se nourrissait de ces douces visions, quelque chose s'agita derrière le vitrage terne et dépoli ; on ouvrit la petite fenêtre ; une femme se montra à la grille. Elle avait la peau brune et terreuse, un goitre énorme, et des yeux avares et méchans. C'était la femme de Ludovic.

Depuis ce temps, Charney n'y vit plus rien.

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DÉGAGÉE de ses entraves, entourée de bonne terre, largement encadrée dans ses pavés, Picciola réparait ses désastres, se redressait, et sortait triomphante de toutes ses tribulations. Elle y avait perdu ses fleurs néanmoins, à l'exception de la petite fleur, qui, la dernière, s'était ouverte au bas de la tige.

Devant son terrain agrandi, devant la graine qui se gonflait, qui mîirissait dans le calice, Charney pressentait de nouvelles et sublimes découvertes, et rêvait même au Dics seminalis, à la fête des semailles! Car maintenant le terrain ne manque plus; il est plus que suflisant pour Picciola; elle peut devenir mère, et voir ses filles croître sous son ombre !

En attendant ce grand jour, il est possédé du désir de connaître le nom véritable de cette coinpagne avec laquelle il a passé de si doux instans.

— Quoi ! ne pourrai-je donc jamais donner à Picciola, la pauvre enfant trouvée, ce nom dont la science ou l'usage l'ont dotée d'avance, et qu'elle porte en communauté avec ses sœurs des plaines ou des montagnes !

Le commandant l'étant venu visiter, Charney lui parla du désir qu'il avait de posséder un ouvrage de botanique. Sans se refuser à sa demande, l'autre, voulant mettre sa responsabilité à couvert, soncrea d'abord à obtenir l'autorisation du gouverneur du Piémont et Menou non seulement s'empressa de la lui donner complète, mais encore il lui envoya, de la bibliothèque de Turin, une masse énorme de volumes, pour aider le prisonnier dans ses recherches. — Espérarit, écrivait-il, que S. M. F impératrice et reine, très-versée elle-même dans ce genre de connaissances, comme dans bien d'autres, ne serait pas fâchée de savoir le nom de

cette fleur, à laquelle elle s'tti.t si 'vivement int*^-essée.

A la vue de cet amas de science que lui appona I "idovic, ployant sous le faix, Charney sourit.

— Est-il donc besoin de si grosse artillerie, dit-il, pour contraindre la fleur à me dire son nom?

Néanmoins, c'est avec un sentiment de plaisir qu'il pose encore une fois sa main sur des livres. 11 les feuilleté avec ce frémissement d'amour qu'il avait ressenti naguère, quand le savoir était pour lui chose mystérieuse et désirable ! Depuis si long-temps, il n'a pu promener ses yeux sur des caractères d'imprimerie ! Déjà dans sa tête fermentait un projet d'études saintes et douces ! *

— Si jamais je sors de ces lieux, se dit-il, je serai botaniste ! Là, plus de ces controverses scolastiques et pédantesques qui vous égarent au lieu de vous éclairer. La nature doit se montrer la même à tous ses disciples, toujours vraie quoique changeante, toujours belle quoi que nue !

Et il interroge ces livres nouveau-venus, leur demandant aussi à eux leurs titres et leurs noms. C'étaient le Species plantarum de Linnée, les Institutioncs rci herhariœ de Tournefort, le Theatrum botanicum de Bauhin, puis la Phytog7-aphia, la Dendrologia, VAgrostographia, de Plukenet, d'Aldrovande et de Scheuchzer ; puis d'autres livres, écrits en français ou en italien.

Quoique un peu effrayé de cet appareil tout scientifique, Charney ne se découragea pas, et, pour se pré parer à des re' herches plus sérieuses, il ouvrit tout d'abord le plur mince volume, afin d'y chercher au hasard, dans la table, les plus charmantes dénon:lna« fions que puisse porter un végétal.

Q,u'il eût voulu se trouver le maître de choisir danr ce calendrier floral, entre Alcea, Alisma, Andryala, Bromelia, Celosia, Coronilla, Euphrasia, Helvella. V^^

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