‹ Picciola (volume 3)Chapitre 53 sur 65 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

dais ce moment avec anxiété. Je lui criais bonjour à travers la porte de fer qui nous séparait ; mais il ne me répondait point: je m'appliquais à tâcher, durant le mouvement de rotation du tour, d'entrevoir sa figure., sa main, son habit même ! Je n'y pouvais réussir, et je m'en désolais ! Eût-il porté sur ses traits le signe de la cruauté et du vice, je l'eusse trouvé beau ! Il aurait tendu son bras vers moi, ne fût-ce que poui me repousser, je l'aurais béni! Mais rien! rien! Je ne le vis qu'au jour de ma translation à Fenestrelle. J'avais donc pour toute distraction, pour unique plaisir, pour seule compagnie, de petites araignées que j'observais des heures entières; mais j'en avais déjà tant observé ! Je m'en étais fait des amies, car j'éniiettais mon pain pour elles. Les rats non plus ne manquaient point dans mon cachot ; mais ces animaux m'ont toujours causé un effroi, un dégoût invincibles. Je les nourrissais aussi de mon mieux, tout en me défendant de leur approche et de leur contact. Cependant, le soin que je prenais de mes araignées, la terreur même que m'inspiraient mes pauvres vilains rats, ne suffisaient point pour me distraire, et le désespoir s'emparait de moi en songeant à ma fille !

Charney fit un mouvement. Girhardi comprit ce qui se passait en lui, et sf hâta de poursuivre en reprenant un air de sérénité.

— Oh ! mais une bonne fortune ne tarda pas à m'arriver ! La lumière pénétrait dans ma galerie par une lucarne fortement barrée au moyen d'une croix de fer l^c'est même devant cette croix de ma prison que je faisais ma prière matin et soir) ; un auvent oblique, qui allait en s'élargissant, s'élevait devant la lucarne, et ne me permettait d'arrêter mes yeux qu'à l'extrémité supérieure d'un large pan de muraille, jeté comme attache entre deux bastions. Au-dpssus de moi était situé le

îil'/î PICCTOLA.

donjon de la citadelle. Un jour, O céleste Providence, combien je t'en rendis grâce ! l'ombre d'un homme se dessina tout-à-coup sur la partie du mur qui se développait sous mes regards ! Le corps, je ne pus le voir ; mais je devinais ses mouvemens par ceux de Eon ombre! Cette ombre allait et venait. C'était celle d'un soldat ré,ceinment mis en sentinelle sur la plateforme du do'ijon. Je distinguais la coupe de son habit, ses épaulettes, la saillie de sa giberne, la pointe de sa baïonnette, les vacillations de son plumet 1 Comment vous dire, mon ami, la joie dont mon âme fut alors remplie ? Je n'étais plus seul ! un compagnon venait de m'arriver ! Le lendemain, les jours suivans, l'ombre projetée du soldat reparut sur le mur, son ombre ou celle d'un autre ! Mais enfin c'était toujours un homme, un de mes semblables, qui se mouvait, qui vivait, là, presque sous mes yeux! J'observais, je suivais les alternations d'allée et de venue de l'ombre ; je me mettais en communication avec elle; je marchais le long de ma galerie, dans le même sens que le soldat le long de la plate-forme. Quand on venait relever la sentinelle, je disais adieu au partant, bonjour à l'arrivant, dont c'était le tour de faction. Je connaissais le caporal ; je connus même bientôt tous mes gardiens militaires, rien qu'à leur silhouette. Vous le dirai-je, pour quelques-uns je me sentais des préférences inexplicables. D'après leur attitude, leur démarche, la lenteur ou la vivacité de leurs gestes, je prétendais deviner leur âge, leur caractère, leurs sentimens ! Celui-ci précipitait son pas, faisait rapidement tourner son fusil entre ses mains, ou balançait sa tête en mesure; sans doute il était jeune, d'un naturel gai; il fredonnait ou se berçait de rêves d'amour. Celui-là passait, le front courbé, s'arrêtait parfois, et s'appuyant des deux bras sur son arme, il restait long-temps dans

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