‹ Picciola (volume 4)Chapitre 22 sur 129 · LIVRE I. Î · texte numérisé non relu

LIVRE I. Î

non-savoir lui était interdit. Les portes de cet Eden se trouvaient fermées à jamais derrière lui.

La raison lui semblait fausse ; le plaisir lui semblait menteur.

Le bruit des fêtes le fatiguait ; la retraite et le silence lui étaient pénibles.

En compagnie , il s'ennuyait des autres ; seul , il s*ennuyait de lui-même.

Une profonde tristesse le saisit.

L'analyse philosophique , malgré tous ses efforts pour f écarter, dominait toujours sa pensée , et se mêlant à ses regards , ternissait , rapetissait , éteignait les plaisirs et le luxe au milieu desquels il vivait. Les éloges de ses amis, les baisers de ses maîtresses, n'étaient plus pour lui que la monnaie courante avec laquelle on payait la part que l'on prenait de sa fortune , et ne témoignaient que de la nécessité de vivre à ses dépens l

Décomposant tout, réduisant tout à ses premiers élémens , par ce même esprit d'analyse, il fut atteint d'une singulière maladie; maladie affreuse, plus commune qu'on ne le pense , et qui s'attaque aux superbes pour les humilier. Dans le tissu du drap fin de ses habits, Gharney croyait sentir l'odeur infecte de l'animal qui en avait fourni la laine ; sur la soie de ses riches tentures, il voyait se promener le ver dégoûtant qui l'avait filée ; sur ses meubles élégans , ses tapis , ses reliures , ses colifichets de nacre et d'ivoire , il ne voyait que des débris et des dépouilles; la Mort, la Mort enjolivée , fécondée sous la sueur d'un sale artisan 1

L'illosion était détruite , l'imagination paralysée.

Il fallait à Charney des émotions cependant. Cet amour incapable de s'arrêter sur un seul objet , il prétendit l'étendre sur un peuple entier. Il devint philanthrope 1

Pour être utile à ces hommes qu'il méprisait , de nouveau il se livra à la politique , non plus à la politique spéculative , mais à la politique d'action. Il se fit initier à des sociétés secrètes ; sectaire , il s'efforça de ressentir ce genre de fanatisme qui peut convenir encore aux esprits désillusionnés. Il conspira enfin 1 Et contre qui ? Contre la puissance de Bonaparte 1

Peut-être cet amour patriotique , cet amour universel qui semblait l'animer, n'était-il au fond qu8 de la haine pour un seul homme, dont la gloire et le bonheur l'importunaient.

L'aristocrate Charney en revenait aux principes d'égalité ; le fier gentilhomme , à qui on avait enlevé son titre de comte , qu'il tenait de ses pères , ne voulait pas qu'on prît impunément celui d'empereur, qu'on ne pouvait tenir que de son épée.

Quelle fut cette conspiration? Peu importe I II n'en manquait point à cette époque. Je sais seulement qu'elle couvait de 1803 à 180i ; mais elle n'eut même pas le loisir d'éclater : la police , providence occulte qui veillait déjà aux destinées du futur empire , l'éventa à temps. On ne jugea point à propos pour elle de faire du bruit, même celui d'une fusillade à la plaine de Grenelle. Les principaux chefs de la conjuration, surpris, enlevés à domicile, condamnés

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