DANS LES PRISONS D ETAT. XXXIX
thèque à l'aide de ses souvenirs; Sylvio Pellico, en méditant sur les secrets de la création et de la Providence, nourrissait des fourmis et approvisionnait une araignée. Heureux s'ils avaient eu l'un et l'autre à leur disposition la fleur miraculeuse du prisonnier de Fénestrelle !
Paul L. Jacob, hibUophiie,
;3t Mabam VIRGINIE ANGELOT,
Je viens de relire mon œuvre, et je tremble en vous l'offrant. Cependant , qui mieux que vous peut l'apprécier?
Vous n'aimez ni les gros romans , ni les longs drames.
Mon livre n'est ni un drame, ni un roman.
L'histoire que je vais vous conter, madame, est simple, tellement simple, que jamais plume peutêtre n'aborda un sujet plus audacieusement restreint! Mon héroïne est si peu de chose! Non quo
je veuille d'avance, en cas d'insuccès, en rejeter la faute sur elle ! Dieu m'en garde ! Si Taction de cet ouvrage est peu apparente, la pensée n'en est pas dépourvue de grandeur, le but en est élevé, et si je ne l'atteins pas, c'est que les forces m'auront manqué. J'attache du «prix pourtant à sa réussite, car j'y ai déposé des convictions profondes ; et, par un sentiment de bienveillance plutôt que de vanité, j'aime à croire que si la foule des liseurs vulgaires le rejette et le dédaigne , pour quelques-uns , du moins, il ne sera pas sans charme, pour quelques autres sans utilité.
La vérité des faits est-elle pour vous de quelque valeur? Ici je la certifie et vous l'offre en compensation de ce que vous regretterez peut-être de ne pas trouver suffisamment dans ce volume.
Vous vous rappelez cette bonne et gracieuse femme, morte depuis quelques mois seulement, la comtesse de Charney, dont le regard, quoique voilé par une pensée de deuil, vous frappa, tant il portait une double et céleste empreinte.
Ce regard si candide, si doux, qui vous caressait en vous parcourant, qui vous dilatait le cœur en s'arrêtant sur vous, et dont oq se détournait malgré soi-même, pour le recheiciier bientôt ; ce
regard, d'abord presque timide comme celui d'une jeune fille, vous l'avez vu ensuite briller, s'animer, jeter des flammes, et trahir tout-à-coup des sentimens de force, d'énergie et de dévouement. Eh bien! ce regard, c'était toute la femme! Cette femme, c'était le mélange incroyable de la douceur et de l'audace, de la faiblesse des sens et de la résolution de l'âme ; c'était une lionne terrible, qu'un enfant apaisait d'un mot; c'était une colombe craintive , capable de porter la foudre sans trembler, s'il se fût agi de la défense de ses amours, — de ses amours de mère s'entend î
Telle je l'ai connue, telle d'autres l'avaient connue long-temps avant moi, alors que son âme ne s'exaltait que dans son culte de fille, puis d'épouse. C'est avec un plaisir bien vif que je vous entretiens ici de cette noble créature : les occasions seront trop rares où je pourrai vous en parler encore. Elle n'est pas l'héroïne principale de cette histoire.
Dans l'unique visite que vous lui fîtes à Belleville, où elle s'était fixée pour toujours, car le tombeau de son mari est là (et le sien aussi maintenant), plusieurs choses semblèrent vous étonner. Ce fut d'abord la présence d'un vieux domestique, à cheveux blancs, assis auprès d'elle à table. Vous
parûtes surtout vous stupéfier en entendant ce domestique, aux gestes brusques, aux manières communes, même pour des gens de cette classe, tutoyer la fille de la comtesse, et la jeune femme, élégante et parée, belle comme sa mère l'avait été, répondre au vieillard avec déférence et respect, avec amitié même, en l'interpellant du titre de parrain : en effet, elle est sa filleule. Puis, peut-être il vous souvient d'une fleur desséchée, effacée de couleurs, enfermée dans un riche médaillon, et, lorsque vous l'interrogeâtes sur cette relique, de l'expression douloureuse qu'exprima la figure de la pauvre veuve? Elle laissa même, je crois, votre demande sans réponse : c'est que cela eût exigé du temps, et ûe pouvait s'adresser à un indifférent.
Celte réponse, je vais vous la faire aujourd'hui.
Honoré de l'affection de cette excellente femme, plus d'une fois, en face de ce médaillon, assis entre elle et son vieux serviteur, j'ai entendu, de l'un et de l'autre, sur cette fleur fanée, des récits longs et détaillés, qui m'ont ému vivement. J'ai long-temps gardé entre mes mains les manuscrits du comte, sa correspondance et le double journal de sa prison , sur toile et sur papier : pièces justificatives et documens historiques ne m'ont pas manqué.
Ces récits, je les ai retenus précieusement dans ma mémoire ; ces manuscrits , je les ai compulsés attentivement; cette correspondance, j'en ai extrait des fragmens précieux; ce journal, j'y ai puisé mes inspirations, et si je parviens à faire passer dans votre âme le sentiment dont je fus saisi moimême en présence de tous ces souvenirs du captif, c'est à tort que j'aurai tremblé pour la destinée de ce livre.
Encore un mot.' J'ai conservé à mon héros son titre de comte , dans un temps où les dénominations nobiliaires avaient cessé d'avoir cours; c'est que toujours on me le désignait ainsi, soit en français, soit en italien. Dans ma mémoire, son nom était invariablement cloué à son titre : titre et nom, j'ai tout laissé aller au courant de la plume.
Vous voilà avertie, madame. Ne demandez donc pas à ce livre des événemens de haute importance, ni même un récit attrayant sur quelque aventure amoureuse. J'ai parlé d'utilité, et à qui un récit d'amour peut-il être utile? Dans ce doux savoir surtout, pratique vaut mieux que théorie, et chacun a besoin de sa propre expérience : cette expérience, on court joyeusement au-devant d'elle pour l'acquérir, et on ne se soucie guère de la trouver
toute faite dans des livres. Les vieillards, devenus moralistes par nécessité, auront beau s'écrier : — Évitez cet écueil, sur lequel nous nous sommes brisés autrefois ! les jeunes gens répondront : — Cette mer que vous avez bravée, nous voulons la braver à notre tour, et nous réclamons notre droit de naufrage.
Il y a cependant encore de Tamour dans ce que je vais vous conter ; mais il ne s*agit ici, avant tout, que de Tamour d*un homme pour... Yous le diraije ?. . . Non ; lisez, et vous saurez.