‹ Picciola (volume 4)Chapitre 15 sur 129 · DANS LES PRISONS D'ÉTAT. XXXIII · texte numérisé non relu

DANS LES PRISONS D'ÉTAT. XXXIII

son comme une voix du ciel. Il les avait écrits avec un cure-dent et une encre faite de suie dans de l'eau sucrée et du vinaigre, sur des papiers qui servaient à envelopper du sucre et du chocolat. « J'ai reçu le Mémoire de l'infortuné La Chalotais, dit Voltaire dans une de ses lettres. Malheur à toute âme sensible qui ne sent pas le frémissement de la fièvre en le lisant ! Son cure-dent grave pour l'immortalité!... »

Quand Louis XVI monta sur le trône, Taspect des prisons changea tout-à-coup , et bientôt le vertueux Malesherbes fit pénétrer les rayons de la justice et de l'humanité dans les plus profonds souterrains de la Bastille, qu'ébranlait déjà un cri unanime de malédiction. Sous le ministère de Malesherbes, ]Mirabeau, qui avait fait son apprentissage de prisonnier dans la citadelle de l'île de Rhé, au château d'If et au fort de Joux, entra au donjon de Vincennespour une détention de quarantedeux mois. Mirabeau consacra, pour ainsi dire, le temps de cette détention à sa maîtresse, madame de Monier, enfermée aussi dans un couvent : il correspondait librement avec Sophie, par l'entremise du lieutenant de police Lenoir, qui avait consenti à faire passer les lettres des deux amans, pourvu qu'elles retournassent en dépôt à son secrétariat. Ce piquant échange de lettres d'amour ne sulTisait pas à l'inquiète et dévorante activité de Mirabeau, qui noircissait une immense quantité de

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papier qu'on lui fournissait à discrétion, ainsi que des livres : il traduisait TibuUe et les Baisers de Jean second ; il écrivait des romans et des poésies erotiques ; il improvisait son éloquent plaidoyer contre les lettres de cachet et les prisons d'état. Ces occupations littéraires n'étaient au fond que des alimens destinés à éteindre les appétits immodérés d'un tempérament de feu : au milieu de ses lectures et de ses commentaires de la Bible, c'était toujours Sophie qu'il couvrait de baisers en approchant de ses lèvres les tresses de cheveux qu'elle lui envoyait : c'était Sophie enfin qui jour et nuit remplissait sa prison.

Elles n'étaient plus, ces horribles prisons de Constantin de Renneville et de Latude, quoique la Bastille fût encore debout. Lorsqu'elle tomba soiis les coups des haines populaires amassées depuis quatre siècles, on n'eut pas le loisir d'écouter les lugubres révélations qui sortaient de ces ruines, et le public, qui avait fait une sorte d'ovation à Latude, prêta l'oreille à peine au récit de trente-neuf ans de captivité que voulut lui raconter Le Prevotde Beaumont. La révolution, qui commençait, préparait des prisons moins effrayantes et plus tyranniques, des captivités moins longues et plus atroces. Louis XVI, prisonnier au Temple, en sortit bientôt pour marcher à la guillotine; Madame Elisabeth tricotait en attendant son arrêt de mort, et le jeune dau-

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phin, portant déjà des germes de mort dans son sein, tandis que l'infâme Simon tuait chez lui le moral, le fiis de Louis XVI détachait les carreaux de sa chambre pour en faire des petits palets!

Les prisons révolutionnaires avaient une physionomie toute particulière : on y était presque libre, si ce n'est qu'on n'avait guère de délivrance à espérer que de l'échafaud. Cette réunion de personnes distinguées par leur naissance, leur éducation et leur rang social, conservait fidèlement sous les verroux toutes les traditions de la haute société élégante et spirituelle qui devait disparaître avec ses derniers représentans. Les femmes faisaient de la toilette ; les hommes devenaient amoureux et rivaux. Il y avait des poètes qui rimaient, des peintres qui peignaient, des musiciens qui chantaient, des militaires qui combinaient des plans de campagne. 01a douce vie qu'on eût menée au Luxembourg, à Saint- Lazare, à l'Abbaye et au Châtelet, si le tribunal de sang n'avaitpas réclamé chaque jour sa provision de victimes! Roucher, l'auteur du poème des Mois, quoique incarcéré à Sainte-Pélagie, continuait l'éducation de ses enfans par correspondance, poursuivait l'achèvement de ses ouvrages commencés, traduisait Virgile en vers et classait un herbier avec les plantes que sa filie lui choisissait au jardin du Muséuin. Ces fleurs, ces feuillages, apportaient comme un parfum de liberté dans sa pri-

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son. Il contemplait mélancoliquement cette espèce de tribut que la nature envoyait à son poète prisonnier, et ses pensées tombaient d'elles-mêmes dans le moule du vers.

O vous, en qui la nature déploie Le jeu brillant des plus riches couleurs , Dans les ennuis où mon âme est en proie , A mon secours quelle main vous envoie , Etres charmans, fraîches et tendres fleurs?

L'aimable aspect des branchages fleuris

Vient éclairer ma noire solitude :

Ma fille a su dans sa sollicitude

M'environner de ces rameaux chéris.

Sa piété naïve , ingénieuse ,

A trouvé l'art de corriger mon sort ;

Ces beaux asters à tête radieuse

Et cette indule à taille ambitieuse

Vont sous mes doigts triompher de la mort.

Oh ! quand ces fleurs orneront le parterre

Que la science ouvre aux plants desséchés ,

Oh! puisse alors ma fille solitaire

Sur ces rameaux bienfaiteurs de son père

Tenir parfois ses regards attachés!

Puis, les baignant de ses pieuses larmes,

Leur dire : « Vous, qu'en ma jeune saison

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