‹ Picciola (volume 3)Chapitre 55 sur 65 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

œufs, et il a oublié pour elles ses habitudes vagabondes de papillon. Q,ui lui a donc appris cela ? Qui donc lui a donné le souvenir, le raisonnement et la faculté do reconnaître cette végétation, dont le feuillage n'est plus aujourd'hui ce qu'il était au printemps 1 Des yeux exercés s'y trompent parfois, mais lui il ne s'y est pas trompé! — Charney allait témoigner de sa surprise — Oh ! vous n'y êtes pas ! interrompit Girhardi. Examinez maintenant la branche choisie par lui. C'est une des plus anciennes, des plus fortes ; car les nouvelles pousses, faibles et tendres, peuvent être gelées et détruites par l'hiver, ou brisées par le vent. Voilà ce qu'il sait aussi. Encore une fois, qui donc le lui a enseigné ?

Charney restait confondu. — Mais, dit-il, pardon, mon ami; je crains que vous ne soyez abusé par quelque illusion.

— Silence ! sceptique, lui cria le vieillard avec un de ses fins sourires. Vous croirez peut-être à ce que vous verrez! Ecoutez-moi bien. Picciola va jouer son rôle à son tour ! Il ne s'agit plus seulement de la prévoyance de l'insecte, mais de celle de la nature, d'une de ces lois d'harmonie dont je vous entretenais tout-àl'heure, et qui forcent la plante d'accepter le legs du papillon. Au printemps prochain, nous pourrons vérifier le prodige ensemble, — dit-il en retenant un soupir adressé à sa fille. — Alors, quand les premières feuilles de Picciola se montreront, les petites larves renfermées dans les œufs se hâteront de briser leurs coquilles. Vous le savez sans doute, les bourgeons des divers arbustes ne s'ouvrent pas tous à la même époque ; do même les œufs des diiïerentes espèces de papillons n'éclosent pas au même jour; mais ici une loi d'unité va régler l'essor de la plante, comme celui de l'insecte. Si les larves venaient avant les feuilles, elles ne trouve-

raient pas de quoi se nourrir ; si les feuilles prenaient de la force avant la naissance des petites chenilles, celles-ci seraient impuissantes à les broyer avec leurs faibles mâchoires. Il n'en peut être ainsi ; la nature ne trompe jamais ! Chaque plante suit dans ses progrès la marche de l'insecte qu'elle est chargée de nourrir ; l'une ouvre ses bourgeons, quand s'ouvrent les œufs de l'autre; et après avoir grandi et s'être fortifiés ensemble, ensemble ils déploient leurs fleurs et leurs ailes !

— Picciola 1 Picciola ! murmura Charney, tu ne m'avais pas encore tout dit !

Ainsi de jour en jour se succédaient les doux enseignemens, et, le soir venu, les captifs s'embrassaient en se disant adieu, et rentraient dans leur caméra pour y attendre le sommeil, ou pour y penser, souvent à l'insu l'un de l'autre, au même objet, à la fille du vieillard. Qu'est-elle devenue depuis qu'un ordre du capitaine l'a forcément exilée de la prison de son père?

Teresa avait d'abord suivi l'empereur à Milan ; mais elle apprit bientôt là, par expérience, qu'il est plus difficile parfois de traverser une antichambre qu'une armée. Cependant les amis de Girhardi, excités de nouveau par elh, redoublaient d'efforts, promettaient de faire, avant peu, cesser sa captivité ; et Teresa, plus tranquille, avait repris la route de Turin, où une parenit lui offrait un asile.

Le mari de cette parente était bibliothécaire de la ville. Ce fut lui que Menou chargea du choix des livres à envoyer à la forteresse de Fénestrelle. La nature de ces livres mit Teresa à même de deviner facilement à qui ils étaient destinés. De là, dans un des volumes, l'insertion de ce petit billet dont la forme mystique ne pouvait compromettre ni son parent ni son protégé. Elle ignorait alors que son père et Charney vivaient plus que jamais séparés l'un de l'autre ; et quand la

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