LIVRE III
en voulant les approfondir et les analyser ? duand il ne devrait ce bonheur qu'à un mensonge, pourquoi chercher à soulever le masque, et courir de lui-même au-devant de la perte de ses illusions ? La vérité lui est-elle si douce? La science suffit-elle donc à sea désirs ambitieux ? Insensé ! c'est ainsi que j'étais ! — Je ne suis qu'un vermisseau ! me disais-je alors ; un vermisseau destiné au néant ; mais, me redressant sur mon fumier, j'étais fier de le savoir ! J'étais fier de mon infirme nudité ! J'avais douté du bonheur de la vertu ; mais devant le néant mon scepticisme s'arrêta : je crus ! Ma dégradation me devint glorieuse, puisque je l'avais découverte ! Et, en effet, ne devais-je pas bien m'en applaudir ! en échange de cette belle trouvaille, je n'avais donné que mon manteau de roi et mon trésor d'immortalité.
Le vieillard tendit la main à son compagnon :
— Le vermisseau, après avoir rampé sur la terre, lui dit-il, après s'être nourri de feuilles amères, après s''être traîné dans la fange des marais et dans la poussière des chemins, construira sa chrysalide, cercueil passager, d'oii il ne sortira que transformé, purifié, pour voler de fîeur en fleur, vivre de leurs parfums, et, déployant alors deux ailes brillantes, il s'élèvera vers le ciel. L'histoire du vermisseau, c'est la nôtre en effet.
Charney fit un geste négatif de tête.
— Incrédule! reprit Girhardi en le grondant d'un sourire empreint de tristesse; vous le voyez, votre mal était plus grand que le mien ! la cure en est plus longue. Avez-vous donc oublié les leçons de votre Picciola ?
— Non, dit Charney d'une voix grave et pénétrée ; je confesse Dieu ! Je crois maintenant à cette cause première, que Picciola m'a révélée, à cette puissance éternelle, admirable régulatrice de l'univers! Mais dans votre comp? raison du vermisseau, il s'agit de l'homme, et qui la prouve?
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— Qui la prouve ? sa pensée ! Elle est toute d'avenir, et le porte sans cesse en avant. Sa vie s'épuisse à désirer toujours ; toujours il se tourne malgré lui vers ce pôle inconnu qui l'attire, car son lot le plus glorieux est-il un fruit de la terre ? Chez quel peuple les idées d'une vie future n'ont-elles point existé ? Et pourquoi cette espérance ne s'accomplirait-elle pas? La pensée de l'homme irait-elle donc plus loin que la puissance de Dieu? Qui la prouve ?... Je ne veux point invoquer les autorités de la révélation et des saintes ICcritures : convaincantes pour moi, elles seraient sans force sur vous, comme le vent qui pousse le navire dans sa roule ne peut rien contre l'immobilité du rocher, car le rocher n'a pas de voiles pour le recevoir, et sa base est enfoncée dans le sol. Mais, mon ami, nous croirions à l'immortalité de la matière, et non à l'éternité de cette intelligence qui sert à régler nos jugemens sur la matière elle-même ! Quoi! la vertu, l'amour, le génie, tout cela nous viendrait par les affinités de certaines molécules terrestres, insensibles ? Ce qui ne pense pas nous ferait penser ? Quoi ! la matière brute aurait créé l'intelligence, quand l'intelligence dirige et gouverne la matièrf 1 Alors les pierres devraient aimer, devraient penser aussi ! Dites ; dites, répondez !
— Que la matière soit douée de la pensée, répliqua Charney, l'Anglais Locke paraissait enclin à le supposer. Il y eut chez lui contradiction, car il repoussait les idées innées, en admettant la connaissance intuitive. — Puis, s'interrompant, il s'écria en riant : — Prenez donc garde, mon ami ! Voulez-vous m'entraîiier de rouveau dans ce labyrinthe à sol mouvant de la métaphysique ?
