‹ Picciola (volume 4)Chapitre 56 sur 129 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

résilies distillées par les végétaux ; sur la cire et le miel qu'en retirent les abeilles. Il trouvait d'abord réponse à tout ; mais les systèmes du lendemain venaient détruire ceux de la veille, et lui-même se plaisait dans son impuissance , puisqu'elle le forçait d'exercer toutes les facultés de son esprit et de son imagination, et ne lui laissait pas prévoir un terme à ces attrayantes occupations.

Un jour de triomphe allait naître pour lui, joui glorieux, où il pourrait inscrire la plus importante de ses observations l

Il avait autrefois entendu , mais en n'y prêtant qu'une moqueuse attention, raconter les amours des fleurs, cette ingénieuse et sublime découverte de Linnée, et ces hymens nombreux accomplis dans une corolle, à l'ombre des pétales. Aidé de son microscope, il se livre bientôt tout entier à cette nouvelle série d'études : il épie, il patiente ; il pénètre enfin dans les mystères de ce lit nuptial ! Sous ses yeux, un mouvement de vie et d'amour se manifeste dans toutes les parties de la fleur ; par une double attraction, le pistil et les étamines, rapprochés l'un de l'autre, semblent un instant ressentir l'animation des êtres aimans et pensans î Atterré, confondu, Charney doute s'il veille ; sa tête ne peut contenir l'ardente admiration dont il est pénétré. Par l'analogie, remontant de la plante aux animaux, il embrasse l'échelle de la création tout entière dans son harmonie, dans son immensité 1 II doute si le secret de l'univers n'est pas en sa possession î ses yeux se troublent.

rinstrument s'échappe de ses mains ; le philosophe anéanti tombe sur son siège rustique, croise les bras, puis, après une longue méditation, s'adressant à sa plante :

— Picciola, lui dit-il, autrefois j'avais la terre à parcourir, j'avais de nombreux amis, j'étais entouré de savans de toute espèce; eh bien 1 jamais aucun de ces savans ne m'en a appris autant que toi ; pas un de mes amis, ou plutôt des hommes qui usurpaient ce titre, ne m'a rendu les bons offices que j'ai reçus de toi seule ; et dans ce terrain circonscrit où tu végètes misérablement entre deux pavés, marchant çà et là, autour de toi, sans te perdre de l'œil, j'ai plus pensé, plus senti, plus observé que dans mes longues courses à travers l'Europe I Quel était mon aveuglement I lorsque tu t'offris à moi si faible, si pâle, si languissante, je n'attendis rien de ta venue, et c'est une Compagne qui m'arrivait, un Livre qui s'ouvrait devant moi, un Monde qui se révélait à mes yeux ! Cette Compagne, elle adoucit mes ennuis et les fit disparaître ; elle me rattacha à cette existence qu'elle devait me conserver; elle m'apprit à connaître les hommes, et me réconcilia avec euxl Ce Livre, il me fit prendre en pitié tous les autres ; il me convainquit démon ignorance et rabaissa mon orgueil. Il me força de comprendre que la science, comme la vertu, ne s'acquiert que par l'humilité, qu'il faut descendre pour s'élever ; que le premier échelon de cette échelle immense dont nous croyons dépasser le faîte est enfoui sous le sol, et que c'est par lui qu'il faut corn-

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