LIVRE III
le plus élevé de ces montagnes, une petite vallée, s'enfonçant tout-à-coup, sombre, noire, couverte de vapeurs, hérissée de rochers, bordée de précipices, semble de loin répondre à la description que Virgile et Dante nous font des bouches de l'enfer. Mais à mesure qu'on s'en approche, les rochers se montrent parés d'une belle verdure, plaisante à la vue, les précipices offrent des versans en pente douce, où des arbustes fleuris s'échelonnent en petites collines charmantes, couvertes de bosquets naturels, et la vapeur, changeant de nuance aux rayons du soleil, tour à tour blanche, rose, violacée, finit par s'évanouir tout-àfait. Alors on aperçoit, au fond de la jolie vallée, un lac de cinq cents pas de largeur, alimenté par des sources, et d'où sort, en murmurant, la petite rivière d'Oroppa, qui va, à quelque distance de là, ceindre un des mamelons de la chaîne, au sommet duquel s'élève une église consacrée à grands frais à la vierge Marie par la piété des peuples. Cette église est la plus célèbre du pays.
Si l'on en croit la légende, saint Eusèbe, à son retour de la Syrie, déposa dans cet endroit isolé la statue en bois de la Vierge, sculptée par saint Lue l'évangéliste, et qu'il voulait soustraire aux profanations des ariens.
Eh bien 1 dans cette petite vallée, sur la pointe de ces rochers, sur les versans de ces précipices, sur les bords de ce lac et de cette rivière, sur cette montagne, dans cette église, au pied de cette statue, Giacomo Girhardi passa encore cinq années de sa vie.
208 WCCIOLA.
oubliant le monde entier, ses amis, sa famille, sa femme, sa mère, pour la Vierge d'Oroppa I
Ignorant que la crédulité n'est pas la croyance, que la superstition mène à l'idolâtrie, et que tous les excès éloignent de Dieu, ce n'était pas la Marie céleste, la mère du Christ qu'il adorait, c'était sa Vierge à lui ! sa Vierge de la montagne I Ses jours et ses nuits s'écoulaient à prier, à pleurer devant elle , sur des fautes imaginaires, car son cœur était celui d'un enfant. En vain, son parent, le bon curé, s' alarmant de plus en plus de cette trop vive ferveur, cherchait à le ramener à la raison, rien n'y faisait. En vain, pour le distraire de cette ardente et dangereuse préoccupation, il lui proposa de visiter d'autres lieux où la Vierge était honorée : qu'importaient à Giacomo Notre-Dame de Lorette et Sainte-Marie de Bologne ou de Milan ? ce n'était que l'objet matériel, l'image , ce morceau de bois noir et vermoulu , qu'il adorait, et non la sainte femme représentée là si indignement I
Ce sentiment d'exaltation ne perdit de sa profondeur que pour gagner en étendue.
La Vierge d'Oroppa avait autour d'elle son cortège de saints et de saintes.
Sur eux Giacomo avait distribué tous les pouvoirs célestes, toutes les attributions de la divinité. A l'un, il demandait de dissiper les nuages chargés de grêle, qui parfois, des hauteurs du Monte-Mucrone, descendaient sur sa montagne ; à l'autre, d'adoucir les regrets de sa mère ou de soutenir sa femme dans ses épreuves ; à celui-ci , de veiller sur son sommeil ; à