‹ Picciola (volume 4)Chapitre 84 sur 129 · LIVRÉ II · texte numérisé non relu

LIVRÉ II

— S'il ne s'agissait que de vous encore, poursuivit Ludovic ; c'est votre affaire, à la bonne heure ! mais ce pauvre homme , vous l'aurez privé de sa fille... il ne la verra plus, et c'est à vous qu'il le doit.

— Sa fille I comment?.. . s'écria le comte ouvrant des yeux terrifiés.

— Oui, c'est ça, comment I — continua l'autre en' posant à terre son panier de provisions, se croisant les bras et prenant l'attitude d'un homme qui s'apprête à gourmander vertement : — On fouette les chevaux, et on ne veut pas que la voiture roule ; on lance le stylet, et on s'étonne de la blessure 1 Trondédions! o che frascheriaf Vous avez voulu écrire à l'empereur ; vous avez écrit; c'est bien. C'est contre l'ordre du commandant; il vous punira comme il l'entendra; rien de plus juste. Mais il vous fallait un messager pour porter votre lettre, puisque vous ne mouviez la porter vous-même. Ce messager, ce fut la

riovanna.

— Quoi! cette jeune fille... c'est elle!...

— Faites l'étonné. Pensiez-vous donc que votre c'orrespondance avec l'empereur allait avoir lieu par le télégraphe? On l'emploie à autre chose. Tant il y a que le commandant a tout découvert... Je ne sais comment.. . Par le guide sans doute ; car la Giovanna ne pouvait courir seule à travers les routes. Maintenant la porte de la citadelle lui est fermée. Elle et son père vivront séparés. A qui la faute ?

Charney se couvrit la figure de ses deux mains.

— Malheureux vieillard I dit-il ; sa seule consolation I Et sait-il?...

— 11 sait tout depuis hier. Jugez s'il doit vous aimer. Mais votre dîner refroidit.

Et Ludovic releva le panier, qu'il transporta aussitôt dans le logis du prisonnier.

Le cDmte tomba accablé sur son banc. Il eut un instant la pensée d'en finir d'un coup avec Picciola et de la briser lui-même. Mais le courage lui faillit bientôt. Puis une lueur d'espoir brillait encore confusément devant lui. Cette pauvre jeune fille, qui s'est généreusement dévouée à sa cause, et à qui on fait si cruellement expier son zèle à secourir un malheureux , elle est de retour. Peut-être a-t-elle pu s'approcher de l'empereur. Oui, c'est celai Sans doute elle a réussi, et c'est ce qui a irrité le commandant contre elle 1 S'il a entre les mains l'ordre de la délivrance de Picciola, pourquoi tarde-t-il? Mais il faudra bien qu'il obéisse, si l'empereur le veut! Oh! bénie sois tu, noble enfant! malheureuse enfant séparée de ton père !... à cause de moi! Oh! la moitié de ma vie, je la donnerais pour toi !. .. pour ton bonheur ! Je la donnerais... seulement pour qu'on te rouvrit la porte de cette prison.

vu

Une demi-heure s'est à peine écoulée ; deux offtciers civils, revêtus de l'écharpe nationale, accompagnés du commandant de Fénestrelle , se présentent devant Charney et l'invitent à monter chez lui. Lorsqu'ils furent dans sa caméra , le commandant prit la parole.

C'était un homme d'une forte corpulence, au front chauve et bombé, aux moustaches épaisses et grisonnantes. Une cicatrice, partant du sourcil gauche, lui divisait la figure en deux , et venait se terminer inclusivement à la lèvre supérieure. Une longue redingote bleue à larges pans, boutonnée jusqu'en haut, des bottes à revers par-dessus le pantalon , un reste de poudre sur ses cheveux nattés de côté, des bou-

des à ses oreilles, et des éperons à ses bottes ( sans doute par signe distinctif, car, par raisons rhumastimales autant que par les exigences de sa place, il était de fait le premier prisonnier de la citadelle ), tel se montrait à l'extérieur ce personnage, qui, pour toute arme, portait une canne à la main. Commis à la garde de détenus politiques, appartenant pour la plupart à des familles distinguées, il se piquait de bonnes manières, malgré ses fréquens accès d'emportement, et de beau langage, en dépit de certaines consonnances fâcheuses. Il se tenait le corps droit, avait la voix forte et emphatique, arrondissait le geste en saluant, et se grattait le front en parlant. Ainsi fait, le colonel Morand, commandant de Fénestrelle, pouvait encore passer pour ce qu'on appelle un beau militaire.

Au ton de courtoisie qu'il prit d'abord, à la tournure officielle de ses deux compagnons, Charney crut qu'ils lui apportaient les lettres de grâce de Piccioia.

Le commandant le pria d'attester si jamais il en avait mal usé envers lui, dans l'exercice de ses fonctions, par manque de soins ou par abus de pouvoir.

Ce préambule était de bon augure. Charney attesta tout ce qu'il voulut.

— Vous le savez, monsieur, lors de votre maladie, tous les secours vous ont été prodigués ; s'il ne vous a pas plu de vous soumettre aux ordonnances des médecins, la faute n'en est ni à eux ni à moi. J'ai pensé que votre convalescence s'achèverait plus facilement avec le grand air et l'exercice, et liberté près-

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