‹ PicciolaChapitre 3 sur 20 · P1CC10LA · texte numérisé non relu

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arracher du sol, formaient comme autant de cataractes, ajoutant un bruit nouveau à tous ses bruits, des cascades nouvelles à toutes ses autres cascades; des arbres entiers, charriés par lui, à moitié hors de l'eau, avaient d'un côté leur feuillage agité par le vent, qui soufflait avec force, et de l'autre tourmenté par les flots bondissants; des fragments de terrain, encore couverts de leur verdure, îlots détachés de ses rives, flottaient de môme à la surface du torrent et allaient se briser contre les arbres, comme les arbres se fracassaient en se heurtant contre les blocs de marbre et de silex. Tout ce clapotage, tous ces murmures, tout ce fracas, tous ces spectacles, resserrés entre deux hautes berges escarpées, me tinrent quelque temps en émoi et en méditation.

Ce torrent, c'est le Clusone.

Je côtoyai ses bords, et j'arrivai avec lui dans l'une des quatre vallées dites protestantes, en souvenir des anciens Vaudois réfugiés là jadis.

Mon torrent n'avait plus son allure rapide et désordonnée, ni ses cent voix hurlantes et glapissantes. Il s'était adouci, il avait rejeté ses arbres et ses îlots sur quelque rive aplatie ou dans le fond de quelque anse ; ses couleurs s'étaient fondues en une seule, et la vase de son lit ne venait plus obscurcir sa surface. Coulant encore avec force, mais avec décence, propre, presque coquet, ,il singeait la petite rivière

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pour caresser de ses flots les murailles de Pênestrelle.

Je vis alors Fénestrelle, gros bourg célèbre par l'eau de menthe qu'on y fabrique, et plus encore par les forts qui couronnent les deux montagnes entre lesquelles le bourg est placé. Ces forts, qui communiquent ensemble par des chemins couverts, avaient été démantelés en partie durant les guerres de la République; l'un d'eux cependant, réparé, ravitaillé, était devenu prison d'État aussitôt que le Piémont était devenu France.

Eh bien ! c'est là, dans ce fort de Féneslrelle, que fut confiné Charles Véramont, comte de Charney, accusé d'avoir voulu renverser le gouvernement régulier et légal de son pays, pour y substituer un régime de désordre et de terreur.

Le voici donc séparé des hommes du plaisir et des hommes de la science, ne regrettant ni les uns ni les autres, oubliant sans trop d'amertume cet espoir de régénération politique qui un instant a semblé ranimer son cœur usé; disant un adieu forcé, mais plein de résignation, à sa fortune, dont toute la pompe n'a pu l'étourdir; à ses amis, qui l'ennuyaient; à ses maîtresses, qui le trompaient; ayant pour demeure, au lieu de son vaste et brillant hôtel, une chambre triste et nue, et pour unique valet son geôlier.

Que lui importent à lui la tristesse et la nudité de sa chambre ? L'indispensable nécessaire s'y trouve, et il est las du superflu. Son geôlier même lui paraît supportable.

Sa pensée seule lui pèse.

Cependant, quelle autre distraction lui reste-t-il ?

Toute correspondance avec l'extérieur lui est interdite. Il ne possède et ne peut posséder ni livres, ni plumes, ni papier. Ainsi l'exige la discipline de la prison.

Ce n'eût point été là une privation pour lui autrefois, quand il ne songeait qu'à se dérober au mal scientifique dont il était obsédé. Aujourd'hui, un livre lui eût donné un ami à consulter, surtout un adversaire à combattre. Séquestré du monde, il fallut bien se replier sur soi-même, vivre avec son ennemi, avec sa pensée.

Mais qu'elle est acre et accablante, cette pensée qui sans cesse l'entretient de sa position désespérée ! qu'elle est froide et lourde pour lui, pour lui que la nature a d'abord comblé de ses dons, que la société entoura dès sa naissance de ses faveurs et de ses privilèges; pour lui, aujourd'hui captif et misérable; pour lui qui a tant besoin de protection et de secours, et qui ne croit ni à la puissance de Dieu ni à la pitié des hommes !

Il essaye encore de se débarrasser de ce démon

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raisonneur qui le glace, qui le brûle quand il le laisse se débattre enfermé dans ses rêveries. De nouveau il veut vivre avec le monde du dehors, dans le monde matériel. Mais combien il s'est rétréci devant son regard, ce monde ? Jugez-en.

Le logement occupé par le comte de Charney était à Farrière-partie de la citadelle^ dans un petit bâtiment élevé sur les débris d'une ancienne et forte construction qui tenait autrefois aux ouvrages de défense de la place, et que le développement des nouveaux travaux de fortifications avait rendue inutile.

Quatre murs nouvellement blanchis à la chaux, ce qui ne lui permettait plus de retrouver les traces de ceux qui avant lui avaient habité ce lieu de désolation; une table sur laquelle il ne pouvait que manger; une chaise dont la poignante unité semblait l'avertir que jamais un être humain ne viendrait là s'asseoir près de lui; un coffre pour son linge et ses vêtements; un petit buffet de bois blanc peint, à moitié vermoulu , avec lequel contrastait singulièrement un riche nécessaire en acajou, placé dessus et damasquiné d'argent sur toutes ses faces (c'était la seule part qu'on lui eût laissée de sa splendeur passée); un lit étroit, mais assez propre; une paire de rideaux de toile bleue, qui pendaient à sa fenêtre comme un objet de luxe dérisoire, comme

une raillerie amère ; car, vu l'épaisseur de ses barreaux et le haut mur s' élevant à dix pieds en face, il ne devait craindre ni les regards curieux, ni l'importunité des rayons trop ardents du soleil : tel était l'ameublement de sa chambre.

Au-dessus de cette chambre il en existait une autre, en tout pareille à la sienne, mais vide, inoccupée ; car il n'avait point de compagnon dans cette partie de la forteresse.

Le reste de son univers se bornait à un escalier en pierre court et massif, tournant brusquement en spirale pour aboutir à une petite cour pavée, enfoncée dans un des anciens fossés de la citadelle.

C'était là le lieu de promenade où, deux heures par jour, il allait prendre autant d'exercice et jouir d'autant de liberté que le permettait le régime prescrit par le commandant.

De là, le prisonnier pouvait apercevoir la sommité des montagnes et les vapeurs qui s'élevaient de la plaine: car les constructions de la forteresse, s'abaissant tout à coup à l'orient du préau, y laissaient pénétrer l'air et le soleil. Mais une fois dans sa chambre, un horizon de maçonnerie frappait seul ses regards au milieu de cette nature pittoresque et sublime dont il était entouré. A sa droite verdoyaient les coteaux enchantés de Saluées; à sa gauche se développaient les dernières ondulations des vallées

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d'Aoste et les rives de la Chiara; il avait devant lui les plaines merveilleuses de Turin ; derrière lui les Alpes qui grandissaient, s'échelonnaient, parées de rochers, de forêts et d'abîmes, du mont Genèvre au montCenis; et il ne voyait rien, rien qu'un ciel brumeux suspendu sur sa tête dans un cadre de pierres, rien que les pavés de sa cour et le grillage de sa prison, rien que cette haute muraille qui lui faisait face, et dont l'uniformité fatigante n'était interrompue que vers son extrémité, par une petite fenêtre carrée où de temps en temps lui était appa-

e à travers les barreaux une figure triste et ognée.

ilà le monde circonscrit où désormais il lui fallait chercher ses distractions et trouver ses joies !

