LIVRE I
durée , et son heureux possesseur se sentait saisi d'un désir curieux et impatient de lavoir fleurir.
Il désirait donc enfin quelque chose , cet homme à la fibre usée , au cerveau de glace ; cet homme si fier de son intelligence , et qui vient de tomber du haut de sa science orgueilleuse pour abîmer sa vaste pensée dans la contemplation d'un brin d'herbe !
Cependant ne vous hâtez pas trop de l'accuser de faiblesse puérile et de démence. Le célèbre quaker Jean Bertram , après avoir passé de longues heures à examiner la structure d'une violette , ne voulut plus appliquer les facultés de son esprit qu'à l'étude des merveilles végétales de la nature , et prit bientôt place parmi les maîtres de la science. Si un philosophe du Malabar devint fou en cherchant à s'expliquer les phénomènes de la sensitive , le comte de Charney trouvera peut-être dans sa plante la vraie sagesse. N'y a-t-il pas déjà découvert l'arcane qui a le pouvoir de dissiper son ennui et d'élargir sa prison?
— Oh! la fleur! la fleur! se disait-il ; cette fleur dont la beauté ne frappera que mes regards , dont les parfums seront pour moi seul , quelles formes affectera-t-elle ? quelles nuances coloreront ses pétales ? Sans doute, elle doit m'offrir de nouveaux problèmes à résoudre et jeter un dernier défi à ma raison. Eh bien ! qu'elle vienne ! que mon frôle adversaire se montre armé enfin de toutes pièces ; je ne renonce point encore à la lutte. Peut-être alors seulement pourrai-je saisir dans son ensemble ce secret que sa formation incomplète m'a permis à peine d'entrevoir
jusqu'à présent. Mais fleuriras-tu? te montreras-lu un jour devant moi dans tout ton éclat de beauté et de parure, Picciola?
PicciOLA ! c'est le nom qu'il lui a donné lorsque , dans le besoin d'entendre une voix humaine retentir à son oreille au milieu de ses travaux , il converse hautement avec sa compagne de captivité , en l'entourant de ses soins. Povera picciola ! telle a été l'exclamation de Ludovic s'apitoyant sur la pauvre petite, qui avait failli mourir faute d'être arrosée. Charney s'en était souvenu.
— Picciola I Picciola! dois-tu fleurir bientôt? répétait-il en écartant avec précaution les feuilles garnissant l'extrémité ou les aisselles des rameaux de sa plante , afin de voir si la fleur s'annonçait ; et ce nom de Picciola lui était doux à prononcer, car il lui rappelait à la fois les deux êtres qui peuplaient son univers : sa plante et son geôlier.
Un matin , qu'à l'heure de sa promenade habituelle il interroge Picciola feuille par feuille , ses yeux s'arrêtent fixement tout-à-coup sur une des parties du végétal , et son cœur bat avec force. Il y porte la main et rougit. Depuis long-temps il n'a éprouvé une émotion aussi vive. C'est qu'il vient de voir, au sommet de la tige principale, une excroissance inaccoutumée , verdâtre , soyeuse , de forme sphérique , imbriquée de légères écailles placées les unes sur les autres , comme des ardoises au dôme arrondi d'un élégant kiosque. Il n'en peut douter, c'est là le bouton ! La fleur n'est pas loin.
L'attrapeur de mouches paraissait souvenc à sa grille , et prenait plaisir à suivre du regard le comte, Bi affairé autour de sa plante. Il l'a vu combiner et préparer son mortier, tresser ses nattes , nouer ses paillassons , édifier enfin ses palissades , et , prisonnier comme îui , et depuis plus long-temps que lui , il s'est facilement uni par la pensée aux grandes préoccupations du philosophe.
A cette même fenêtre grillée , une autre figure , fraîche et souriante , vint aussi se montrer une fois. C'était une femme.... une jeune fille, à la démarche tout ensemble alerte et craintive. Dans l'allure de sa tête, dans l'éclair de ses yeux, la modestie seule semblait tempérer la vivacité. Son regard, plein
d'âme et d'expression , s'éteignait à moitié en passant au travers de ses longs cils abaissés. Au premier abord , en la voyant , le front incliné dans l'ombre , gardant une attitude rêveuse derrière ces sombres barreaux, sur lesquels s'appuyait en se repliant sa main blanche , on l'eût prise pour un chaste emblème de la captivité.
Mais quand son front se relevait et qu'un rayon du jour venait l'éclairer , l'harmonie et la sérénité de ses traits , sa carnation ferme et colorée , disaient assez que c'était dans le mouvement et le grand air et non sous les verroux qu'elle avait vécu.
Fallait-il alors l'admirer comme un de ces anges de la charité qui visitent les prisons ? Non ; l'amour tilial jusqu'ici a seul rempli son cœur : c'est dans cet amour qu'elle puise sa force, et presque sa beauté. Fille de l'Italien Girhardi , Vattrapeur de mouches y elle a quitté Turin , ses fêtes , ses belles promenades et les rives de la Doria-Riparia, pour venir se fixer dans le petit bourg de Fénestrelle , non d'abord pour voir son père , car la permission ne lui en était pas accordée , mais pour vivre du même air que lui , pour penser à lui près de lui. Aujourd'hui, à force d'instances et de sollicitations , elle a obtenu de pouvoir le visiter de temps en temps , et voilà pourquoi elle est joyeuse , fraîche et belle !
Un mouvement de curiosité l'a poussée vers la fenêtre grillée qui donne sur la petite cour; un sentiment d'intérêt l'y retient malgré elle , car elle craint d'être aperçue du prisonnier . Qu'elle se rassure. Char-