LIVRE I
des montagnes et les vapeurs de la plaine; car les constructions de la forteresse , s'abaissant tout-àcoup à l'orient du préau, y laissent pénétrer l'air et le soleil. Mais une fois enfermé dans sa chambre , un horizon de maçonnerie frappe seul ses regards, au milieu de cette nature pittoresque et sublime qui l'entoure. A sa droite s'élèvent les coteaux enchantés de Saluées; à sa gauche se développent les dernières ondulations des vallées d'Aoste et les rives de la Chiara ; il a devant lui les plaines merveilleuses de Turin ; derrière lui les Alpes, qui grandissent, s'échelonnent, parées de rochers, de forêts et d'abîmes, du mont Genèvre au mont Cenis; et il ne voit rien, rien qu'un ciel brumeux suspendu sur sa tête dans un cadre de pierres, rien que les pavés de sa cour et le grillage de sa prison, rien que cette haute muraille qui lui fait face, et dont l'uniformité fatigante n'est interrompue que vers son extrémité, par une petite fenêtre carrée, oii de temps en temps lui est apparue à travers les barreaux une figure triste et refrognée.
Voilà le monde circonscrit où désormais il lui faut chercher ses distractions et trouver ses joies !
Il s'évertua l'esprit pour y réussir. Il crayonna, il charbonna les murs de sa chambre de chiffres et de dates qui lui rappelaient les événemens heureux de sa jeunesse ; mais qu'ils étaient en petit nombre 1 II sortait de ces souvenirs le cœur plus affaissé.
Puis son démon fatal, sa pensée revint avec ses convictions désolantes, et il les formula en senten-
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ces terribles, qu'il inscrivit aussi sur son mur, pr'*s des souvenirs sacrés de sa mère et de sa sœur I
Voulant triompher enfin de sa pensée maladive et de son oisiveté pesante, il tâcha de se façonner aux choses frivoles et puériles; il courut de lui-même au-devant de cet abrutissement que donne le long séjour des prisons : il s'y plongea, il s'y vautra avec transport. Il parfila du linge et delà soie, le savant! Il fit des chalumeaux de paille, il construisit des vaisseaux pavoises avec des coquilles de noix, le philosophe !
Il fabriqua des sifflets, des coffrets ciselés et des paniers à claire-voie, avec des noyaux, l'homme de génie ! des chaînes et des instrumens sonores avec l'élastique de ses bretelles!
Puis il s'admira dans ses œuvres; puis, bientôt après, le dégoût le prit, et il foula tout aux pieds 1
Pour varier ses occupations, il sculpta sur sa table mille dessins bizarres. Jamais écolier ne découpa son pupitre, ne le chargea d'arabesques, en relief et en intaille, avec plus de patience et d'adresse. Le pourtour de l'église de Caudebec, la chaire et les palmiers de Sainte-Gudule, à Bruxelles, ne sont pas décorés d'une plus grande profusion de figures sur bois. C'étaient des maisons sur des maisons, des poissons sur des arbres, des hommes plus hauts que des clochers, des bateaux sur les toits, des voitures en pleine eau, des pyramides naines et des mouches gigantesques. Tout cela horizontal, vertical, oblique, sensdessus -dessous, pêle-mêle, tête -bêche, véritable