LIVRE I. an
bien se réconcilier avec soi-même, vivre avec son ennemi, avec sa pensée.
O qu'elle était acre et accablante cette pensée qui sans cesse l'eatrotenait de sa position désespérée ! qu'elle était froide et lourde pour lui, pour lui (jue la nature avait d'abord comblé de ses dons, que la société avait entouré dès sa naissance de ses faveurs et de ses privilèges: lui, aujourd'hui captif et misérable; lui, qui a tant besoin de protection et de secours, et qui ne croit ni à Dieu ni à la pitié des homrnes !
Il essaie encore de se débarrasser de^cette pensée qui le glace, qui le brîile quand il la laisse se débattre ë"nfermée dans ses rêveries. De nouveau, il veut vivre avec le monde du dehors, dans le monde matériel. Mais qu'il se montre rétréci devant son regard ce monde ! Jugez-eu.
Le logement occupé par le comte de Charney est à r arrière-partie de la citadelle, dans un petit bâtiment élevé sur les débris d'une ancienne et forte construction qui tenait autrefois aux ouvrages de défense de la place, mais que le développement des nouveaux travaux do fortifications a rendue inutile.
Quatre murs nouvellement bl.uichis à la chaux, et <)ui ne lui permettent même plus de retrouver les traces de ceux qui avant lui ont habité ce lieu de désolation , une table, iur laquelle il ne peut que manger ; une chaise, dont la poignante unité semble l'avertir que jamais un être humain ne viendra Là, s'asseoir près de lui; un coffre pour son linge et ses vêtemens; un petit buffet de bois blanc peint, à moitié vermoulu, avec lequel contraste singulièrement un riche nécessaire en tcajou, placé dessus, et damasquiné d'argent sur toutes
ÔG PICCIOI.A.
ses faces (c'est la seule part qu'on lui ait lassée de sa splendeur passée); un lit étroit, mais assez propre; une paire de rideaux de toile bleue, qui pendent à sa fenêtre comme un objet de luxe dérisoire, comme une raillerie amère ; car, vu l'épaisseur de ses barreaux, et le haut mur s'élevant à dix pieds en face, il ne doit craindre n' les regards curieux, ni l'importunité des rayons trop ardens du soleil : tel est l'ameublement de sa chambre.
Au-dessus de lui, une autre chambre pareille à la sienne, mais vide, inoccupée; car il n'a point de compagnons dans cette partie détachée de la forteresse.
Le reste de son univers se borne à un escalier de pierre court et massif, tournant brusquement en spirale pour aboutir à une petite cour pavée, enfoncée dans un des anciens fossés de la citadelle. C'est là le lieu de promenade où, deux heures par jour, il va prendre autant d'exercice et jouir d'aiitant de liberté que le permet le régime prescrit pur le commandant.
De là le prisonnier peut apercevoir la sommité des montagnes et les vapeurs de la plaine ; car les constructions de la forteresse, s'abaissant tout-à-coup à l'orient da préau, y laissent pénétrer l'air et le soleil. Mais une fois enfermé dans sa chambre, un horizon de maçonnerie frappe seul ses regards, au milieu de cette nature pittoresque et sublime qui l'entoure. A sa droite s'élèvent les coteaux enchantés de Saluées ; à sa gauche se développent les dernières ondulations des vallées d'Anste et les rives de la Chiara; il a devant lui les plaines merveilleuses de Turin; derrière lui les Alpes, qui grandissent, s'échelonnent, parées de rochers, de forêts et d'abîmes, du mont Genèvre au mont
LIVRF. I. 57
Cenis ; et il ne \ )it rien, rien qu'un ciel brumeux suspendu sur sa tête dans un cadre de pierres, rien que les payés de sa cour et le grillage de su prison, rien que cette haute muraille qui lui fait face, et dont l'uniformité fatigante n'est interrompue que, vers son extrémité, par une petite fenêtre carrée, oij de temps en temps lui est apparue à travers les barreaux une figure triste et refrognée.
Voilà le monde circonscrit où désormais il lui faut chercher ses distractions et trouver ses joies!
Il s'évertua l'esprit pour y réussir. Il crayonna, il charbonna les murs de sa chambre de chiffres et de dates qui lui rappelaient les événemens heureux de sa jeunesse ; mais qu'ils étaient en petit nombre ! Il sortait de ces souvenirs le cœur plus affaissé.
Puis son démon fatal, sa pensée, revint avec ses convictions désolantes, et il les formula en sentences terribles, qu'il inscrivit aussi sur son mur, près des souvenirs sacrés de sa mère et de sa sœur !
Voulant triompher enfin de sa pensée maladive et de son oisiveté pesante, il tâcha de se façonner aux choses frivoles et puériles ; il courut de lui-même au-devant de cet abrutissement que donne le long séjour des prisons : il s'y plongea, il s'y vautra avec transport.
Il parfila du linge et de la soie, le savant !
Il fit des chalumeaux de paille, il construisit des vaisseaux pavoises avec des coquilles de noix, le philosophe !
Il fabriqua des sifflets, des coffrets ciselés et des paniers à claire-voie, avec des noyaux, l'homme de génie ! des chaînes et des instrumens sonores avec l'élastique ie ses bretelles !
5S l'TCClOl.A.
Puis il s'admira dans ses œuvres, puis, bientôt après, le dégoût le prit, et il foula tout aux pieds !
Pour varier ses occupations, il sculpta sur sa table mille dessins bizarres. Jamais écolier ne découpa son pupitre, ne le chargea d'arabesques, en relief et en intaille, avec plus de patience et d'adresse. Le pour-tour de l'église de Caudebec, la chaire et les palmiers de Sainte-Gadue, à Bruxelles, ne sont pas décorés d'une, plus grande profusion de figures sur bois. C'étaient des maisons sur des maisons, des poissons sur des arbres, des hommes plus hauts que des clochers, des bateaux sur les toits, des voitures en pleine eau, des pyramids naines et des mouches gigantesques. Tout cela horizontal, vertical, oblique, sens-dessus-dessous, pêle-mêle, tête-bêche, véritable chaos hiéroglyphique, dans lequel parfois il s'efforçait à chercher un sens symbolique, une suite, une action ; car celui qui croyait tant à la puissance du hasard, pouvait bien espérer trouver un poème complet sur les découpures de sa table, comme un dessin de Raphaël sur les veines bigarrées du buis de sa tabatière.
Il s'ingénia ainsi à multiplier des difficultés à vaincre, des problèmes à résoudre, des énigmes à deviner ; et l'ennui, le formidable ennui, vint le surprendre encore au milieu de toutes ces graves occupations !
Cet homme dont la figure s'était montrée à l'extrémité de la grande muraille eût pu lui fournir des distractions plus réelles peut-être; mais il semblait éviter son regard, se retirant de ses barreaux aussitôt que le comte paraissait vouloir l'examiner avec quelque attention. Charney le prit tout d'abord en haine. Il avait si bonne opinion de l'espèce, qu'il ne lui fallut pas plus