Il s'évertua l'esprit pour y réussir.

Il crayonna, il charbonna les murs de sa chambre de chiffres et de dates qui lui rappelaient les événements heureux de sa jeunesse; mais qu'ils étaient en petit nombre ! Il sortait de ces souvenirs le cœur plus affaissé.

Puis son démon fatal, sa pensée, revint avec ses convictions désolantes, et il les formula en sentences qu'il ne craignit point d'inscrire aussi sur son mur, près des noms de sa mère et de sa sœur!

Voulant triompher enfin de son abstraction maladive et de son oisiveté pesante, il tacha de se fa-

çonner aux choses frivoles et puériles ; il courut de lui-même au-devant de cet abrutissement que donne le long séjour des prisons: il s'y plongea, il s'y vautra avec transport.

Il parfila du linge et de la soie, le savant !

Il fit des chalumeaux de paille, il contruisit des vaisseaux pavoises avec des coquilles de noix, le philosophe !

Il fabriqua des sifflets, des coffrets ciselés et des paniers à claire-voie avec des noyaux, l'homme de génie ! des chaînes et des instruments sonores avec l'élastique de ses bretelles, le révolutionnaire !

Puis il s'admira dans ses œuvres; puis, bientôt après, le dégoût le prit, et il foula tout aux piec s !

Pour varier ses occupations, il sculpta sur sa table mille dessins bizarres.

Jamais écolier ne découpa son pupitre, ne le chargea d'arabesques, en relief et en intaille, avec plus de patience et d'adresse. Le pourtour de l'église de Caudebec, la chaire et les palmiers de Sainte-Gudule, à Bruxelles, ne sont pas décorés d'une plus grande profusion de figures de bois. C'étaient des maisons sur des maisons, des poissons sur des arbres, des hommes plus hauts que des clochers, des bateaux sur des toits, des voitures en pleine eau, des pyramides naines et des mouches gigantesques ; tout cela horizontal, vertical, oblique, sens dessus

dessous, pêle-mêle, tête bêche, véritable chaos hiéroglyphique, dans lesquelles parfois il s'efforçait à chercher un sens symbolique, une suite, une action : car celui qui croyait tant à la puissance du hasard pouvait bien espérer trouver un poëme complet sur les découpures de sa table, comme un dessin de Raphaël sur les veines bigarrées d'une racine de buis.

Il s'ingénia ainsi à multiplier des difficultés à vaincre, des problèmes à résoudre, des énigmes à deviner, et l'ennui, le formidable ennui, vint le surprendre encore au milieu de toutes ces graves occupations !

Cet homme dont la figure s'était montrée à l'extrémité de la grande muraille eût pu lui fournir des distractions plus réelles peut-être; mais celui-ci semblait éviter son regard, se retirant de ses barreaux sitôt que le comte paraissait vouloir l'examiner avec quelque attention. Charney le prit tout d'abord en haine.

Il avait si bonne opinion de l'espèce, qu'il ne lui fallut pas plus que ce mouvement de retraite pour lui donner à penser que l'inconnu était un espion chargé de le surveiller jusque dans les loisirs de sa prison, ou un ancien ennemi jouissant de sa misère et de son abaissement.

Quand il interrogea le geôlier à ce sujet, celui-ci essaya de le détromper.

« C'est un prisonnier comme vous, lui dit-il, un Italien, bonhomme, bon chrétien, car je le trouve souvent en prière. »

Charney haussa les épaules.

« Et pourquoi est-il ici? lui demanda-t-il.

— Il a voulu assassiner l'empereur.

— Est-ce donc un patriote ?

— Patriote? oh ! non ; mais le pauvre homme avait un fils et une fille ; et il n'a plus qu'une fille, et son fils est mort en Allemagne.... Un boulet lui a cassé une dent. Povero figliulo!

— Alors c'était un transport d'égoïsme ! murmura Charney.

— Tête-bleue! vous n'êtes pas père, signer conte? ajouta le geôlier. Si mon petit Antonio, qui tette encore, devait être sevré au profit de l'empire, qui a dans ce moment le même âge que lui, à peu près.... Christo Santo! Mais silence, je ne veux loger à Fénestrclle qu'avec des clefs à ma ceinture ou sous mon chevet.

— Et quelles sont aujourd'hui les occupations de ce hardi conspirateur?

— Il attrape des mouches, » dit le geôlier avec un regard demi-railleur.

Charney ne détesta plus son voisin; il le méprisa.

« C'est donc un fou? s'écria-t-il.

— Perche pazzo, signor conte? Plus nouveau que lui au logis, vous êtes déjà devenu un maestro dans l'art de la sculpture sur bois. Pazienza! »

Malgré l'ironie qu'exprimaient ces derniers mots, Charney reprit ses travaux manuels, l'explication de ses hiéroglyphes, remèdes toujours impuissants contre le mal dont il était tourmenté.

Dans ces puérilités, dans ces ennuis, passa tout un hiver.

Heureusement pour lui un nouveau sujet de distraction allait bientôt venir à son aide.

cip

Un jour, à l'heure prescrite, Charney se promenait dans son préau, la tête baissée, les bras croisés derrière le dos, marchant pas à pas, lentement, doucement, comme pour agrandir l'étroite carrière qu'il lui était permis de parcourir.

Le printemps s'annonçait; un air plus doux dilatait ses poumons, et vivre libre, maître du terrain et de l'espace, lui semblait alorsles seuls biens désirables.

Il comptait un à un les pavés de sa petite cour, sans doute pour vérifier l'exactitude de ses anciens calculs, car il n'était pas à les nombrer pour la première fois, quand il aperçut, là, devant lui, sous ses yeux, un faible monticule de terre légèrement

soulevé entre deux pavés, et divisé béant à son sommet.

Il s'arrêta, et le cœur lui battit sans qu'il pût s'en rendre compte. Mais tout est espoir ou crainte pour un captif! Dans les objets les plus indifférents, dans l'événement le plus minime, il cherche une cause merveilleuse qui lui parle de délivrance.

Peut-être ce faible dérangement à la surface est-il produit par un grand travail dans l'intérieur de la terre ! Des conduits praticables existent sous le sol qui va s'ouvrir et lui livrer un passage à travers les champs et les montagnes ! Peut-être ses amis ou ses complices d'autrefois emploient-ils la sape et la mine pour arriver jusqu'à lui et le rendre à la vie et à la liberté!

Il écoute, attentif, et croit entendre un bruit sourd et prolongé sortir des entrailles de la forteresse ; il relève la tête, et l'air ébranlé lui apporte les tintements rapides du tocsin. Le roulement des tambours se répète le long des remparts, comme un signal de guerre. Il tressaille, et porte à son front mouillé de sueur une main convulsive.

Va-t-il donc être libre? la France a-t-elle changé de maître ?

