‹ Picciola (volume 4)Chapitre 102 sur 129 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

celui-là, de le défendre contre le tentateur; ainsi du reste ; et sa dévotion devenait un polythéisme impur, et sa montagne d'Oroppa un Olympe, où Dieu seul n'avait pas sa place.

S'imposant les privations et les pénitences les plus rudes, il jeûnait, il se macérait, restait parfois jusqu'à trois jours sans prendre de nourriture,etil tombait dans des faiblesses honorées par lui du nom d'extases. Il avait des visions , des révélations ; comme certains quiétistes , à force de dompter sa nature matérielle, il croyait être parvenu à rendre son âme visible, et il conversait avec elle, et sa santé se détruisait, sa raison se perdait ; il était fou !

Un jour, il entendit une voix, venue d'en haut, lui ordonner d'aller convertir des Vaudois hérétiques, dont quelques débris existaient encore, non loin de lui, dans le Valais. Il se mit en route, traversa les pays arrosés par la Sesia, atteignit' au sommet des grandes Alpes, du côté du mont Rosa ; mais soudainement enfermé par l'hiver au milieu d'une peuplade de pâtres, il lui fallut passer plusieurs mois abrité sous le vaste toit d'un chalet ; car les neiges amoncelées avaient obstrué tous les passages.

Ce chalet, appelé dans le pays las strahlas, ou les étables, était un carré long de cinq cents pieds d'étendue, ouvert seulement du côté du sud, et fermé, calfeutré, dans ses autres parties, de fortes planches de sapin, liées entre elles par des gommes, des résines, des mousses et des lichens. Dans la saison rigoureuse, hommes, femmes, enfans, troupeaux, tout

s'y réunissait sous le sceptre du plus ancien de la peuplade. Au centre de l'habitation , un foyer sans cesse alimenté y faisait bouillir à grands flots une énorme chaudière où, tour à tour, et parfois ensemble , s'apprêtaient pour la communauté , les légumes secs, le lard, le mouton, les quartiers de chamois et les côtelettes de marmottes, qu'on accompagnait, durant les repas, d'un pain de châtaignes, et, en guise de vin, d'une liqueur aigre-douce composée de busserolles et d'airelles fermentées.

Là, des occupations nombreuses, le soin des troupeaux et des enfans, les fromages à préparer, le chanvre à filer, des instrumens aratoires à fabriquer, pour forcer plus tard , durand le rapide été de ces climats, les rochers à produire , les vétemens de peau de mouton, les paniers d'écorces, les petits meubles élégans de bois de mélèse et de sycomore, destinés à la ville, tenaient en éveil toute la population du chalet, population laborieuse et enjouée, qui mêlait ses rires et ses chansons au bruit des haches, des roues et des marteaux. Là le travail semblait doux ; l'étude et la prière étaient réputées devoirs et plaisirs. On y chantait de saints cantiques avec des voix harmonieuses et exercées ; les plus vieux y enseignaient aux plus jeunes la connaissance des livres et du calcul, aux mieux disposés la musique et même un peu de latin ; car la civilisation des Hautes-Alpes , comme sa végétation, se conserve sous la neige, du moins parmi ces peuplades, et il n'est pas rare de voir, au retour des premières chaleurs, descendre de ces éta-

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