‹ Picciola (volume 4)Chapitre 59 sur 129 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

VOUS a vu, vous a entendu crier, et s'est hâtée de m'avertir.

Charney devint pensif. Il se ressouvint alors seulement qu'une jeune fille habitait parfois cette partie de la forteresse.

— La ressemblance que j'ai cru trouver entre l'étrangère et Picciola, n'est sans doute qu'une illusion de mes sens encore sous le charme, se dit-il.

Puis il se rappela l'intérêt que lui avait déjà témoigné la jeune Piémontaise, au dire du vieillard. Elle a eu pitié de lui durant sa maladie, c'est à elle qu'il doit la possession du précieux microscope, et il se sent toùt-à-coup le cœur rempli d'une douce reconnaissance 1 Dans le premier mouvement de sa gratitude, ayant encore devant les yeux la double image de la jeune fille , de ses songes et de celle de son réveil , une pensée lui vient : — Celle-ci ne portait point une fleur dans ses cheveux I

Non sans hésiter, non sans s'adresser un reproche secret , comme si dans ce moment il se rendait coupable d'une profanation, il rompt, il cueille silencieusement, et d'une main émue, un petit rameau fleuri sur sa plante.

— Autrefois , se dit-il en lui-même , que d'or j'ai follement prodigué pour couvrir de perles et de diamans des fronts prostitués au parjure 1 A combien de femmes trompeuses et d'amis menteurs ai-je jeté ma fortune par lambeaux, sans m'en plus soucier alors que des propres sentimens de mon cœur, que je mettais aussi sous leurs pieds et sous les miens 1 Ah 1 si

iOh- PICCIOLA.

l'objet donné n'acquiert de prix que par la valeur qu'on y attache, je le jure, jamais n'a été offert par moi un don plus précieux que celui-là, que je t'emprunte aujourd'hui , Picciolal — Et remettant le petit rameau aux mains du geôlier : — Mon bon Ludovic, présentez ceci de ma part à la fille de mon vieux compagnon. Dites que je la remercie de l'intérêt qu'elle daigne me porter , et que le comte de Charney , pauvre et prisonnier, ne possède rien de plus digne de lui être offert.

Ludovic reçut la fleur d'un air stupéfait.

Il avait fini par s'initier tellement à l'amour que ressentait le prisonnier pour sa plante, que c'est à peine s'il concevait comment un si léger service pouvait valoir à la fille de Vattrapeur de mouches une marque de si haute munificence.

— C'est égal ! Per il capo di san Pasquale ! dit-il en sortant, ils n'ont vu encore ma filleule que de loin; ils vont juger sur l'échantillon combien elle est gentille et comme elle a bonne odeur 1

Quant à Charney, il lui faudra faire avant peu bien d'autres sacrifices de ce genre ; car l'époque de la fructification arrive pour sa Picciola. Quelques-unes de ses fleurs ont déjà perdu leurs brillans pétales, leurs étamines devenues inutiles. Ils sont tombés , comme autrefois les cotylédons lorsque, les premières feuilles, arrivées à l'âge de la force, ont pu se passer de leurs secours. Maintenant l'ovaire, contenant le germe des graines, commence à se gonfler sous le calice élargi. Les fleurs mères se dépouillent de leur éclat, comme ces femmes dédaigneuses d'une vaine parure quand arrivent pour elles les soins sacrés de la maternité.

Charney se prépare à de nouvelles observations, les plus grandes, les f)lus sublimes qu'il eût faites en-

core sans doute ; car elles se rattachent à la durée des races créées, à la reproduction des êtres, dont la fécondation n'est que l'acte déterminant. Déjà , en analysant un bouton, coupé, détaché de la tige par la morsure d'un insecte , il a entrevu ce germe primitif, cet embryon débile , qui n'est pas né des amours de la fleur, mais qui en a besoin pour vivre et se développer. Prévoyance admirable, combinaison saisissante de la nature, et que la science n*a pu encore expliquer. Il s'agit aujourd'hui de l'enfantement de l'être complet, de cette graine dont l'étroite enveloppe contient la plante tout entière ; phénomène dont les autres n'ont été que la préparation . Le moment est venu pour l'observateur d'étudier la gestation de l'œuf végétal à toutes ses époques , dans le bouton , dans la fleur brillante et parée , sous le calice découronné de ses pétales. Il va lui falloir de nouveau mutiler Picciola ; mais ne réparera-t-elle pas facilement ses pertes ? De tous côtés, aux nœuds de sa tige, sous l'aisselle de ses feuilles , surgissent de naissans rameaux , s'annonce une floraison future; puis, Charney saura la ménager. Demain donc il se mettra à l'ouvrage.

Le lendemain , il prend place sur son banc , avec cette gravité de l'homme qui va tenter une expérience difficile, et dont le succès peut se faire attendre. Au premier coup d'œil jeté sur sa plante, il est surpris de l'état de langueur manifesté dans toutes ses parties. Les fleurs , courbées sur leurs pédoncules , semblent n'avoir plus la force de se tourner vers le soleil; les feuilles , à demi renversées , ont perdu l'éclat de leur

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