LIVRE I
monde et de la fortune n'avait pu distraire ; l'a arraché à la mort, lui que la science humaine y avait condamné. Dans l'impuissance où il se trouve d'appliquer les forces de sa raison pour éclaircir ce point mystérieux , c'est avec un sentiment de superstition qu'il s'attache de plus en plus à sa Picciola. Sa reconnaissance pour cet être inerte, insensible, ne peut se baser sur rien de réfléchi et d'intentionné ; il éprouve cependant un besoin de lui donner son affection , en échange des biens qu'il lui doit. Où la raison ne peut, l'imagination travaille. La sienne s'exalte; et son amour pour Picciola devient bientôt un culte.
Il se persuade qu'un lien surnaturel les enchaîne l'un à l'autre ; qu'il existe ainsi dans la matière de secrètes attractions , d'incompréhensibles sympathies qui rapprochent l'homme de la plante. Celui qui refuse encore de proclamer Dieu va tomber peut-être dans les croyances puériles de l'astrologie judiciaire. Picciola, c'est son étoile, sa madone, son talisman I
Pourquoi a-t-on vu des hommes, illustres par leur science ou par leur génie, dénier la Providence, et se montrer en même temps atteints d'idées superstitieuses? C'est que, aveuglés par l'orgueil humain, ils voulaient tout s'attribuer à eux-mêmes de leur gloire ou de leur force ; mais le sentiment instinctif, religieux , qu'ils étouffaient dans leur cœur, détourné alors de ses véritables voies , se faisait jour malgré eux , tout en subissant l'empreinte bizarre de leurs pensées. L'hommage qu'ils arrêtaient dans son essor vers le ciel retombait sur la terre. Ils prétendaient
juger et non croire; et leur génie, étroit dans sa grandeur, rétrécissant l'horizon devant eux, ne leur permettait de saisir que quelques-unes des combinaisons du Grand-Tout. Ils négligeaient l'ensemble pour le détail, parce que ce détail isolé, ils croyaient pouvoir le mesurer et le soumettre à l'analyse de leur raison, n'apercevant pas les points de suture qui le reliaient au reste du monde créé ; car la création , la terre , le ciel, les hommes , les astres, Tuniverà tout entier, ne sont-ils pas un seul être j immense, complet, varié à l'infini , qui vit et palpite sous la main puissante de Dieu?
Ainsi Charney, l'imagination encore excitée par la fièvre peut-être, ne voit que Picciola dans la nature; et, pour lui trouver des analogues, il réveille sa mémoire puissante, et lui demande l'histoire des plantes miraculeuses , depuis le molly d'Homère , le palmier de Latone , le frêne d'Odin , jusqu'à l'herbe d'or qui s'illumine devant le paysan breton , ou la fleur d'épine qui sauve des mauvaises pensées les bergères de la Brie. Il se rappelle le figuier Rumine des Romains, le Tentâtes des Celtes , adoré sous la figure d'un chêne; la verveine des Gaulois, le lotus des Grecs , les fèves des pythagoriciens, la mandragore des prêtres hébi-eux. Il se rappelle le campac azuré des Persans , qui rie croît pour eux que dans le Paradis ; l'arbre Touba , ombrageant le trône céleste de Mahomet; le magique Camalata , le verdoyant Amrita, auxquels les Indiens voient suspendus des fruits d'ambroisie et de volupté. 11 attache enfin un sens