LIVRE m
— Vous nous quittez! — s'écria Teresa, le retenant d'un regard, tandis que Girhardi l'arrêtait d'un geste : — Etes-vous donc un étranger pour mon père... et pour moi ? ajouta-t-elle avec un ton charmant de reproche.
Pour mieux lui faire comprendre combien sa présence le gênait peu, elle se mit à détailler tout ce qu'elle avait fait depuis sa sortie de Fénestrelle, et les moyens employés par elle pour réunir les deux captifs. Ayant achevé son récit, elle adjura Charney de commencer le sien, et de dire l'emploi de ses journées et ses occupations près de Picciola.
Celui-ci dut donc entamer l'histoire des premiers temps de sa prison, ses ennuis et ses travaux manuels, la bien-venue de sa plante, son développement progressif; et Teresa, d'un air curieux et enjoué, le pressait de questions sur chacune de ses découvertes.
Assis entre les deux interlocuteurs, Girhardi, tenant d'une main la main de la fille qui lui était rendue, et de l'autre celle de l'ami qu'il allait quitter, les écoutait et les regardait tour-à-tour avec un sentiment mélangé de joie et de tristesse. Mais parfois les mains du vieillard se rapprochaient l'une de l'autre, et aussi, par le même mouvement, celles de Charney et de Teresa. Alors les deux jeunes gens, émus, embarrassés, s'animaient du regard et se taisaient de la voix. Enfin la jeune fille, sans nulle apparence de pruderie ou d'affectation, dégagea doucement sa main, et, la posant sur l'épaule de son père, y appuyant nonchalamment sa tête, dans une attrayante posture, tourna, en souriant, les yeux vers Charney, pour l'engager à continuer.
Enhardi, entraîné par tant de grâce et d'abandon, celui-ci en vint jusqu'à raconter ses rêves auprès de sa plante. Je l'ai dit, c'étaient là les grands événemcns de sa vie durant sa solitude. Il parla de cette jeune fille naïve et séduisante, dans laquelle Picciola se montrait
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j)ersoiinifiée, et tandis qu'avec chaleur, avec transport, il en esquissait le portrait, la figure de Teresa se dépouillait graduellement de son sourire, et sa poitrii'.e se gonflait en l'écoulant.
Le narjateur se garda bien de nommer le vrai modèle de cette douce image; mais, achevant l'histoire et les malheurs de sa plante, il rappela l'instant où, par ordre du commandant, Picciola mourante allait être arrachée de terre sous ses yeux.
— Pauvre Picciola! s'écria alors Teresa attendrie! oh ! tu m'appartiens aussi à moi, chère petite ! car j'ai contribué à ta délivrance.
Et Charney, transporté de joie, la remercia dans son cœur de cette adoption, qui venait d'établir uiie sainte communauté entre elle et lui.
Certes, Charney eût pour toujours, et bien volontairement, renoncé à la liberté, à la fortune, au monde, si ses jours avaient dû s'écouler ainsi dans une prison, entre Teresa et son père. Cette jeune fille, il l'aimait comme il n'avait jamais aimé. Ce sentiment, jusque alors étranger à son âme, venait d'y pénétrer, à la fois violent et doux, amer et onctueux, tel qu'un fruit acide c|ui parfume la bouche en l'irritant. Il se révélait à lui par les angoisses d'une joie inconnue, par des élancemens de tendresse, qui étreignaient tout ensemble Dieu et les hommes, et la nature entière. Il croyait sentir sa tête, son cœur, sa poitrine, se détendre, s'élargir, pour contenir les espérances, les projets, les sensations qui ui arrivaient en foule.