LIVRE IT
rigueurs vont sans doute redoubler, et d'avance sa mauvaise humeur redouble.
Ainsi en agissent communément ceux que l'éducation n'a pas polis. Ils compriment les élans généreux de leur âme quand il leur faut accomplir de rudes fonctions , plutôt que de chercher à en voiler la rudesse sous quelques formes de bienveillance. Ce n'est point par des paroles que Ludovic a jamais donné des preuves de la bonté de son cœur, c'est par des actes ! Les actes lui sont interdits, il se tait ; et la secrète pitié qu'il ressent pour l'homme dont on le contraint d'être le tyran subalterne s'exhale en accès de colère contre cet homme lui-même . Il s'efforce de se montrer insensible en devenant l'agent d'un ordre impitoyable . Si par là il s'attire la haine : eh bien 1 tant mieux! son devoir lui sera plus facile. Il faut la guerre entre la victime et le bourreau, entre le captif et le geôlier !
Quand vint l'heure du dîner du prisonnier, Ludovic vit Charney debout devant sa plante , dans une profonde et cruelle contemplation. Il se garda bien de se présenter gaiement comme autrefois , en saluant sa filleule des titres caressans de Giovanetla , de Fanciuletta , ou en s'informant des nouvelles de Monsieur et de Madame; il traversa la cour d'un pas rapide, affectant de croire Charney dans sa chambre et de lui porter ses provisions en toute hâte. Mais, à un mouvement qu'il fit , leurs yeux se-rencontrèrent , et Ludovic s'arrêta surpris, en voyant le changement survenu en si peu de jours dans les traits du prison-
nier. L'impatience et l'attente avaient sillonné son front de larges rides ; ses lèvres et son teint décolorés, ses joues maigries lui imprimaient un caractère d'abattement que faisait ressortir encore le désordre de sa barbe et de ses cheveux. Malgré lui, Ludovic resta quelque temps immobile pendant cet examen, et toutà-coup, se rappelant sans doute ses grandes résolutions, il reporta son regard de l'homme à la plante, cligna de l'œil ironiquement, haussa l'épaule avec un geste moqueur, siffla un air, et il se disposait à reprendre route, quand d'une voix dolente, mais expressive :
— Que vous ai je donc fait, Ludovic ? lui dit Charney.
— A moi?... à moi?... rien, répondit le geôlier, troublé de ce ton de reproche, et plus ému qu'il ne le voulait paraître.
— Eh bien ! reprit le comte en s'avançant vers lui et s' emparant vivement de sa main, sauvons-la ! il en est temps encore, et j'ai trouvé un moyen. Oui!.. . le commandant ne peut s'en alarmer. Il l'ignorera même. Procurez-moi de la terre, une caisse... nous enlèverons les pavés , mais pour un instant seulement... Qui le saura? nous transplanterons...
— Ta, ta, ta, fit Ludovic en retirant brusquement sa main : au diable la fleur ! Elle nous a fait assez de mal à tous. A commencer par vous, qui allez retomber malade. Faites-vous-en de la tisane ; elle n'est plus bonne qu'à çal.. .
Charney lui lança un regard d'indignation et de mépris.