Ce rêve ne fut qu'un éclair. La réflexion tua l'illusion. Il n'a plus de complices et n'eut jamais d'amis! il écoute encore; les mêmes bruits frappent

son oreille, mais en faisant naîlre en lui d'autres pensées. Ce bruit du tocsin, ces roulements de tambour c'est le son lointain d'une cloche d'église qu'il entend tous les jours à la 'même heure, c'est le rappel accoutumé, qui ne peut mettre en émoi que quelques soldats traînards de la citadelle.

Gharney sourit amèrement et se prend en pitié lorsqu'il songe qu'un animal obscur, une taupe, fourvoyée de son chemin, sans doute, un mulot qui a gratté la terre sous ses pieds, lui a fait croire un instant à l'affection des hommes et au bouleversement du grand empire!

Il voulut en avoir le cœur net cependant, et, s'accroupissant près du petit monticule, il enleva légèment du doigt l'une des parties de son sommet divisé, puis l'autre. Et il vit avec étonnement que cette folle et rapide émotion dont il s'était senti saisi un instant n'avait pas même été causée par un être agissant, remuant, grattant, armé de dents et de griffes, mais par une faible végétation, germant à peine pâle et languissante.

Se relevant profondément humilié, il allait l'écraser du pied, lorsqu'une brise fraîche, après avoir passé sur les buissons de chèvrefeuille et d'aubépine, arriva jusqu'à lui, lui demandant grâce pour la pauvre plante, qui elle aussi aurait peut-être un jour des parfums à lui donner.

Une autre idée lui vint, qui l'arrêta encore dans son mouvement de dépit.

Comment cette herbe tendre, molle, et si fragile qu'on l'eût brisée en la touchant, avait-elle pu soulever, diviser et rejeter en dehors cette terre séchée et durcie au soleil, foulée par lui-même et presque cimentée aux deux fragments de grés entre lesquels elle était resserrée?

Il se courba de nouveau et l'examina avec plus d'attention.

Il vit à son extrémité supérieure une espèce de double valve charnue qui, se repliant sur les premières feuilles, les préservait de l'atteinte d'un corps hostile, et les mettait à même de percer cette croûte terreuse pour aller chercher l'air et le soleil.

« Ah ! se dit-il ! voilà tout le secret ! Elle tient de sa nature ce principe de force, ainsi que les petits poulets qui, avant que de naître, sont déjà armés d'un bec assez dur pour briser la coquille épaisse qui les renferme. Pauvre prisonnière, tu possédais au moins dans ta captivité les instruments qui pouvaient t'aider à t'en affranchir! »

Il la regarda encore quelques instants, et ne songea plus à l'écraser.

Le lendemain, à sa promenade ordinaire, marchant à grands pas, distrait, il faillit mettre le pied dessus, et s'arrêta court. Surpris lui-même de Tinté-

rêt que lui inspire sa nouvelle connaissance, il prend acte de ses progrès.

La plante a grandi, et les rayons du soleil l'ont débarrassée à moitié de cette pâleur maladive apportée par elle en naissant. Il réfléchit sur la puissance que possède cette faible tige étiolée d'absorber l'essence lumineuse, de s'en nourrir, de s'en fortifier, et d'emprunter au prisme les couleurs dont elle se revêt, couleurs assignées d'avance à chacune de ses parties.

« Oui, ses feuilles, sans doute, pensa-t-il, seront teintes d'une autre nuance que sa tige ; et ses fleurs donc! quelles couleurs auront-elles, jaune, bleu, rouge? Gomment, nourries des mêmes sucs que la tige et les feuilles, ne se revêtiront-elles pas de la même livrée? Comment puiseront-elles leur azur et leur écarlate là où les autres n'auront trouvé qu'un vert sombre ou clair? Il en sera ainsi cependant; car, malgré la confusion et le désordre des choses d'ici-bas, la matière suit une marche régulière quoique aveugle. Bien aveugle! répéta-t-il; je n'en voudrais pour preuve que ces deux lobes charnus qui ont facilité à la plante sa sortie de terre, mais qui , maintenant inutiles à sa conservation ; se nourrissent encore de sa substance , et pendent renversés en la fatiguant de leur poids. A quoi lui servent-ils? »

Comme il disait, et que la nuit était proche, nuit de printemps, parfois glaciale, les deux lobes se relevèrent lentement sous ses yeux, et, semblant vouloir se justifier du reproche, ils se rapprochèrent et renfermèrent dans leur sein, pour le protéger contre le froid et la morsure des insectes, ce tendre et fragile feuillage à qui le soleil allait manquer, et qui alors, abrité et réchauffé, dormit sous les deux ailes que la plante venait de replier mollement sur lui.

Le savant comprit d'autant mieux cette réponse muette, mais décisive, que les parois extérieures du bivalve végétal avaient été entamées, mordillées, la nuit précédente , par de petites limaces , dont elles conservaient encore les traces argentées.

Cet étrange colloque, de pensées d'un côté et d'action de l'autre, entre l'homme et la plante, n'en devait point rester là. Gharney ne s'était pas si longtemps occupé de discussions métaphysiques pour se rendre facilement à une bonne raison.

« C'est bien, répliqua-t-il : ici, comme ailleurs, un heureux concours de circonstances fortuites a favorisé cette création débile. Naître armé d'un levier pour soulever le sol et d'un bouclier pour protéger sa tête, c'était une double condition de son existence ; si elle n'eût été remplie, cette herbe serait morte étouffée dans son germe, comme des

myriades d'autres individus de son espèce, que la nature sans doute a créés imparfaits, inachevés, inhabiles à se conserver et à se reproduire, et qui n'ont eu qu'une heure de vie sur la terre. Peut-on calculer combien de combinaisons fausses et impuissantes la nature a essayées avant de parvenir à enfanter un seul être organisé pour la durée? Un aveugle peut atteindre au but; mais que de flèches perdues! Depuis des milliers de siècles, un double mouvement d'attraction et de répulsion triture la matière : est-il donc étonnant que le hasard ait tant de fois frappé juste? Cette enveloppe peut protéger les premières feuilles, j'y consens ; mais grandira-t-elle, s'élargira-t-elle pour abriter et garantir aussi les autres feuilles contre la froidure et l'attaque de leurs ennemis? Non! Au printemps prochain, quand un autre feuillage renaîtra, aussi tendre, aussi fragile que celui-ci, sera-t-elle là pour le protéger encore? Non! Rien donc n'a été calculé là dedans ; rien n'y est le fruit d'une pensée intelligente, mais bien d'un hasard heureux ! »

Monsieur le comte, la nature vous garde plus d'une réponse capable de rétorquer vos arguments. Patientez ; observez - la dans cette production faible, isolée, sortie de ses mains et jetée dans la cour de votre prison, au milieu de vos ennuis, peut-

