‹ Picciola (volume 4)Chapitre 60 sur 129 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

luisante verdure. Charney pense d'abord qu'un violent orage se prépare, et, dans un premier mouvement, il dispose ses nattes , ses treillis , pour garantir Picciola des atteintes trop rudes du vent ou de la grêle. Cependant le ciel est pur de nuages, l'air est calme, et l'invisible alouette chante , perdue dans l'espace.

Son front se rembrunit. Après un instant de recueillement : — Elle manque d'eau, se dit-il. Il court en chercher dans sa chambre, s'agenouille devant la plante, en écartant ses rameaux inférieurs pour mieux l'arroser au pied, et là il demeure tout-à-coup frappé d'immobilité. Son regard se fixe à terre, sur le même point ; le bras qui soutient l'arrosoir reste suspendu, et tous les signes de la stupeur passent sur son front* Il vient de découvrir la source du mal.

Picciola va mourir.

Tandis qu'elle multipliait devant lui les fleurs et les parfums pour ses études et ses plaisirs , sa tige aussi se développait. Resserrée à sa base entre deux pavés, étranglée sous une double pression, elle s'est d'abord entourée d'un large bourrelet ; mais le frottement l'a bientôt déchirée aux angles du grès, et les sucs nourriciers de la plante se perdent par plusieurs fissures à la fois.

;1 Le sol manque à Picciola ; épuisée de force et de sève, elle va mourir, si on ne lui porte un prompt secours. Elle va mourir ! Charney le voit. Un seul moyen reste de la sauver; c'est d'enlever les pavés qui pèsent sur elle ; mais le peut-il? privé d'outils , ses efforts seraient impuissans. Il s'élance vers la petite porte

d'entrée , il y frappe à coups redoublés , en appelant Ludovic. Celui-ci se montre enfin. Le récit, la vue du désastre, le laissent confondu; mais, malgré le sentiment d'intérêt que lui inspire sa filleule , aux prières de Charney qui le conjure d'enlever les pavés , à ses emportemens mêlés de supplications , il ne répond que par ces mots , qu'il accompagne d'un gros soupir et d'un mouvement d'épaules :

— Je n'y puis rien I rien, signor conte.

Cette fois, le prisonnier lui offre, non plus un bijou de sa précieuse cassette, mais la cassette entière, avec tout ce qu'il possède. Ludovic se redresse, serre fortement ses bras sur sa poitrine , et reprenant ses allures de geôlier, son ton moitié provençal, moitié piémontais :

— Per Bacco; mordions! vous m'offririez un trésor î je suis un vieux soldat, et je connais ma consigne. Adressez-vous au commandant.

— Non! s'écrie Charney; plutôt briser moi-même ces pavés , les arracher de terre , dussé-je y laisser mes ongles !

— C'est ce que nous verrons 1 En tout cas, à votre aise! Et Ludovic , qui en entrant dans le préau a pris soin d'éteindre à demi sa pipe avec le pouce, et la tient à distance en s'adressant au prisonnier, la replaçant brusquement sous sa lèvre, la ranimant par une forte aspiration, se dispose tout-à-coup à s'éloigner. Charney le retient.

— Mon bon Ludovic , vous que j'ai toujours trouvé si compatissant, ne pouvez-vous donc rien pour moi?

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