LIVRE II
bla qu'une main tendue d'en haut écartait subitement ce rideau de nuages qui cachait les combattans. Ce fut alors un magnifique spectacle à contempler au soleil I Cette charge brillante, dans laquelle Desaix avait perdu la vie, était exécutée. Zach et ses Hongrois, heurtés de front par Boudet, pris sur leur flanc gauche par la cavalerie de Kellermann , tourbillonnaient en .désordre , et l'intrépide consul , rétablissant aussitôt sa nouvelle ligne de bataille de Castel-Ceriolo à Saint-Julien , reprenait l'offensive , culbutait les impériaux sur tous les points , et forçait Mêlas à sonner la retraite.
Ce changement subit de position , ces grands mouvemens de l'armée, ce flux et ce reflux d'hommes, obéissant à la voix d'un chef, seul immobile au milieu de cet apparent désordre , il y avait là de quoi saisir l'imagination la plus froide ; aussi du sein des groupes de spectateurs, placés autour du trône, partirent des applaudissemens et des vivats , et ce bruit, contrastant avec les autres bruits qui l'entouraient, tira enfin l'impératrice de la profonde méditation dans laquelle elle était plongée. Car, de ces dernières et brillantes manœuvres , de ces imposans tableaux se succédant devant elle , la future reine d'Italie n'a rien vu, attentive, préoccupée, les yeux fixés sur ce singulier placet qu'elle tient encore à la main, mais qu'elle ne lit plus cependant.
Et tout d'abord elle a rassuré la jeune fille, qui, debout devant elle, rêvait aussi de son côté.
Joyeuse, charmée de ce regard plein de si douces
promesses , Teresa , certaine du succès , baise mille fois avec reconnaissance, avec attendrissement, cette main, tout à la fois frêle et puissante, où brille l'anneau nuptial de Napoléon . Elle rejoint le quartier des femmes, et, la plaine devenue libre, elle cherche aussitôt une église , une chapelle où elle puisse répandre en silence ses pleurs et ses actions de grâces aux pieds de la Vierge , cette autre protectrice de ceux qui souffrent.
Jugez si rimpéralrice-reine a du être saisie d'un vif sentiment de pitié à la lecture de cette supplique. Chaque mot ne devait-il pas éveiller toute sa sympathie? Joséphine aussi faisait son culte d'une fleur; c'était sa science , sa passion , et plus d'une fois elle avait oublié l'éclat et les ennuis du pouvoir en guettant un bouton qui s'entr'ouvrait, en étudiant la structure d'une corolle dans ses belles serres de la Malmaison.
Là souvent elle s'était sentie plus heureuse à contempler la pourpre de ses cactus que la pourpre de son manteau impérial , et les parfums de ses magnolias l'avaient plus doucement enivrée que les vénéneuses flatteries de ses courtisans. C'est là qu'elle
aimait à trôner, qu'elle réunissait sous un même sceptre mille peuplades végétales venues de tous les coins du monde. Elle les connaissait, les classait, les enrégimentait par ordres et par races ; et lorsqu'un de ses sujets nouveau-venu se montrait à elle pour la première fois, elle savait bien, par l'analyse, l'interroger sur son âge et sur ses habitudes , et apprendre de lui son nom et sa famille ; alors il allait dans la foule de ses frères prendre son rang naturel ; car là chaque peuplade avait son drapeau , chaque famille son guidon .
A l'exemple de Napoléon , elle respectait les lois et les coutumes des peuples vaincus. Les plantes de tous les pays retrouvaient dans les serres de la Malmaison leur sol primitif et leur climat natal. C'était un monde en miniature. On y voyait, dans un espace circonscrit, des savanes et des rochers, la terre des forêts vierges et le sable des déserts , des bancs de marne et d'argile , des lacs , des cascades et des grèves inondées ; on y passait des chaleurs du tropique aux impressions rafraîchissantes des zones les plus tempérées. Là, toutes ces races différentes croissaient et se développaient côte à côte , séparées seulement par une légère muraille de verdure ou par des frontières vitrées .
Lorsque Joséphine y passait sa revue , de douces rêveries naissaient pour elle à la vue de certaines fleurs. L'hortensia venait tout récemment d'emprunter le nom de sa fille; des pensées de gloire lui arrivaient aussi ; car, après les triomphes de Bonaparte,