LIVRE m
Il n'y avait point dans cette lettre un mot, un seul mot de souvenir pour Charney. Ce mot absent, il l'avait cherché avec angoisse pendant toute la durée de sa lecture, et cependant, malgré le désappointement éprouvé par lui en ne le trouvant pas, ce fut une explosion de joie qu'il fit tout d'abord éclater :
— Vous allez être libre! s'écria-t-il ; vous pourrez vous reposer sous l'abri des arbres, et voir se lever le soleil !
— Oui, dit le vieillard, je vais... vous quitter! Et c'est là cette ombre qui marche devant mon bonheur, comme pour l'obscurcir !
— Eh! qu'importe, reprit Charney, prouvant, par la véhémence de ses transports et le généreux oubli de lui-même, combien il était devenu digne de comprendre l'amitié: — vous lui serez rendu enfin! Elle aura cessé de souffrir par ma faute ! Vous serez heureux ! et je ne sentirai plus là, au fond de ma pensée, ce poids qui m'obsédait ! Durant ce peu d'instans qui nous restent encore à passer ensemble, nous pourrons parler d'elle, du moins !
Ces derniers mots, il les avait achevés dans les bras de son vieil ami.
L'idée d'une séparation prochaine semblait avoir redoublé la tendresse mutuelle des deux captifs. Toujours ensemble, ils ne se laissaient pas de ces longs et fructueux entretiens du banc des conférences.
Il était certain sujet néanmoins, sujet bien grai'c, que Girhardi tentait parfois d'aborder, et que Charney, au
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contiaire, évitait. Le vieillard y attachait trop d'importance pour se laisser facilement décourager. Car, après la réussite, il se fût éloigné avec moins de regrets. Un jour, l'occasion d'y revenir se présenta.
— N'admirez-vous pas, lui disait son compagnon, le sort qui nous a réunis ici tous deux, nous qui, séparés l'un de l'autre par les pays qui nous ont vus naître, imbus de préjugés contraires, par des routes bien différentes, étions arrivés au même point vis-à-vis de la Divinité ?
— Sur ce dernier article, je m'en défends, répliqua Girhardi en souriant ; oublier n'est pas nier.
— D'accord ; mais lequel des deux fut le plus aveugle, le plus à plaindre 1
— Vous! dit le vieillard sans hésiter; oui, vous, mon ami. Tout excès peut conduire l'homme à sa perte, sans doute ; mais dans la superstition il y a croyance, il y a passion, il y a vie ! Dans l'incrédulité, tout est mort ! L'une, c'est le fleuve détourné de son véritable cours; il inonde, il submerge, il déplace le terrain végétal et nourricier ; mais il s'imprègne de sa substance et la charrie avec lui : il pourra plus tard réparer les désastres qu'il cause ! L'autre, c'est la sécheresse, c'est la stérilité. Elle tue, elle brûle sans retour ; de la terre elle fait du sable, et de l'opulente Palmyre une ruine dans un désert! L'incrédulité, non contente de nous séparer de notre Créateur, relâche les liens de la société, et ceux même de la famille; en privant l'homme de sa dignité, elle fait naître autour de lui l'isolement et l'abandon, et le laisse seul, seul avec son orgueil!... J'avais bien dit : une ruine dans un désert !
— Seul avec son orgueil ! murmura Charney, le coude sur l'appui du banc, le front dans sa main. — L'orgueil de la science humaine ! Pourquoi l'homme se plaît-il donc à détruire les élémens de son bonheur