‹ Picciola (volume 3)Chapitre 7 sur 65 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

Décomposant tout, réduisant tout à ses premiers élémens, par ce même esprit d'analyse, il fut atteint d'une singulière maladie ; maladie affreuse^ plus commune qu'on ne le pense, et qui s'attaque aux superbes pour les humilier. Dans le tissu du drap fin de ses habits, Charney croyait sentir l'odeur infecte de l'animal qui en avait fourni la laine ; sur la soie de ses 'iches tentures, il voyait se promener le ver dégoiitant qui l'avait filée ; sur ses meubles élégan?, ses tapis, ses reliures, ses colifichets de nacre et d'ivoire, il ne voyait que des débris et des dépouilles; la Mort, la Mort enjolivée, fécondée sous la sueur d'un sale artisan !

L'illusion était détruite, l'imagination paralysée.

Il fallait à Charney des émotions cependant. Cet amour incapable de s'arrêter sur un seul objet, il prétendit l'étendre sur un peuple entier. Il devint philanthrope !

Pour être utile à ces hommes qu'il méprisait, de nouveau il se livra à la politique, non plus à la politique spéculative, mais à la politique d'action. Il se fit initier à des sociétés secrètes ; sectaire, il s'efforça de ressentir ce genre de fanatisme qui peut convenir encore aux esprits désillusionnés. Il conspira enfin ! Et contre qui ? Contre la puissance de Bonaparte !

Peut-être cet amour patriotique, cet amour universel qui semblait l'animer, n'était-il au fond que de la haine pour un seul homme, dont la gloire et le bonheur l'importunaient.

L'aristocrate Charney en revenait aux prmcipes d'égalité ; le fier gentilhomme, à qui on avait enlevé son titre de comte, qu'il tenait de ses pères, ne voulait pas qu'on prît impunément celui d'empereur, qu'on ne Douvait tenir que de son énée.

duelle fut cette conspiration ? Peu importe ! Il n'en manquait point à cette époque. Je sais seulement qu'elle couvait de 1803 à 1804 ; mais elle n'eut même pas le loisir d'éclater : la police, providence occulte qui veillait déjà aux destinées du futur empire, l'éventa à temps. On ^le jugea point à propos pour elle de faire du bruit, même celui d'une fusillade à la plaine de Grenelle. Les principaux chefs de la conjuration, surpris, enlevés à domicile, condamnés presque sans jugement, furent séparément distribués dans les prisons, citadelles ou forteresses des quatre-vingt-seize départmens de la France consulaire.

Je me rappelle que traversant les Alpes grecques pour me rendre en Italie, moi, touriste, voyageant à pied, la sacoche sur l'épaule et le bâton ferré à la main, je m'arrêtai pensif à contempler, non loin du col de Rodoretto, un gros torrent, enflé par la fonte des glaciers supérieurs. Le bruit qu'il faisait en roulant, les cascades écumeuses dont son cours était parsemé, les couleurs variées dont ses eaux se montraient teintes, tour à tour jaunes, blanches, noires, témoignant qu'il avait creusé son lit à travers des couches de marne, de calcaire et d'ardoise; les blocs énormes de marbre et de silex qu il avait pu déchausser, mais non arracher du soi, et qui formaient comme autant de cataractes, ajou-

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tant un bruL nouveau à tous ces bruits, des cascades nouvelles à toutes ses autres cascades ; les arbres entiers qu'il chariait sortant à moitié de l'eau, ayant d'un côté leur feuillage agité par le vent, qui soufliait avec force, et de l'autre tourmenté par las flots bondissaris, les fragmens de berges encore couverts de leur verdure, îlots détaches de ses rivages, qui flottaient de même à la surface du torrent, et allaient se briser contre les arbres, comme les arbres se fracassaient en passant contre les blocs de marbre et de silex ; tout ce clapotage, tous ces murmures, tout ce fracas, tous ces spectacles, resserrés entre deux hautes rives escarpées, me tinrent quelque temps en émoi et en méditation. Ce torrent, c'est le Clusone.

Je côtoyai ses bords, et j'arrivai avec lui dans l'une des quatre vallées dites protestantes, en souvenir des anciens Vaudois, réfugiés là jadis. Mon torrent n'avait plus son allure rapide et désordonnée et ses cent voix hurlantes et glapissantes. Il s'était adouci, il avait rejeté ses arbres et ses îlots sur quelque rive aplatie ou dans le fond de quelque anse; ses couleurs s'étaient fondues en une seule, et la vase de son lit ne venait plus obscurcir sa*surface. Coulant encore avec force, mais avec décence, propre, presque coquet, il singeait la petite rivière pour caresser de ses flots les murailles de Fénestreile.

Je vis alors Fénestreile, gros bourg célèbre par l'eau de menthe qu'on y fibrique, et plus encore par les forts qui couronnent les deux montagnes entre lesquelles le bourg est placé. Ces forts, qui communiquent enfeemble par des chemins couverts, avaient été démantelés en partie durant les guerres de la république ; l'nn

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d'eux cependant, reparé, ravitaillé, était devenu prison d'état aussitôt que le Piémont était devenu France.

Eh bien ! c'est là, dans ce fort de Fénestrelle, que fut confiné Charles Véramont, comte de Charney, accusé d'avoir voulu renver^ier le gouvernement régulier et légal de son pays, pou' y substituer un régime de désordre et dé terreur.

Le voici donc séparé des hommes, du plaisir et de la science, ne regrettant ni les uns ni les autres, oubliant, sans trop d'amertume, cet espoir de régénération politique qui un instant sembla ranimer son cœur usé, disant un adieu forcé, mais plein de résignation, à sa fortune, dont toute la pompe n'a pu l'étourdir; à ses amis, qui l'ennuyaient; à ses maîtresses, qui le trompaient; ayant pour demeure, au lieu de soTi vaste et brillant hôtel, une chambre triste et nue ; pour unique valet, son geôlier ; et renfermé seul avec sa pensée désolante.

Que lui importent à lui la tristesse et la nudité de sa chambre! L'indispensable néces:>aire s'y trouve, et il est las du superflu. Son geôlier même lui parait supportable. Sa pensée seule lui pèse.

Cependant, quelle autre distraction- lui reste? Aucune. Du moins, il n'en voit point alors de possible.

Toute correspondance avec l'extérieur lui est interdite. Il ne posséda et ne peut posséder ni livres, ni plumes, ni papier. Ainsi l'exige la discipline de la prison. Ce n'eût point été là une privation pour lui autrefois, quand il ne songeait qu'à se dérober au mal scientifique dont il était obsédé. Aujourd'hui, un livre lui eût donné un ami à consulte • ou un adversaire à combat re. Privé d'^ tout, séques p du monde, il fal'ut

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