LIVRÉ II
« Sire ,
» Deux pavés de moins dans la cour de ma prison n'ébranleront pas les fondemens de votre empire , et telle est l'unique faveur que je viens demander à votre majesté. Ce n'est pas sur moi que j'appelle les effets de votre protection ; mais dans ce désert muré, où j'expie mes torts envers vous, un seul être a su apporter quelque adoucissement à mes peines , un seul être a jeté quelque charme sur ma vie. C'est une plante, sire ; c'est une fleur, inopinément venue entre les pavés de la cour où il m'est permis parfois de respirer l'air et de voir le ciel. Ah 1 ne vous hâtez pas de m'accuser de délire et de folie ! Cette fleur fut pour moi un sujet d'études si douces et si consolantes ! C'est fixés sur elle que mes yeux se sont ouverts à la vérité ; je lui dois la raison, le repos, la vie peut-être I Je l'aime comme vous aimez la gloire 1
» Eh bien ! en ce moment, ma pauvre plante meurt faute d'espace et de terre ; elle meurt , et je ne puis la secourir, et le commandant de Fénestrelle renvoie ma plainte au gouverneur de Turin , et quand ils se décideront, ma plante sera morte ! et voilà pourquoi, sire, c'est à vous que je m'adresse, à vous, qui d'un mot pouvez tout , même sauver ma fleur ! Faites arracher ces deux pavés qui pèsent sur moi comme sur elle, sauvez-la de la destruction , sauvez-moi du désespoir! Ordonnez, c'est la vie de ma plante que je vous demande; je vous la demande avec instance, avec supplication , les genoux en terre , et, je le jure , dans mon cœur ce bienfait vous sera compté.
» Pourquoi mourrait- elle? Elk a, je l'avoue, amorti le coup que votre main puissante voulait faire tomber sur moi ; mais elle a rompu mon orgueil aussi , et c'est elle qui maintenant me jette suppliant à vos pieds. Du haut de votre double trône, abaisserezvous votre regard sur nous? Saurez- vous comprendre quels liens peuvent rapprocher un homme d'une plante , dans cet isolement qui ne laisse au prisonnier qu'une existence végétative? Non, vous ne savez pas, sire , et que votre étoile vous garde de savoir jamais ce que peut la captivité sur l'esprit le plus ferme et le plus fier. Je ne me plains pas de la mienne , je la supporte avec résignation : prolongez-la ; qu'elle dure autant que ma vie ; mais grâce pour ma plante I
» Songez bien , sire , que cette grâce que j'implore de votre majesté, c'est sur-le-champ, c'est aujourd'hui même qu'il me la faut ! Vous pouvez laisser le glaive de la loi suspendu quelque temps sur le front du condamné , et le relever ensuite pour pardonner ; mais la nature suit d'autres lois que la justice des hommes ; encore deux jours , et peut-être l'empereur Napoléon ne pourra plus rien pour la fleur du captif de Fénestrelle.
» Charney. »
Un grand fracas d'artillerie éclata tout-à-coup ; une épaisse fumée , coupée en cercles , en losanges de feu par les cent mille éclairs de la fusillade , couvrit le champ de bataille d'un vaste réseau à la fois lumineux et sombre ; puis les feux s'éteignirent, et il sem-