‹ Picciola (volume 4)Chapitre 57 sur 129 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

mencer I C'est le livre de lumière, peut-être 1 Ecrit en caractères vivans, dans une langue mystérieuse encore pour moi, il m'offrit à deviner ces énigmes sublimes, dont chaque mot est une consolation I Ce Monde, c'est celui de la pensée, je n'en saurais plus douter; c'est la création intelligente, c'est le résumé, le critérium du monde éternel et céleste ; la révélation de cette immense loi d'amour, qui régit l'univers, qui fait graviter les atomes et les soleils, qui enchaîne d'un même lien depuis la plante jusqu'aux astres, depuis l'insecte qui fouille la terre, jusqu'à l'homme qui relève son front vers le ciel pour y trouver... son auteur, sans doute I

Charney, violemment agité, se promena alors à grands pas dans sa cour ; les pensées succédaient aux pensées dans sa tête, une lutte s'engageait dans son cœur; puis il revint vers Picciola, la contempla avec attendrissement, jeta un regard rapide plus haut, et murmura ces paroles :

— Mon Dieu ! mon Dieu I trop de fausse science a obscurci ma raison, trop de sophismes ont endurci mon cerveau pour que vous y pénétriez si vite. Je ne puis vous entendre encore, mais je vous appelle ; je ne puis vous voir, mais je vous cherche !

Rentré dans sa chambre, il lut sur la muraille '

Dieu n'est qu'un mot.

Il ajouta :

Ce mot ne serait-il pas celui de la grande énigme de V univers ?

Il y avait là encore l'expression du doute; mais

douter, pour cet esprit superbe, n'était-ce pas déjà s'avouer à moitié vaincu, frapper d'anathème sa première négation, et rebrousser chemin sur sa fausse route? Maintenant, ce n'est plus sur lui seul que s'appuie le philosophe ébranlé ; il n'a plus seulement foi que dans sa force et dans sa raison, et se livrant à ses émotions inconnues, auxquelles il trouve un charme si doux, c'est à Picciola qu'il demande une croyance, un Dieu, un appui, et de nouveau il l'interroge avec ferveur, afin de dissiper ce reste d'obscurité qui l'environne-

Il a repris ses travaux : armé de sa lonpe, désormais sa propriété, il a réitéré ses observations, il a étendu le champ de ses découvertes, et, de plus en plus, l'enthousiasme le gagne. Il faut le dire, cependant, inexpérimenté dans l'analyse, privé des notions premières et d'instrumens assez puissans, parfois à son insu, l'esprit de système et de paradoxe vient se mêler à son esprit d'examen. C'est ainsi qu'il inventa mille théories sur la circulation de la sève, sur les moyens qu'elle emploie pour monter, pour s'étendre, pour se transformer, sans se douter de son double courant ; sur les colorations diverses de la plante, ainsi que sur la source des différens arômes de la tige, des feuilles et des fleurs ; sur la gomme et les

plus enivrantes, réservées à l'homme, que de pouvoir donner l'impulsion à ses rêves , et vivre de cette autre vie où les événemens se pressent avec tant de rapidité, où les siècles ne nous coûtent qu'une heure d'existence, où un reflet magique semble colorer tous les acteurs du drame qui se joue, où les émotions seules sont réelles? Là, le positif de toutes choses s'efface, pour ne laisser que leur essence pure. Le voulez-vous ? d'harmonieux concerts vont se faire entendre, et vous n'aurez pas à subir le râlement de l'accord, la figure contractée des musiciens, les formes bizarres et disgracieuses des instrumens ; c'est la vie des âmes, c'est le plaisir sans regrets, c'est l'arcen-ciel sans l'orage !

Charney s'abandonnait à ces illusions. Fidèle à la douce image de Picciola, c'est elle qu'il appelait, c'est elle qui se montrait à lui la première, toujours sous les mêmes traits, avec les mêmes grâces, jeune, modeste, charmante ; lui apparaissant, tantôt au milieu de ses anciens compagnons de science et de plaisir, tantôt près des seuls êtres qu'il avait aimés, et qui n'étaient plus ; sa mère, sa sœur ; et elle renouvelait pour lui les scènes pleines de suavité, ineffables au souvenir, de l'adolescence et de la famille, et elle s'y mêlait comme pour les rendre plus douces encore.

Parfois elle l'introduisait tout-à-coup dans une maison d'apparence modeste, mais où respiraient l'aisance et le bon goût. Les gens avec lesquels il s'y trouvait lui étaient inconnus, mais ils l'accueillaient avec des

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