être moins par un coup du hasard que par une bienveillante prévision de la Providence. Ces excroissances, où, de vous-même, vous avez deviné un levier et un bouclier, ont déjà rendu d'autres services à ce faible végétal. Après lui avoir servi d'enveloppe dans un sol glacé, durci par l'hiver, le temps venu, elles lui ont prêté leurs mamelles nourricières ; elles l'ont allaité alors que, simple germe, il n'avait point encore de racines pour aller chercher les sucs de la terre, ou de feuilles pour aspirer l'air et le soleil. Vous avez eu raison, monsieur le comte : ces ailes protectrices, qui jusqu'à présent couvaient si maternellement la jeune plante, ne se développeront point avec elle ; elles tomberont, mais après avoir accompli leur tâche, et quand leur pupille, pouvant se passer de leur aide, aura pris quelque force pour résister. Ne vous inquiétez pas de son avenir ; la nature veille sur cette herbe comme sur les autres plantes ses sœurs, et, tant que les vents du nord lui souffleront des Alpes les brouillards humides et les flocons de neige, les feuilles nouvelles, encore dans le bourgeon, y trouveront un asile sûr, un logement disposé pour elles, fermé aux impressions de l'air, calfeutré de gomme et de résine, qui se distendra selon leurs besoins, ne s'ouvrira qu'à temps et sous un ciel favorable. Elles n'en sortiront que couvertes de chaudes fourrures ,

de duvets cotonneux qui les défendront des dernières gelées ou des caprices atmosphériques. Mère jamais a-t-elle veillé avec plus d'amour à la conservation de ses enfants? Voilà ce que vous sauriez depuis longtemps, monsieur le comte, si, descendant des régions abstraites de la science humaine, vous aviez autrefois daigné abaisser vos regards sur les simples et naïfs ouvrages de Dieu. Plus vos pas se seraient tournés vers le Nord, plus ces communes merveilles eussent surgi patentes à vos yeux. Là où le danger s'accroît, les soins de la Providence redoublent !

Le philosophe avait suivi attentivement tous les progrès et les transformations de la plante. De nouveau il avait lutté contre elle par le raisonnement , et de nouveau elle avait eu réponse à tout!

« A quoi bon ces poils épineux qui garnissent ta tige ? » lui disait-il.

Et le lendemain, elle les lui montrait chargés d'un givre léger, qui, grâce à eux, tenu à distance, n'avait pu glacer sa tendre écorce.

« A quoi te servira dans les beaux jours ta chaude douillette de ouate et de duvet? »

Les beaux jours étaient venus, et elle s'était dépouillée sous ses yeux de son manteau d'hiver, pour se parer de sa verte toilette de printemps, et ses

nouveaux rameaux naissaient affranchis de ses soyeuses enveloppes, désormais inutiles.

« Mais que l'orage gronde, le vent te brisera, et la grêle hachera tes feuilles trop tendres pour lui résister! »

Le vent avait soufflé, et la jeune plante, bien faible encore pour oser lutter, courbée jusqu'à terre, s'était défendue en cédant. La grêle était venue, et, par une nouvelle manœuvre, les feuilles, se redressant le long de la tige pour la garantir comme d'un réseau de mailles serrées les unes contre les autres pour se proléger mutuellement , ne se présentant qu'à revers aux coups de l'ennemi, avaient opposé leurs solides nervures à la pesanteur des projectiles atmosphériques. Cette fois comme l'autre, la plante était sortie du combat, non sans quelques légères mutilations, mais vive et forte encore, et prête à s'épanouir devant le soleil qui allait cicatriser ses blessures.

« Le hasard est-il donc intelligent ? s'écriait Charney; faut-il spiritualiser la matière ou matérialiser l'esprit? » Et il ne cessait d'interroger sa muette interlocutrice ; il aimait à la voir croître, à la suivre dans ses graduelles métamorphoses.

Un jour, après qu'il l'eut contemplée longtemps, il se surprit à rêver près d'elle, et ses rêveries avaient une douceur inaccoutumée, et il se sentait

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heureux cle les prolonger en marchant à grands pas dans sa cour. Puis, relevant la tête, il aperçut à la fenêtre grillée du grand mur Yattrapeur de mouches qui semblait l'observer. Il rougit d'abord, comme si l'autre eût pu deviner sa pensée, et il lui sourit ensuite, car il ne le méprisait plus. En avaitil le droit? Ne venait-il pas, lui aussi, d'absorber son esprit dans la contemplation d'une des créations infimes de la nature?

« Qui sait, se disait-il, si cet Italien n'a pas découvert dans une mouche autant de choses dignes d'être étudiées, que moi dans ma plante? »

En rentrant dans sa chambre, ce qui d'abord frappa sa vue, ce fut cette sentence fataliste, inscrite par lui sur le mur deux mois auparavant :

Le hasard est aveugle, et seul il est le père de la création.

Il prit un charbon, et écrivit dessous :

Peut-être !

Gharnay ne crayonnait plus sur son mur, il ne sculptait plus sur sa table que des tiges naissantes protégées par leurs cotylédons, que des feuilles avec leurs découpures et leurs nervures saillantes. Il passait la plus grande partie de ses heures de promenade devant sa plante, à l'examiner, à l'étudier dans ses développements, et, rentré dans sa chambre, souvent, à travers ses barreaux, il la contemplait encore.

C'était là maintenant l'occupation favorite, le jouet, la marotte du prisonnier. S'en fatiguera-t-il aussi facilement que des autres?

Un matin, de sa fenêtre, il vit le geôlier, traver-

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sant sa cour d'un pas rapide, passer si près de la plante, qu'il semblait l'avoir dû briser de son pied. Le frisson lui en prit.

Quand Ludovic, à l'heure du déjeûner, viendra lui apporter sa pitance, il lui recommandera d'épargner l'unique ornement de sa promenade; rien ne lui paraît plus simple, et un refus de la part du geôlier est impossible. Cependant, quand la chaussure ferrée du Piémontais retentit de nouveau sur le pavé de la cour, puis ensuite sur les marches de son escalier, il ne sait plus trop comment s'y prendre pour formuler cette demande, qui d'abord lui a paru si facile à faire. L'hésitation et le doute s'emparent de son esprit.

Peut-être le régime de propreté de la prison exige-t-il qu'on débarrasse la cour de cette végétation parasite: c'est donc une faveur qu'il va implorer; cette faveur, possède-t-il aujourd'hui de quoi la payer ce que lui-même l'estime? Ce Ludovic l'a déjà si fort pressuré, en le rançonnant sur tous les objets que la geôle se réserve le droit de fournir aux prisonniers! D'ailleurs, Charney a jusque-là rarement adressé la parole à cet homme, dont les manières brusques et le caractère sordide lui répugnent. Sans doute il le trouvera peu disposé à lui être agréable. Puis, sa fierté souffre de se montrer par ses goûts sur la même ligne, à peu de chose près, que Yat-

trapeur de mouches, pour lequel il a si clairement témoigné de son mépris. Puis enfin, il prévoit un refus net, insolent, tranché; car l'inférieur à qui sa position donne momentanément le droit d'admettre ou de refuser, use presque toujours de son pouvoir avec rudesse : il ne sait pas que l'indulgence est un acte de force.

Un refus eût à la fois blessé le noble prisonnier dans ses espérances et dans son orgueil.

Ce ne fut donc qu'avec une foule de précautions oratoires, et en s'étayant de la connaissance philosophique qu'il avait des faiblesses humaines, que Gharney entama son discours, logiquement disposé dans sa tète pour arriver à son but sans compromettre son amour-propre, ou plutôt sa vanité.

