‹ Picciola (volume 4)Chapitre 50 sur 129 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

prison leur interdisait à tous deux de s'adresser la parole, même pour se demander des nouvelles de leur santé ; et le grand explorateur des merveilles de la nature dut garder pour lui seul ses précieuses découvertes .

Au nombre de celles-ci, il faut citer la propriété singulière qu'il surprit dans sa fleur de se tourner vers le soleil et de lui faire face pendant toute la durée de son cours pour mieux aspirer ses rayons ; et quand le soleil se cachait derrière les nuages et que la pluie menaçait, elle s'abritait aussitôt sous ses pétales recourbés, comme le vaisseau pliant ses voiles devant l'orage.

— La chaleur lui est-elle donc tant nécessaire ? pensait Gharney ; et pourquoi ?... Pourquoi aussi craintelle même une légère ondée, qui la rafraîchirait ? ... Oh I j'ai confiance en elle maintenant ; elle me l'expliquera.

Picciola avait déjà été pour lui une pharmacie bienfaisante ; elle pouvait au besoin lui servir de boussole et de baromètre ; elle allait lui tenir lieu d'horloge.

A force de savourer ses parfums, il crut remarquer qu'ils variaient vers certaines époques de la journée Ce phénomène lui parut être d'abord une illusion de ses sens ; mais des expériences réitérées lui en démontrèrent la réalité, et il en vint à désigner avec certitude l'heure du jour , d'après l'odeur de sa plante * .

^ Le botaniste anglais Smith a remarqué les mêmes propriétés dans Vyintirrinum repens (la linaire rayée), Flore britannique ^ t. ir, p. 658.

Les fleurs s'étaient multipliées; et, vers le soir surtout, Picciola répandait ses émanations les plus douces. Aussi combien alors l'heureux captif aimait à se rapprocher d'elle ! Au moyen de quelques planches dues à la munificence de Ludovic, il avait construit un petit banc appuyé sur quatre solides bûchettes épointées à leur extrémité, et enfoncées dans les interstices du pavage. Un dossier raboteux lui prêtait son appui, lorsqu'il voulait penser et s'oublier, en vivant dans l'atmosphère de sa plante. Là il se sentait plus à l'aise qu'il ne s'était jamais senti sur ses riches canapés de soie, et il y passait parfois des heures entières, méditant en s'enivrant de parfums, rappelant en lui-même les jours de sa jeunesse, écoulés sans plaisirs et sans affections, perdus au milieu de vaines chimères, dans undésenchantementprématuré. Il arrivait souvent qu'à la suite de ces examens faits en arrière, il tombait dans de profondes rêveries, participant à la fois de la veille et du sommeil, dans une espèce d'engourdissement apathique du corps, pendant lequel son imagination surexcitée peuplait la cour de sa prison de songes délicieux.

Il se retrouvait alors à ces mêmes fêtes où naguère l'ennui l'avait poursuivi, où il prodiguait à tous des plaisirs et du bonheur dont il ne savait pas prendre sa part.

II voyait, par une soirée d'hiver, s'illuminer spontanément la façade de son ancien hôtel de la rue de Verneuil. Le bruit de mille voitures retentissait à son oreille ; à la clarté des torches, elles entraient dans

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