— Je n'entends rien a la métaphysique, dit Girhardi.
— Et moi, pas grand'chose, répondit Charney, Ce n'est pas faute cependant de lui avoir consacre du
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temps! Mais laissons là une discussion qui ne peut être que stérile ou futaie. Vous êtes convaincu, gardez vos convictions. Elles vous sont chères, je le conçois : si j'allais les ébranler ?
— Vous ne le pourrez pas ; et j'accepte la lutte.
— Q.u'avez-vous à y gagner ?
— De vous rame.ier tout-à-fait à des croyances consolantes. Vous me citiez Locke tout à l'heure ï je ne sais de lui qu'un fuit, c'est que sans cesse, et même à sou lit de mort, il déclarait que le seul bonheur réel pour l'homme était dans une conscience pure et dans l'espoir d'une autre vie !
— Je comprends ce qu'il y a de douceur à se verser d'avance un breuvage d'immortalité ; mais ma raison se refuse à m'en laisser prendre ma part. N'en parlons plus, croyez-moi.
Tous deux gardèrent alors un silence contraint.
Dans ce moment, quelque chose qui tournoyait audessus de leur tête vint s'abattre tout-à-coup devant eux sur le feuillage de la plante. C'était un insecte verdâtre, un beau bupreste brodé, à ondes blanches et ondulées, à corselet étroit.
— Tenez, mon ami, dit Charney, voici une distraction qui nous arrive. Révélez-moi encore quelques-unes des merveilles de Dieu !
Girhardi prit l'insecte avec certaines précautions, l'examina, sembla réfléchir, puis soudain ses traits se contractèrent comme de l'espoir du triomphe ! on eut dit qu'il venait de lui tomber du ciel un argument irrésistil)le ; et, reprenant d'abord son ton professoral, mais l'exaltant peu à peu, à mesure que le motif secret de la leçon perçait dans ses discours ;
— Moi, Vattrapcur de viouchrs, dit-il avec une apparente bonhomie, je dois, je le vois bien, me renfermer dans les attributions do mes modestes études, Je no suis point un savant î
— L'esprit le plus éclairé, le mieux armé de science, répondit Charney, aperçoit rapidement les bornes de son intelligence et de sa force, quand il veut pénétrer trop avant dans les choses mystérieuses d'ici-bas. Le génie lui-même s'y use, s'y brise, avant d'en avoir pu faire jaillir la lumière vraie !
— Nous autres ignorans, reprit le vieillard, nous allons au but par le chemin le plus facile et le plus court : nous ouvrons simplement les yeux, et Dieu se révèle à nous dans la sublimité de ses ouvrages.
— Sur ce point, nous sommes d'accord, dit Charney.
— Poursuivons donc notre route ! Un brin d'herbe a suffi pour vous faire comprendre cette intelligence qui gouverne le monde, un papillon vous a fait entrevoir la loi de l'harmonie universelle ; maintenant ce joli bupreste, qui a la vie et le mouvement aussi, et dont l'organisation est même supérieure à celle du papillon, nous conduira peut-être plus loin. Vous n'avez encore lu qu'une page du livre immense de la nature. Je vais retourner le feuillet.
Charney se rapprocha de lui, et d'un air très attentionné examina à son tour l'insecte que le vieillard lui montrait.
— Vous voyez ce petit être. Avec la puissance de créer, tout le génie humain ne pourrait rien ajouter à son organisation, tant elle est bien calculée selon ses besoins et le but qui lui a été assigné. Il a des ailes pour se transporter d'un endroit à l'autre, des élytres par-dessus ses ailes, pour les protéger et se défendre lui-même de l'approche des corps durs. Il a de plus la poitrine recouverte d'une cuirasse, les yeux d'un réseau de mailles pour que l'épine d'un églantier ou l'aiguillop d'un ennemi ne puisse lui ravir la lumière. Il a des antennes pour interroger les obstacles qui se présentent; vivant de chasse, il a des pieds rapides pour atteindre