‹ Picciola (volume 4)Chapitre 49 sur 129 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

— Gomment donc î signor conte, rien n'est plus facile ! — dit-il en bourrant légèrement sa pipe, et se détournant pour en tirer quelques aspirations, afin de l'empêcher de s'éteindre ; car il cessait toujours de fumer devant Charney, qu'incommodait l'odeur du tabac. — Je suis loin de m'y opposer. Mais tous ces petits outils-là sont de ceux qui restent sous la clef du gouverneur et non sous la mienne. Si vous voulez avoir de quoi écrire, adressez-lui più presto une belle pétition sur l'objet, et ça pourra se faire.

Charney sourit, et ne se découragea pas.

— Mais pour écrire cette pétition, mon cher Ludovic, il me faudrait d'abord ce que je demande : encre, plumes et papier I

— C'est juste, signor conte, c'est juste. J'ai tiré l'âne par la queue pour le faire marcher plus vite, répliqua le geôlier. Voilà comme la chose d'une pétition se pratique d'ordinaire, — ajouta-t-il d'un air entendu, la tête à demi renversée et les bras croisés derrière le dos. Je vais trouver le gouverneur, et je lui dis que vous avez à lui adresser une demande, sans m'expliquer sur quoi... Ça ne me regarde pas; ça le regarde, et ça vous regarde. S'il ne peut venirlui-même en causer avec vous, il vous envoie un homme à lui. Cet homme vous remet une plume, un papier timbré et paraphé, une seule feuille ; vous écrivez dessus , lui présent ; il cacheté ça devant vous ; vous lui rendez la plume ; il emporte la lettre, et tout est dit.

— Mais, Ludovic, ce n'est point du gouverneur que je Yeux tenir tout cela, c'est de vous î

— De moi, mordious 1 Vous ne connaissez (^:>nc pas ma consigne? dit le geôlier, reprenant tout-à-coup son air rude et sévère.

Il tira une longue bouffée de sa pipe, l'exhala lentement, comme pour tenir le comte à distance, fit un demi-tour à droite et sortit. Et le lendemain, quand Charney revint à la charge, il se contenta de cligner de l'œil et de hocher la tête.

Trop fier pour s'humilier devant le gouverneur, mais trop désireux d'accomplir ses projets pour les abandonner si vite, avec un cure-dents le prisonnier fit une plume; son rasoir lui tint lieu de canif; de la suie délayée dans de l'eau, un flacon doré de sa cassette lui servirent d'encre et d'encrier, et de blancs et fins mouchoirs de batiste, restes de sa splendeur passée, lui tinrent lieu de papier. C'est ainsi que Charney, séparé de Picciola, pouvait encore s'occuper d'elle en écrivant le résultat de ses observations.

Qu'il en fit de douces, d'étonnantes! qu'il eût ressenti de plaisir à les communiquer à une oreille attentive! Son voisin, Vaitrapeur de mouches^ lui semblait digne de recevoir ses confidences : cette figure, trouvée par lui d'abord si maussade, si refrognée, il l'avait vue depuis s'épanouir avec bonté, et briller même de ce genre d'éclat que donne une vive intelligence. Quand, de sa petite fenêtre, le vieillard promenait sur lui et sur Picciola son regard demi-curieux, demi-rêveur, Charney se sentait attiré par ce regard. Un geste de la main, un sourire avaient même: déjà été échangés entre eux; mais le régime de la

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