LIVRE I
chaos hiéroglyphique, dans lequel parfois il s'efforçait à chercher un sens symbolique, une suite, une action ; car celui qui croyait tant à la puissance du hasard, pouvait bien espérer trouver un poème complet sur les découpures de sa table, comme un dessin de Raphaël sur les veines bigarrées du buis de sa tabatière.
Il s'ingénia ainsi à multiplier des difficultés à vaincre, des problèmes à résoudre, des énigmes à deviner ; et l'ennui, le formidable ennui , vint le surprendre encore au milieu de toutes ces graves occupations 1
Cet homme dont la figure s'était montrée à l'extrémité de la grande muraille eût pu lui fournir des distractions plus réelles peut-être ; mais il semblait éviter son regard, se retirant de ses barreaux aussitôt que le comte paraissait vouloir l'examiner avec quelque attention. Charney le prit tout d'abord en haine. Il avait si bonne opinion de l'espèce, qu'il ne lui fallut pas plus que ce mouvement de retraite pour lui donner à penser que l'inconnu était un espion chargé de le surveiller jusque dans les loisirs de sa prison, ou un ancien ennemi jouissant de sa misère et de son abaissement.
Quand il interrogea le geôlier là-dessus, celui-ci dut le détromper.
— C'est un Italien, lui dit-il, bon enfant, bon chrétien, car je le trouve souvent en prières.
Charney haussa les épaules.
— Et pourquoi est-il ici? lui demanda-t-il.
— Il a voulu assassiner l'empereur!
— Est-ce donc un patriote ?
— Patriote? oh 1 non ; mais le pauvre homme avait un fils et une fille, et il n'a plus qu'une fille; et son fils est mort en Allemagne... Un boulet lui a cassé une dent. Povero figliuolo !
— Alors c'était un transport d'égoïsmel murmura Charney
— Tête-bleue! vous n'êtes pas père, si^^nor conte? ajouta le geôlier. Si mon petit Antonio, qui tette encore, devait être sevré au profit de l'empire, qui a dans ce moment le même âge que lui, à peu près... Cristo santo! Mais silence, je ne veux loger à Fénestrelle qu'avec des clefs à ma ceinture et sous mon chevet.
— Et quelles sont aujourd'hui les occupations de ce hardi conspirateur?
— Il attrape des mouches, dit le geôlier avec un regard demi-railleur.
Charney ne le détesta plus ; il le méprisa.
— C'est donc un fou ! s'écria-t-il.
— Perche pazzo, signor conte? Plus nouveau que lui au logis, vous êtes déjà devenu un maestro dans Tartde la sculpture sur bois. Pazienza!
Malgré l'ironie qu'exprimaient ces derniers mots, Charney reprit ses travaux manuels, l'explication de ses hiéroglyphes, remèdes toujours impuissans contre le mal dont il était tourmenté. Dans ces puérilités, dans ces ennuis, passa tout un hiver.
• Heureusement pour lui, un nouveau sujet de distraction allait bientôt venir à son aide.
Un jour, à l'heure prescrite, Charney respirait l'air de la forteresse, la tête baissée, les bras croisés derrière le dos, marchant pas à pas, lentement, doucement, comme pour agrandir l'étroite carrière qu'il lui était permis de parcourir.
Le printemps s'annonçait ; un air plus doux dilatait ses poumons, et vivre libre, maître du terrain et de l'espace, lui semblait bien désirable alors. Il comptait un à un les pavés de sa petite cour, sans doute pour vérifier l'exactitude de ses anciens calculs, car il n'était pas à les nombrer pour la première fois , qi^and il aperçut, là, devant lui, sous ses yeux, un faible monticule de terre légèrement soulevé entre deux pavés , et divisé béant à son sommet.
Il s'arrête, et le cœur lui bat sans qu'il puisse s'en s'en rendre compte. Mais tout est espoir ou crainte pour un captit ! Dans les objets les plus indifférens, dans l'événement le plus minime, ircherche une cause merveilleuse qui lui parle de délivrance.
Peut-être ce faible dérangement à la surface est-il produit par un grand travail dans l'intérieur de la terre! Des conduits souterrains existent sous ce sol qui va s'effondrer, et lui livrer un passage à travers les champs et les montagnes ! Peut-être ses amis ou ses complices d'autrefois emploient la sape et la mine pour arriver jusqu'à lui, et le rendre à la vie et à la liberté 1
11 écoute, attentif, et croit entendre au-dessous de lui un bruit sourd et prolongé ; il relève la tête, et l'air ébranlé lui apporte les tintemens rapides du tocsin. Le roulement des tambours se répète le long des remparts, comme un signal de guerre. îl tressaille, et porte à son front, mouillé de sueur, une main con- Yulsive.
Va-t-il donc être libre! la France a-t-elle changé de maître !
Ce rêve ne fut qu'un éclair. La réflexion tua l'illusion. 11 n'a plus de complices et n'eut jamais d'amis ! Il écoute encore; les mêmes bruits frappent sou oreille, mais en lui apportant d'autres pensées. Ce n'est plus que le son lointain d'une cloche d'église qu'il entend tous les jours à la même heure, et le tambour qui bat le rappel accoutumé.
Il sourit amèrement et jette un regard de pitié sur