‹ Picciola (volume 4)Chapitre 81 sur 129 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

deMarengo en qualité d'Autrichiens, hésitant à jouer le rôle de vaincus , prolongèrent leur résistance audelà du temps indiqué par le programme. *I1 en résulta une vive irritation entre eux et leurs adversaires . Les deux régimens étaient d'armes différentes et avaient eu des rivalités de garnison. On s'insulta, on se provoqua de part et d'autre ; les baïonnettes se croisèrent.

Une collision terrible allait avoir lieu ; il fallut tous les efforts des généraux pour empêcher que la petite guerre ne devînt une guerre réelle. Enfin , non sans peine, ils consentirent à fraterniser en échangeant les gourdes ; mais les gourdes étaient vides ; pour les remplir, on visita de force les caveaux du village ; des excès eurent lieu, mais au cri de Vive l'empereur! on mit le tout sur le compte de l'enthousiasme. Après vingt pourparlers et vingt rasades, les Autrichiens se décidèrent à battre en retraite en chancelant , et les Français vainqueurs firent leur entrée dans Marengo en dansant la farandole, chantant la Marseillaise, et mêlant parfois à leurs cris d'ordonnance leur ancien cri de Vive la république ! On mit le tout sur le compte de l'ivresse.

Les troupes remises en ligne, Napoléon fit une distribution de croix d'honneur parmi les vieux soldats qui, cinq ans auparavant, s'étaient trouvés sur la même place. A leur tour, les principaux magistrats de la Cisalpine en furent décorés par lui. Puis, avec Joséphine, il posa la première pierre d'un monument destiné à perpétuer le souvenir de la bataille de Ma-

rengo. Après quoi, Tempereur, l'impératrice, les ambassadeurs, les magistrats, le peuple et l'armée, tout reprit la route d'Alexandrie.

Et le sort de Picciola n'était pas encore décidé I

Le soir , dans un des appartemens préparés pour eux à r hôtel-de-ville d'Alexandrie, Napoléon et Joséphine, après le dîner public qui venait d'avoir lieu se tenaient, l'un dictant des lettres à un secrétaire, marchant à grands pas, se frottant les mains d'un air de satisfaction ; l'autre, devant une haute glace, admirant avec une naïve coquetterie l'élégance de son costume et la richesse des ornemens dont on venait de la revêtir.

Quand le secrétaire fut parti , Napoléon s*assit , s'accouda les deux bras sur une longue table recouverte d'un velours rouge à franges d*or, appuya sa tête dans ses mains et sembla réfléchir ; mais ses ré-

flexions devaient s'éloigner de tout sujet pénible, car sa figure conservait un caractère de douce rêverie.

Néanmoins, Joséphine se lassa du silence qui s'ensuivit. Il l'avait déjà mal menée une fois ce jour même, au sujet de la pétition de Fénestrelle, et comprenant alors que sa protection avait été maladroite , pour être trop précipitée, elle s'était bien promis de mieux choisir l'instant.

Elle crut qu'il était venu; et allant s'asseoir de l'autre côté de la table pour faire face à son mari, elle s'accouda comme lui , comme lui affecta un air d'abstraction, et bientôt tous deux se regardèrent en souriant.

— A quoi penses-tu ? lui dit Joséphine, le caressant de la voix et du regard.

— Je pense, répondit-il, que le diadème te va fort bien, et qu'il serait dommage que j'eusse négligé d'en faire entrer un dans ton écrin.

Le sourire de Joséphine s'effaça graduellement ; celui de Napoléon devint plus marqué , car il aimait à combattre en elle les appréhensions pénibles dont elle ne pouvait encore se défendre en songeant au degré d'élévation où ils étaient récemment arrivés Ce n'était pas pour elle qu'elle tremblait , la noble femme !

— N'aimes-tu donc pas mieux me voir empereur que général? poursuivit-il.

— Certes, empereur, vous avez le droit de faire grâce, et j'en ai une à vous demander.

Cette fois , ce fut sur la figure de l'époux que le

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