‹ Picciola (volume 4)Chapitre 99 sur 129 · LIVRE m · texte numérisé non relu

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menant ses yeux avec un sentiment naïf de curiosité sur le logement de son hôte, s'arrêta devant chacune des inscriptions de la muraille. Deux d'entre elles avaient été modifiées déjà ; il comprit l'influence de la plante, et s'expliqua aussitôt le rôle important qu'elle avait dû jouer près du prisonnier. A son tour il prit un charbon. Une des sentences contenait ces mots :

les hommes se tiennent sur la terre, commet plus tardy ils se tiendront dessous; les uns près des autres y mais sans liens entre eux. Pour les corps, ce monde est une arène populeuse, où l'on se heurte de tous côtés; pour les cœurs, c'est un désert*

Il ajouta :

Si Von n'a pas un ami!

Puis , se retournant doucement vers son compagnon, il lui tendit les bras.

Encore ému des pensées qui venaient de l'agiter, le cœur palpitant, les yeux humides, Charney s'y précipita, et tous deux scellèrent ce saint pacte d'amitié par une étreinte vive et prolongée.

Le lendemain, ils déjeunaient ensemble, en tête-àtête, dans la caméra du premier étage, l'un assis sur le lit, l'autre sur la chaise, ayant entre eux la petite table sculptée, supportant alors , avec la double ration de la prison , une belle truite du lac , des écrevisses de la Cenise, une bouteille de l'excellent vin de Mondovi, et un appétissant morceau de ce délicieux fromage de Millesimo, connu dans toute l'Italie sous le nom de Rubiola. C'était là un festin pour des captifs I Mais Girhardi ne manquait point d'argent, ni le

commandant de complaisance, depuis de nouveaux ordres reçus.

Une causerie pleine de confiance et de douceur s'établit entre les deux amis. Jamais Charney n'a si bien et si long-temps savouré les plaisirs de la table ; jamais repas ne lui a semblé si succulent. C'est que, si l'exercice et les eaux de l'Eurotas pouvaient servir d'assaisonnement au brouet noir des Spartiates , la présence et la conversation d'un ami ajoutent mieux encore au goût des mets les plus fins.

Bientôt les confidences suivirent leur cours. Ils s'aimaient déjà si bien tous deux, quoique se connaissant à peine ! Sans y être autrement excité, sans hésitation, sans préambule, seulement comme exécution de ce contrat d'amitié passé la veille, Charney raconta les travaux orgueilleux et les folies vafiiteuses de sa jeunesse. Le vieillard prit la parole à son tour, et confessa de même les premières erreurs de sa vie.

Girhardi était né à Turin , où son père possédait de vastes manufactures d'armes. Le Piémont a de tout temps servi de passage aux marchandises et aux idées qui vont de France en Italie, comme aux idées et aux marchandises qui vont d'Italie en France. De cela, il reste toujours quelque chose en route. Le \enf de France avait soufflé sur son père ; il était philosophe, voltairien, réformiste; lèvent d'Italie avait soufflé sur sa mère ; elle était dévote à l'excès. Quant à lui , pauvre enfant , les aimant , les respectant, les écoutant tous deux avec la même confiance, il devait nécessairement participer des deux natures ; c'est ce qui lui arriva. Républicain dévot, il rêvait le règne de la religion et de la liberté, alliance fort belle sans

'ZOk PICCIOLA.

doute ; mais il l'entendait à sa manière, et il avait vingt ans. On était jeune alors à cet âge.

Il ne tarda pas à donner des gages aux deux partis.

Dans ce temps , la noblesse piémontaise jouissait de certains privilèges fort humilians pour les autres classes de la société. Ses membres seuls, par exemple, pouvaient se montrer en loge au spectacle, et, le croirait-on, danser dans un bal public ! car la danse était alors réputée exercice aristocratique , et les bourgeois n'y devaient assister que comme spectateurs.

A la tête d'une bande de jeunes gens de la bourgeoisie, Giacomo Girhardl brava publiquement un jour ce singulier privilège. Il ne craignit pas d'établir un quadrille roturier au milieu des nobles quadrilles. Les danseurs gentilhommes s'indignèrent ; danseurs et spectateurs plébéiens poussèrent un cri terrible en réclamant la danse pour tous ! A cette cla-^ meur séditieuse, d'autres cris de liberté succédèrent, et, dans le tumulte qui s'ensuivit, après vingt cartels' proposés et refusés, non par lâcheté, mais par orgueil, l'imprudent Giacomo, emporté par la fougue de son âge et de ses idées , appliqua un soufflet sur la joue du plus fier et du plus haut titré de ses adversaires.

L'insulte était grave. La puissante famille de San- Marsano jurait de se venger. Les chevaliers de Saint- Maurice, ceux même de l'Annonciade, toute la noblesse du pays enfin, qui, dans le péril, ne fait qu'un corps, semblait n'avoir plus qu'un visage, tant chacun se sentit offensé pour son propre compte.

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