Il commença d'abord par adresser la parole au geôlier en italien : c'était réveiller ses souvenirs d'enfance et de nationalité. Il lui parla de son fils, de son jeune Antonio : il savait faire vibrer sa fibre sensible, et le forcer de lui prêter attention ; ensuite, tirant de son riche nécessaire une petite timbale de vermeil, il le chargea de la donner de sa part à l'enfant.

Ludovic sourit et refusa.

Charney, quoique un peu décontenancé, ne se tint pas pour battu. Il insista, et par une adroite transition; « Je sais, lui dit-il, qu'un hochet, quel-

qu'image coloriée ou des fleurs, lui conviendraient peut-être mieux; mais vous pouvez vendre cette timbale, citoyen Ludovic, et en consacrer le prix à lui acheter un jouet à votre choix. »

Il lança alors un : Mais à propos de fleurs ! qui le fit entrer en matière.

Ainsi, l'amour du pays, l'amour paternel, les souvenirs d'enfance, l'intérêt personnel, ces grands mobiles de l'humanité, il avait tout mis en œuvre pour arriver à ses fins. Qu'eût-il fait de plus s'il se fût agi de son propre sort? Jugez s'il aimait déjà sa plante?

« Signor conte, lui dit Ludovic quand il eut cessé de parler, gardez votre nacchera indorata; son absence ferait pleurer les autres bijoux de votre jolie cassette. Vous avez oublié que mio caro bambino a trois mois de date et peut boire encore sans gobelet. Quant à votre giroflée....

— Comment, une giroflée ! C'est une giroflée ! s'écria Charney, sottement désappointé d'avoir entouré de tant de soins une fleur aussi vulgaire.

— Sac à papious! je n'en sais rien, signor conte. A mes yeux, toutes les plantes sont plus ou moins des giroflées; je ne m'y connais pas. Mais puisqu'il est question de celle-là, vous vous y êtes pris un peu tard pour la recommander à ma miséricorde. Dès longtemps j'aurais mis la botte dessus, sans

nulle intention de nuire ni à vous ni à la belle, si je ne m'étais aperçu du tendre intérêt que vous lui portez.

— Oh! cet intérêt, dit Charney un peu confus, n'a rien que de très-simple....

— Ta, ta, ta, je sais ce qui retourne, reprit Ludovic, en cherchant à cligner de l'œil d'un air entendu : il faut une occupation aux hommes ; ils ont besoin de s'attacher à quelque chose, et les pauvres prisonniers n'ont pas le choix. Tenez, signor conte, îious avons de nos pensionnaires qui sans doute -autrefois étaient de gros personnages, de fines cervelles (car ce n'est pas le fretin qu'on amène ici) ; eh bien ! aujourd'hui, ils s'amusent et s'occupent à peu de frais, J2 vous jure. L'un attrape des mouches, il n'y a pas de mal; l'autre, ajouta-t-il avec un nouveau clignement d'yeux qu'il essaya de rendre plus significatif encore que le premier, l'autre trace, à grand renfort de canifs et de couteaux, des images sur sa table de sapin, sans songer que je suis responsable du mobilier de l'endroit. »

Le comte voulut prendre la parole, il ne lui en laissa pas le temps.

« Ceux-ci élèvent des serins et des chardonnerets, ceux-là de petites souris blanches. Moi, je respecte leurs goûts, et à tel point, benecletto Dio! que j'avais un chat superbe, énorme, à longs poils

blancs, angora; il sautait et gambadait le plus gentiment du monde, et, quand il faisait son somme, on eût dit un manchon qui dormait; ma femme en était folle, moi aussi : cependant je l'ai donné : car ce petit gibier-là pouvait le tenter, et tous les chats du monde ne valent pas la souris d'un captif!

— C'est très-bien à vous, monsieur Ludovic, lui répondit Charney, se sentant mal à Taise de ce qu'on pouvait lui supposer le goût de semblables puérilités; mais cette plante est pour moi mieux qu'une distraction.

— Qu'importe? si elle vous rappelle seulement la verdure de l'arbre sous lequel votre mère vous a bercé dans votre enfance, per Bacco! elle peut ombrager la moitié de la cour! D'ailleurs, la consigne n'en parle pas, et j'ai l'œil fermé de ce côté-là. Qu'elle devienne arbre et puisse vous servir à escalader le mur, ce sera autre chose ! mais nous avons le temps d'y songer, n'est-ce pas! ajouta-t-il en riant d'un gros rire : non que je ne vous souhaite de de tout cœur le plein air et la liberté de vos jambes; mais ça doit arriver à son temps, d'après la règle, avec permission des chefs. Oh! si vous cherchiez à vous évader de la citadelle....

— Que feriez-vous?

— Ce que je ferais? Tonnerre ! je vous barrerais

le passage, dussiez-vous me tuer! ou je ferais tirer sur vous par la sentinelle, sans plus de pitié que sur un lapin : c'est Tordre. Mais toucher à une des feuilles de votre giroflée! oh! non, non! mettre le pied dessus! jamais! J'ai toujours regardé comme un profond scélérat cet homme, indigne d'être geôlier, qui, méchamment, écrasera l'araignée du pauvre prisonnier. C'est là une vilaine action, c'est là un crime. »

Charney se sentait à la fois ému et surpris de trouver tant de sensibilité dans son gardien ; mais, par cette raison même qu'il commençait à l'estimer un peu plus, sa vanité s'obstinait à motiver par des raisons de quelque valeur l'intérêt qu'il portait à la plante.

« Mon cher monsieur Ludovic, lui dit-il, je vous remercie de vos bons procédés. Oui, je l'avoue, cette plante est pour moi la source d'une foule d'observations.... philosophiques, pleines d'intérêt. J'aime à l'étudier dans ses phénomènes physiologiques. » Et, comme il vit le geôlier témoigner par un signe de tête qu'il écoutait sans comprendre, il ajouta : « De plus, l'espèce à laquelle elle appartient possède des vertus médicinales très-favorables dans certaines indispositions assez graves auxquelles je suis sujet ! >»

Il mentait; mais il lui en eût trop coûté de se

50 PIGCIOLA.

montrer descendu jusqu'aux bizarres puérilités des prisons, devant cet homme qui venait en partie de se relever à ses yeux, le seul être qui rapprochât, et en qui, pour lui, se résumait aujourd'hui le genre humain .

« Eh bien ! si votre plante, signor conte, vous a rendu tant de services, répliqua Ludovic en se disposant à sortir de la chambre, vous devriez vous montrer plus reconnaissant envers elle et l'arroser parfois : car si je n'avais pris soin, en vous apportant votre provision de liquide, de l'humecter de temps en temps, la povera picciola serait morte de soif. AddiOy signor conte.

