LIVRE III
une attitude mélancolique , il pensait à sa mère absente, à son village, à tout ce qu'il avait laissé derrière lui 1 Sa main se portait à sa figure... pour essuyer une larme peut-être ! Et il y avait de ces chères ombres que je prenais en affection; je m'intéressais à leur sort, et je faisais des vœux, et je priais pour eux ; et c'étaient de nouvelles tendresses qui germaient dans mon cœur et le consolaient ! Croyez-moi, mon ami, il faut aimer ses semblables: il faut les aimer de tous ses efforts; le bonheur n'est que là !
— Homme excellent! lui dit Charney attendri; qui ne vous aimerait, vous! Pourquoi ne vous ai-je pas connu plus tôt ! Ma vie eût été changée. Mais doisje me plaindre? N'ai-je point trouvé ici ce que le monde m'avait refusé, un cœur dévoué, un appui solide, la vertu, la vérité, vous et Picciola ?
Car, au milieu de ces épanchemens, Picciola n'était pas oubliée. Les deux compagnons avaient construit ens<;mble, auprès d'elle, un banc plus large, plus doux, pluri commode que le premier. Ils s'y asseyaient l'un près de l'autre, en face de la plante, et ils croyaient être trois à converser. Ce banc était appelé par eux le banc des conférences. C'est là que l'homme simple, modeste, s'efforçait d'être éloquent pour être persuasif, d'être persuasif pour être utile, et l'éloquence naturelle et la persuasion ne lui manquaient pas. Ce banc, c'est le banc de l'école et la chaire d'instruction. C'est là que siègent le professeur et l'élève ; le professeur, c'est celui qui sait le moins, mais qui sait le mieux; le professeur, c'est Girhardi ; l'élève, c'est Charney ; le livre, c'est Picciola !
• Ils étaient assis à leur place accoutumée. L'f .itomne s'annonçait : Charney, perdant l'espoir de voir refleurir sa Picciola, entretenait son ami de ses regrets sur la chute de sa dernière fleur ; et celui-ci, pour suppléer cette perte autant qu'il était en son pouvoir de la faire, Séveloppait devant lui le tableau général de la fructification des plantes.
Là, comme ailleurs, l'empreinte d'une main divine se montrait dans tous les actes de la nature. Girhardi racontait comment certains végétaux, à feuilles larges et étalées, et qui s'étoufferaient mutuellement en croissant les uns près des autres, ont leurs semences couronnées d'aigrettes, afin que le vent puisse opérer plus facilement leur dispersion ; comment, quand les aigrettes manquent, ces graines naissent renfermées dans des cosses, dans des siliques pourvues d'un ressort élastique, dont la détente jouant tout-à-coup au moment de leur maturité, les lance au loin pour les isoler. Aigrettes et ressorts, ce sont des pieds, ce sont des ailes que Dieu leur donne, afin que chacime puisse aller à son choix prendre sa place au soleil.
Quel œil pourrait suivre dans leur vol rapide à travers les airs agités les fruits membraneux de l'orme, ceux des érables, des pins et des frênes, tournoyant dans l'atmosphère au milieu d'une poussière d'autres graines, auxquelles leur légèreté suffit pour s'élever, et qui semblent d'elles-mêmes courir au-devant des oiseaux dont elles vont apaiser la faim?
Le vieillard expliquait aussi coriment les plantes fluviatiles, les plantes destinées à l'ornement des ruisseaux, ou à parer le bord des étangs, affectent dans leurs bemences une forme qui leur permet de voguer
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«sur Teau pour aller is'inipluMter sur les lianes de la berge, et d'une rive à l'autre ; comment, quand leur pesanteur les entraîne uu fond, c'est qu'elles doivent croître dans le lit même du fleuve, ou dans la vase des lïiarais : ainsi, les fucus, les roseaux, sortant comme une armée de lances du sein des eaux stagnantes, et ces .»rillans nénuphars qui, les pieds dans la fange, viennent et der à la surface de l'onde leurs feuilles luisantes et arrondies, et leurs belles fleurs blanches ou dorées. Et il lui disait alors les amours de la Vallisnérie, séparée de son époux, et s'allongeant, détendant la spirale qui lui sert de pédoncule pour fleurir au-dessus des flots, tandis que l'époux, privé de cette faculté d'extension, brise violemment les liens qui le retiennent pour venir s'épanouir près d'elle, et mourir en la fécondant.
— Quoi! ces choses existent, s'écria Charney, et la plupart des hommes ne daignent point tourner leurs regards de ce côté !
Ce fut là une des leçons du vieillard.
— Mon ami, lui disait un jour son con;pagnon, tandis qu'ils siégeaient encore tous deux sur le banc des conférences, les insectes, dont vous avez fait votre étude chérie, ont-ils donc pu vous offrir autant de mervedles à observer qu'à moi ma Picciola ?
— Tout autant, répondit le professeur. Croyez-moi vous n'apprécierez même bien votre Picciola qu'en faisant connaissance avec ces petits êtres animés qui viennent parfois la visiter, voler et bourdonner autour d'elle. Alors vous verrez ces nombreux rnpports, ces lois secrètes qui lient l'insecte à la plante, comme l'insecte et lu plante au reste du monde ; car tout est né de la même volonté, tout est gouverné par la même intelligence ! Newton l'a dit : L'univers a été créé d'un seul jet. De là cette harmonie, cet accord général que nous ne pouvons saisir dans son vaste ensemble, mais qui existe cependant.
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Girhardi allait donner du développement à sa pensée, quand, s'arrêtant tout-à-coup, les yeux fixés sur Picciola, il garda quelques minutes un silence attentif.
Un papillon aux riches couleurs se tenait sur un des rameaux de la plante, les ailes agitées d'un frémissement tout particulier.
— A quoi pensez-vous, mon ami 1
— Je pense, répliqua le professeur, que Picciola va m'aider à répondre à votre précédente question. Regardez ce papillon. Dans le moment où je parle, il force votre plante de contracter un engagement avec lui. Oui, car il a déposé l'espoir de sa postérité sur une de ses branches.
Charney se pencha pour vérifier le fait. Le papillon partit après avoir enduit ses œufs d'un suc gommeux capable de les bien fixer à l'écorce du végétal.
— Eh bien ! reprit Girhardi, est-ce par hasard et à la bonne aventure qu'il est ainsi venu, charger Picciola de son précieux dépôt 1 Gardez-vous de le croire ! La nature a réservé une espèce de plantes à chaque espèce d'insectes. Toute plante a son hôte à loger, à nourrir. Maintenant, comprenez ce qu'il y a de saisissant dans l'action de ce papillon. II a d'abord été chenille luimême, et, chenille, il s'est nourri de la substance d'une plante pareille à celle-ci ; ensuite il a subi ses transformations; et, infidèle à ses premières amours, il a volé indistinctement sur toutes les fleurs pour aspirer les sucs de leurs nectaires. Eh bien ! quand le moment de la maternité est venu pour lui, pour lui, qui n'a point connu sa mère, et qui ne verra point ses enfans (car son œuvre est accomplie, et il va mourir), pour lui, que, par conséquent, l'expérience n'a pu instruire, il est venu confier sa ponte à la plante, semblable à celle qui l'a nourri lui-même sous une autre forme et dans ane autre saison. Il sait que de petites chenilles sortiront de ses