LIVRE III
mais cap-de-Dious ! je me suis bien gardé de le dire au pauvre vieux : il n'aurait pu en fermer l'œil de la nuit, et le temps lui aurait trop duré, s'il avait su sa fille si près de lui ! Ce matin, elle était levée avant le soleil, et elle est venue avec le jour attendre, au milieu du brouillard, à la porte de la citadelle ; la digne créature du bon Dieu !
— Mais, interrompit Charney, interdit, confondu, n'at-elle point séjourné quelque temps dans le préau, assise sur le banc 1
Et il s'élança vers la fenêtre, plongea un regard du côté de la cour, et se retournant vers Ludovic :
— Elle n'y est plus! dit-il.
— Sans doute, elle n'y est plus, mais elle y a été, répondit celui-ci. Oui, elle est restée là, tandis que j'étais monté près du bon homme pour' le préparer à la visite, car on meurt de joie. La joie, à ce qu'il paraît, ressemble aux liqueurs fortes : une petite taùpette de temps en temps, c'est bien ; mais il ne faut pas vider la gourde d'un seul coup. Maintenant ils sont ensemble, bien contens tous les deux ; et moi, les voyant si remplis d'aise, pcr Bacco ! je me suis senti navré tout-à-coup. J'ai pensé à vous, signor conte, à vous, qui allez demeurer bientôt sans compagnon ; et je suis venu pour que vous vous souveniez que Ludovic vous reste, et Picciola aussi. Elle commence à perdre ses feuilles ; mais c'est l'effet de la saison : il ne faut pas la mépriser pour cela.
Et il sortit, sans attendre la réponse de Charney.
Quant à celui-ci, non encore remis de sa surprise et de son émotion, il cherchait à s'expliquer sa singulière vision, et commençait enfin à penser que la douce image, revêtue par Picciola jeune fille, pourrait bien n'avoir été autre que celle de Teresa, entrevue par lui naguère à la petite fenêtre grillée, et dont, à son insu.
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le souvenir sans doute était venu se retracer dans ses» rêves.
Tandis qu'il se raisoiuiait ainsi, le murmure de deux voix arriva à son oreille, du haut de l'escalier, et il entendit glisser sur les marches, à côté des pas bien connus du vieillard, un pas léger, furtif, à peine efileurant la pierre. Bientôt ce bruit régulier cessa tout-àcoup devant sa porte. Il tressaillit ; mais Girhardi seul parut :
— Elle est ici, dit-il, et elle vous attend près de la plante.
Charney le suivit silencieusement, sans avoir la force d'articuler un mot, et le cœur rempli d'une sorte de gêne plutôt que de plaisir.
Était-ce donc l'embarras de se présenter devant une femme à laquelle il devait tout, et envers laquelle il ne pouvait s'acquitter ? Se souvenait-il de quelle façon, le matin même, il avait accueilli son sourire et son salut 1 Alors que la séparation approchait, sentait-il faillir son courage et sa résignation ? Quoi qu'il en soit de ces causes et de bien d'autres peut-être, quand il se présenta devant elle, à ses manières, à son langage, nul n'eût pu reconnaître le brillant comte de Charney ; l'aisance de l'homme du monde, la fermeté du philosophe, avaient fait place à un balbutiement, à une gaucherie, auxquels Teresa dut sans doute l'apparence de froideur et de circonspection dont elle revêtit ses réponses et son maintien.
Malgré tous les soins que Girhardi se donna pour mettre en rapport l'un vis-à-vis de l'autre sa fille et son ami, l'entretien ne roula d'abord que sur des lieux communs d'espérance et de consolation pour l'avenir. Hevenu de son premier trouble, Charney, sur les traits si calmes de la Turinaise, ne vit qu'indifférence, et se persuada facilement que, dans ses services rendus, elle
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n'avait fait qu'obéir à son caractère aventureux ou aux ordres de son père.
Alors, il en vint à regretter presque de l'avoir vue ; car retrouvait-il encore, en pensant à elle, tout ce charme d'autrefois ? Tandis qu'ils étaient assis tous trois sur le banc. Girhardi en contemplation devant sa fille, et Charney articulant quelques froides paroles sans suite, dans un mouvement »iue fit Teresa vers son père, un large médaillon, suspendu à son cou et caché sous un pli de sa robe, s'en échappa. Charney y put voir, d'un côté, les cheveux blancs du vieillard, de l'autre, une fleur desséchée, précieusement conservée entre la soie et le cristal. C'était la fleur que lui-même lui avait envoyée par Ludovic.
Quoi! cette fleur, elle l'avait gardée, conservée, placée précieusement près des cheveux de son père ! de son p'ère qu'elle adorait ! La fleur de Picciola ne brillait plus sur le front de la jeune fille ; elle reposait sur son cœur ! Cette vue avait changé toutes les dispositions de Charney. Il se reprenait à examiner de nouveau Teresa, comme si elle venait de se métamorphoser devant lui, et qu'il dût découvrir en elle ce qui ne s'y était pas encore montré. Et en effet, son visage, tourné vers son père, s'éclairait d'une double expression de tendresse et de sérénité ; elle était belle alors comme les vierges de Raphaël son*, belles, comme sont belles les âmes aimantes et pures ! Charney suivait lentement du regard ce profil gracieux et animé sur lequel s'harmoniaient si bien la douceur et la force, l'énergie et la timidité ! Depuis si long-temps il n'avait pu contempler «me face humaine, ainsi resplendissante de l'éclat de la jeunesse, de la beauté, de la vertu ! Il s'enivrait de ce spectacle, et après avoir parcouru l'ensemble séduisant du cou, des épaules et de la taille, ses yeux revenaient ardemment se fixer sur le médaillon.
— Vous n'avez donc pas dédaigné mon faible présent 1 murmura-t-il ; et si bas qu'il l'eût murmuré, Teresa se redressa avec vivacité vers lui, et son premier mouvement fut de remettre le bijou en place ; mais en même temps, à son tour, elle examinait le changement survenu sur les traits du comte, et tous deux rougirent à la fois.
— Q.u'as-tu^ mon enfant? demanda Girhardi en la voyant troublée.
— Rien, dit-elle; — et, se reprenant aussitôt, comme ei elle eût craint devant elle-même de nier un sentiment pur et honorable: — C'est ce médaillon... Tenez, mon père, ce sont vos cheveux. — Puis, se tournant vers Charney : — Voyez, monsieur, voici la fleur que j'ai reçue de votre part, et que je garde... que je garderai toujours !
Il y avait dans ses paroles, dans le son de sa voix, dans cet instinct de la pudeur, qui lui inspirait de s'adresser dans son explication aussi bien à son père qu'à l'étranger, tant de franchise et de modestie à la fois, une expression si tendre et si chaste, que Charney en ressentit un ravissement tel qu'il n'en avait jamais éprouvé de pareil.
Le reste de la journée s'écoula ensuite pour eux dans les épanchemens et les effusions d'une amitié qui semblait s'accroître de minute en minute. A part l'attraction secrète qui nous rapproche les uns des autres, l'intimité marche toujours en raison de la mesure de' temps que nous avons à donner à nos affections nouvelles.
Charney et Teresa ne s'étaient jamais parlé avant ce jour; mais ils avaient tant pensé l'un à l'autre, et si peu d'heures leur restaient peut-être ! Aussi, quand Charney, par une considération purement d'étiquette et de savoir-vivre, fit un mouvement pour se retirer, voulant, disait-il, après une si longue absence, laisser le père et la fille tout entiers au bonheur de se revoir :