— Un instant, mon brave Ludovic ! s'écria Charney, de plus en plus surpris de trouver un tel instinct de délicatesse enfermé dans une étoffe grossière, et presque repentant de l'avoir méconnu jusqu'alors. Quoi ! vous vous occupiez ainsi de mes plaisirs, et vous gardiez le silence devant moi! Ah! de grâce, acceptez ce faible présent comme un souvenir de ma gratitude. J'espère pouvoir plus tard, m'acquitter plus dignement envers vous. »

Et il lui présenta de nouveau la timbale de vermeil. Cette fois Ludovic la prit, et, tout en l'examinant avec une sorte de curiosité :

« Vous acquitter de quoi, signor conte? Les plantes ne demandent que de l'eau, et l'on peut leur payer

à boire sans se ruiner au cabaret. Si celle-là vous distrait impoco de vos soucis, si elle produit de bons fruits pour vous, tout est dit. »

Et il alla sur-le-champ remettre la timbale en place dans la cassette.

Le comte fit un pas vers Ludovic et lui tendit la main.

« Oh! non, non, dit celui-ci en se reculant d'un air contraint et respectueux : on ne donne la main qu'à son égal ou à son ami.

— Ehbien! Ludovic, soyez mon ami!

— Non, non, répéta le geôlier, cela ne se peut pas, excellenza. Il faut tout prévoir, pour faire toujours, demain comme aujourd'hui, son métier en conscience. Si, étant mon ami, vous cherchiez à nous fausser compagnie, aurais-je donc encore le courage de crier à la sentinelle : « Tirez! » Non; je suis votre gardien, votre geôlier et divotissimo servo. »

<Jp

Après le départ de Ludovic, Gharney réfléchit, et songea combien, avec tous ses avantages personnels, il était resté au-dessous de cet homme grossier, dans les rapports établis entre eux. Quels misérables subterfuges il avait entassés pour surprendre le cœur de cet être si simple et si bienveillant ! il n'avait pas rougi de descendre jusqu'au mensonge!

Qu'il lui savait gré des soins secrets prodigués à sa plante! Quoi! ce geôlier, supposé capable d'un refus quand il ne s'agissait que de s'abstenir d'une méchante action, il l'a prévenu dans ses vœux ! il l'a épié, non pour se railler de sa faiblesse, mais

pour le favoriser dans ses plaisirs ; et son désintéressement a forcé le noble comte de se reconnaître son obligé !

L'heure de la promenade arrivée, celui-ci n'oublie pas de partager avec sa plante la portion d'eau qui lui est dévolue. Non content de l'arroser, il veille à la débarrasser de la poussière qui ternit ses feuilles et de la vermine qui les attaque.

Et, tout en s'occupant de cette besogne, il songe à Ludovic, il se sent désireux de le mieux connaître, de pouvoir trouver une explication aux singuliers contrastes que présente le caractère de cet homme à la fois rude et bon, impitoyable et sensible, avare et désintéressé.

Celui que la chute des vieux empires, les migrations des races, les exploits, les conquêtes de Cyrus, d'Alexandre et de Gengis-Khan, ont tant préoccupé autrefois, ne demande plus à la grande histoire du monde que l'histoire de son geôlier.

A force de questions, de suppositions et de déductions logiques, voici ce qu'il en apprit par Ludovic lui-même.

Ludovic Ritti, Piémontais, était né à Nice, compatriote et contemporain de Masséna. Tous deux, enfants du même quartier, camarades d'école, et même camarades hors l'école, demeuraient porte à porte.

PICC10LA. 55

Seulement, dès leur jeune âge, subissant les cou* séquences de leurs natures différentes, s'ils jouaient à V attelage, Ludovic figurait le cheval et Masséna le cocher; s'il fallait dérober des fruits dans le clos du voisin, Ludovic faisait la courte échelle, Masséna escaladait le mur et savait se réserver déjà la part du lion ; si Ton allait furtivement braconner dans les bois, Ludovic battait les buissons et Masséna était le chasseur.

Ainsi les deux compagnons avaient grandi ensemble, avaient vagabondé ensemble, puis ensemble il s'étaient engagés soldats au service de la république, et ensemble encore ils avaient pris leurs lettres de naturalisation, non d'après la marche ordinaire, en se faisant déclarer Français, mais en aidant par la conquête à faire déclarer France leur propre pays.

A cette époque, il est vrai, Masséna portait déjà les insignes de général de division, tandis que Ludovic conservait toujours ses premières épaulettes de laine : c'est que l'un avait été créé pour la domination et le commandement, l'autre pour l'obéissance.

Oui, l'obéissance passive, complète, aveugle, se montrait dans Ludovic comme une seconde nature, comme un type originel, un besoin instinctif. C'était un Russe, une simple machine de guerre, gravitant sous la main qui la faisait mouvoir. L'or-

:s PICCIOLA.

dre du chef lui semblait l'ordre de Dieu lui-même ; son geste se réglait si bien sur le commandement, que, au plus fort de la mêlée, même se sentant le pistolet d'un ennemi sur la poitrine, il fût resté le sabre en l'air, sans frapper, si un signe évident lui eût annoncé la fin des hostilités.

Quoique brave et très-brave, jamais Ludovic ne se serait laissé emporter par son ardeur et n'aurait rompu les rangs d'une semelle, ni en arrière, ni en avant. Durant ses campagnes, s'il ne s'était point signalé par une grande action d'éclat, c'est qu'on ne la lui avait pas ordonnée.

Au lieu de sa ration de brandevin, son sergent lui eût présenté un verre d'encre à boire, en lui disant : « C'est l'ordre ! » qu'il l'eût avalé sans sourciller.

Dans la terrible année 95, au milieu des neiges des Alpes, lorsque lui et ses compagnons marchaient pieds nus et le ventre vide, si quelques murmures s'élevaient dans les rangs : « Puisque c'est l'ordre! » disait tranquillement Ludovic.

Blessé à Marengo, légèrement écloppé par l'effet d'une balle qui s'était logée dans les chairs de sa cuisse, Ludovic dut forcément se retirer du service.

Grand alors fut son embarras. Il n'avait obtenu de ses campagnes et de son séjour en Allemagne, en Italie et dans les diverses parties de la France,

qu'une merveilleuse facilité à jurer dans quatre ou cinq idiomes différents.

Retourné à Nice , dans sa ville natale , condamné à la vie sédentaire , livré à lui-même, ne recevant plus d'impulsion étrangère 3 il ne savait comment coordonner ses mouvements et quelle règle imposer à sa conduite.

Il n'avait d'autre distraction , d'autre plaisir , d'autre bonheur , que d'aller voir parader la garnison et de marcher encore au pas, en boitillant à la suite de la garde montante ou de la garde descendante.

Il rentrait exactement tous les soirs se coucher lorsqu'il entendait battre la retraite; mais pour le réveil, mais pour les repas, le tambour ne résonnait plus pour lui; mais pour les actes ordinaires de la vie, nul n'étaii là lui criant : « A droite! à gauche! en avant? » Et que faire d'une existence qu'il fallait diriger soi-même , dont il fallait se donner tout le tracas? L'obéissance est si douce aux esprits paresseux ! Puis l'habitude en fait une nécessité.

Afin de sortir de cette situation perplexe, Ludovic prit une grande résolution.

Il se maria.

Dans son ménage, il apporta cette obéissance passive qui l'avait surtout distingué à l'armée. Comme si tous les bonheurs lui dussent arriver à la fois,

grâce à la protection de son ancien camarade Masséna, la geôle de Fénestrelle , devenue vacante, lui fut adjugée. Il eut alors deux chefs au lieu d'un , sa femme et son commandant.

Sa femme, plus jeune que lui, passait, malgré un goitre énorme, pour une assez jolie fille quand il l'épousa ; mais d'un caractère acariâtre, d'une avarice sordide, elle avait forcé Ludovic, naturellement désintéressé , à rançonner les prisonniers sur tous les objets que la geôle se réservait le droit de leur fournir. Du reste , malgré tous les vouloirs de sa femme , il n'eût point accepté d'eux, hors de ses fonctions de fournisseur , le plus léger cadeau : cette circonstance ne pouvant se présenter que dans l'intérieur de la prison et loin des yeux de sa femme, cela ne regardait que lui ; puis , d'ailleurs, c'était l'ordre.

Il y a donc en Ludovic trois nuances tranchées , que lui impriment tour à tour son commandant, sa femme et son propre instinct à lui. Impitoyable quand il s'agit du régime disciplinaire de la citadelle, voilà pour son commandant; avide avec les prisonniers, voilà pour sa femme ; mais bon homme, sensible, généreux, compatissant, lorsque le commandant ou la dame du logis ne soufflent pas sur son cœur pour le faire tourner à la dureté ou à l'avarice, voilà pour lui.

Si Ton veut de Ludovic Ritti un portrait plus complet, il avait quarante ans, le teint brun , la barbe épaisse, les épaules larges, la taille moyenne et forte. Figurez-vous le voir traversant d'un pas un peu hasardé les cours de la citadelle, fumant une pipe courte et noire , lâchant fréquemment un juron français , provençal , italien ou allemand , 'affectant un léger clignement de l'œil lorsqu'il veut se donner un air malicieux , s' égayant facilement au , nom de son fils Antonio ou à l'idée d'une bonne action , et vous saurez de lui tout ce qu'en put savoir Gharney lui-même , plus peut-être qu'il n'était nécessaire d'en apprendre.

Un des jours suivants, à l'heure voulue, Charney était à son poste , près de sa plante , quand il vit un gros nuage obscurcir le ciel, et s'arrêter, suspendu comme un dôme grisâtre et flottant, sur les hautes tourelles de la forteresse. Bientôt de larges gouttes de pluie commencèrent à tomber. Rebroussant chemin, il songeait à se mettre à couvert en rentrant, quand des grêlons, mêlés à la pluie, rebondirent tout à coup sur le pavé du préau. La povera , tournoyant sous l'orage , les branches échevelées, semblait près d'être arrachée du sol : ses feuilles humectées , froissées les unes contre les autres, frémissantes sous les secousses

du vent, faisaient entendre comme des murmures plaintifs et des cris de détresse.

Charney s'arrêta. Il se rappela les reproches de Ludovic, et chercha avidement autour de lui un ohjet capable de garantir sa plante ; il ne le trouva pas : les grêlons cependant tombaient plus forts , plus nombreux , et menaçaient de la briser. Il trembla pour elle , pour, elle qu'il avait vue naguère si bien résister à la violence des vents et de la grêle ; mais il aimait déjà trop sa plante pour risquer de lui faire courir un danger en essayant d'avoir raison contre elle.

Prenant alors une résolution digne d'un amant, digne d'un père, il se rapproche, il se place devant son élève, comme un mur interposé entre elle et le vent; il se courbe sur sa pupille, lui servant ainsi de bouclier contre le choc de la grêle; et là, immobile, haletant, battu par l'orage dont il la garantit, l'abritant de ses mains, de son corps, de sa tête, de son amour, il attend que le nuage ait passé.

Il passa. Mais un semblable danger ne pourrait-il pas la menacer encore, quand lui, son protecteur, se trouverait retenu sous les verrous? Bien plus, la femme de Ludovic, suivie d'un gros chien de garde, vient visiter quelquefois la cour. Ce chien , en se jouant, ne peut-il d'un coup de gueule ou d'un coup de patte briser la joie du philosophe? Rendu plus

PIGCIOLA. 63

prévoyant par l'expérience , Charney consacre le reste du jour à méditer un plan, et le lendemain il en prépare l'exécution.

Sa mince portion de bois lui suffit à peine dans ce climat de transition, où parfois, même en plein été, les nuits et les matinées sont froides. Qu'importe? Qu'est-ce donc qu'une privation de quelques jours? N'aura-t-il pas la chaleur de son lit? il se couchera plus tôt, il se lèvera plus tard. Avare de son bois , il le thésaurise, il en fait provision; et quand Ludovic l'interroge à ce sujet :

* C'est pour bâtir un palais à ma maîtresse , » dit-il.

Le geôlier cligna de l'œil, comme s'il comprenait; mais il n'y comprit rien.

Pendant ce temps, Charney fend, taille, épointe ses cotrets , met à part les rameaux les plus souples , conserve soigneusement l'osier flexible qui sert à lier son fagot quotidien. Puis, dans son coffre à linge, il découvre une toile grossière, à trame épaisse, qui en garnit le fond ; il la détache , il en extrait les fils les plus forts, les plus solides. Ses matériaux ainsi préparés , il se met bravement à l'ouvrage, aussitôt que les lois de la geôle et la scrupuleuse exactitude dû geôlier le lui permettent.

Autour de sa plante, entre les pavés de sa cour, enfonçant des rondins d'inégale grandeur, il les

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assure encore à leur base au moyen d'un ciment composé de terre recueillie péniblement çà et là dans les interstices du pavage , de plâtre et de salpêtre, dont il fait des emprunts furtifs aux parois humides des anciens fossés de la citadelle. Les principales pièces de la charpente ainsi disposées, il y entrelace dans certaines parties de légers rameaux, formant une espèce de claie capable au besoin de garantir la povera du choc d'un corps étranger ou de l'approche du chien. Ce qui l'encourage tout à fait durant ses travaux , c'est que Ludovic , qui , les lui voyant commencer, a d'abord paru incertain s'il en permettrait la continuation , branlait la tête, et faisait entendre un petit grognement sourd, de mauvais augure, aujourd'hui en a pris son parti; et parfois même, fumant doucement sa pipe à l'extrémité du préau , l'épaule appuyée contre la porte d'entrée, une jambe en travers, il contemple en souriant le travailleur encore inexpérimenté , puis interrompt son plaisir de fumeur pour lui donner quelque bon conseil, que celui-ci ne sait pas toujours mettre à profit.

Néanmoins l'ouvrage avance. Afin de le compléter, Charney appauvrit, en faveur de sa plante, sa mince couchette de prisonnier. C'est un nouveau sacrifice qu'il s'impose pour elle. Il emprunte à la paillasse de son lit de quoi fabriquer de légères

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nattes, et les dispose, selon la circonstance , autour de son échafaudage, soit que les rafales des Alpes menacent de s'engouffrer de ce côlé , soit que le soleil, à son midi, lance trop directement sur le faible végétal ses rayons répercutés encore par les fragments de grès et par les murailles.

Un soir, le vent souffla avec force. Gharney, déjà sous les verrous, vit de sa fenêtre la cour jonchée de brins de paille et de petits rameaux. Les paillassons et le corps de la claie n'avaient pas été doués par lui d'une force de résistance suffisante. Il se promit de remédierai! mal le lendemain; mais le lendemain, quand il descendit, tout était déjà réparé. Une main plus habile que la sienne avait solidement réorganisé l'entrelacs des branchages et des nattes, et il sut bien qui en remercier dans son cœur.

Ainsi, contre les périls, grâce à lui, grâce à eux, la plante s'environnait de remparts et de toitures : et lui, lui Gharney, s'attachant à elle de plus en plus, il la voyait avec ravissement grandir, se développer, et lui prodiguer sans cesse de nouvelles merveilles à admirer.

Le temps semblait la consolider; l'herbe devenait bois; l'écorce ligneuse entourant sa tige, d'abord si fragile, lui donnait de jour en jour une garantie de durée, et son heureux possesseur se sentait

saisi d'un désir curieux et impatient de la voir fleurir.

Il désire donc enfin quelque chose, cet homme à la fibre usée, au cerveau de glace; cet homme si fier de son intelligence, et qui vient de tomber du haut de sa science orgueilleuse pour abîmer sa vaste pensée dans la contemplation d'un brin d'herbe!

Ne vous hâtez pas trop de l'accuser de faiblesse puérile et de démence. Le célèbre quaker Jean Bcrtram, après avoir passé de longues heures à examiner la structure d'une violette, ne voulut plus appliquer les facultés de son esprit qu'à l'étude des merveilles végétales de la nature, et prit bientôt place parmi les maîtres de la science. Si un philosophe du Malabar devint fou en cherchant à s'expliquer les phénomènes de la sensitive, par un effet contraire, le comte de Charney trouvera peut-être dans sa plante la vraie sagesse. N'y a-t-il pas déjà découvert l'arcane qui a le pouvoir de dissiper son ennui et d'élargir sa prison?

« Oh! la fleur! la fleur! se disait-il; cette fleur dont la beauté ne frappera que mes regards, dont les parfums seront pour moi seul, quelles formes affectera-t-elle ? quelles nuances coloreront ses pétales? Sans doute elle doit m'offrir de nouveaux problèmes à résoudre et jeter un dernier défi à ma raison ! Eh bien ! qu'elle vienne ! que mon frôle ad-

versaire se montre armé enfin de toutes pièces, je ne renonce point encore à la lutte. Peut-être alors seulement pourrai-je saisir dans son ensemble ce secret que sa formation incomplète m'a permis à peine d'entrevoir jusqu'à présent. Mais fleuriras-tu? te montreras-tu un jour devant moi dans tout ton éclat de beauté et de parure, Picciola? »

Picciola! c'est le nom qu'il lui a donné lorsque, dans le besoin d'entendre une voix humaine retentir à son oreille au milieu de ses travaux, il converse hautement avec sa compagne de captivité, en l'entourant de ses soins. Povera Picciola! telle a été l'exclamation de Ludovic s'apitoyant sur la pauvre petite, qui avait failli mourir faute d'être arrosée. Charney s'en était souvenu.

« Picciola! Picciola! dois-tu fleurir bientôt? » répétait-il en écartant avec précaution les feuilles garnissant l'extrémité ou les aisselles des rameaux de sa plante, afin de voir si la fleur s'annonçait; et ce nom de Picciola lui était doux à prononcer, car il lui rappelait à la fois les deux êtres qui peuplaient son univers : sa plante et son geôlier.

Un matin que, à l'heure de sa promenade habituelle, il interroge Picciola feuille par feuille, ses yeux s'arrêtent fixement tout à coup sur une des parties du végétal, et son cœur bat avec force. Il y porte la main et rougit. Depuis longtemps il n'a

éprouvé une émotion aussi vive. C'est qu'il vient de voir au sommet de la tige principale une excroissance inaccoutumée, verdâtre, soyeuse, de forme sphérique, imbriquée de légères écailles placées les unes sur les autres, comme des ardoises au dôme arrondi d'un élégant kiosque.

II n'en peut douter, c'est là le bouton. La fleur n'est pas loin.

L'attrapeur de mouches paraissait souvent à sa grille et prenait plaisir à suivre du regard le comte, si affairé autour de sa plante. Il Fa vu combiner et préparer son mortier, tresser ses nattes, nouer ses paillassons, édifier enfin ses palissades, et, prisonnier comme lui, et depuis plus longtemps que lui, il s'est facilement uni par la pensée aux grandes préoccupations du philosophe.

A cette même fenêtre grillée, une autre figure, fraîche et souriante, vient aussi se montrer aujourd'hui. C'est une femme.... une jeune fille, à la démarche tout ensemble alerte et craintive. Dans l'allure de sa tête, dans l'éclair de ses yeux, la mo-

destie seule semble tempérer la vivacité. Son regard, plein d'âme et d'expression, s'éteignait à moitié en passant au travers de ses longs cils abaissés. iVu premier abord, en la voyant le front incliné dans l'ombre, gardant une attitude rêveuse derrière ces sombres barreaux sur lesquels s'appuie en se repliant sa main blanche, on la prendrait pour un chaste emblème de la captivité.

Mais quand son front se relève et qu'un rayon du jour vient l'éclairer, l'harmonie et la sérénité de ses traits, sa carnation ferme et colorée, disent assez que c'est dans le mouvement et le grand air, et non sous les verrous qu'elle a vécu.

Faut- il alors l'admirer comme un de ces anges de la charité qui visitent les prisons? Non; l'amour filial jusqu'ici a seul rempli son cœur : c'est dans cet amour qu'elle puise sa force, et presque sa beauté. Fille de l'Italien Girhardi, Yattrapeur de mouches, elle a quitté Turin, ses fêtes, ses belles promenades et les rives de la Doria-Riparia, pour venir se fixer dans le petit bourg de Fénestrelle, non d'abord pour y voir son père, caria permission ne lui en était pas accordée, mais pour vivre du même air que lui, pour penser à lui près de lui. Aujourd'hui, à force d'instances et de sollicitations, elle a obtenu de pouvoir le visiter de temps en temps, et voilà pourquoi elle est joyeuse, fraîche et belle!

Un mouvement de curiosité Ta poussée vers la fenêtre grillée qui donne dans la petite cour ; un sentiment d'intérêt l'y retient malgré elle, car elle craint d'être aperçue du prisonnier. Qu'elle se rassure; Charney ne la verra pas: dans ce moment, Picciola et son bouton naissant s'emparent seuls de toute son attention.

La semaine écoulée, lorsque la jeune fille revint auprès de son père, elle se dirigea furtivement encore vers la petite grille, pour donner un regard à l'autre captif; Girhardi la retint.

« Depuis trois jours il n'a point paru près de sa plante, lui dit-il. Il faut que le pauvre homme soit bien malade !

— Malade! dit-elle d'un air étonné.

— J'ai vu les médecins traverser la cour, et, d'après ce que m'en a dit Ludovic, ils ne sont d'accord que sur un seul point, c'est qu'il peut en mourir!

— Mourir! » répéta la jeune fille. Et son œil s'agrandissait, et l'effroi, plus que la pitié peut-être, se peignait sur sa figure. «-Oh! que je le plains ! le malheureux ! » Puis attachant sur son père un regard d'inquiétude et d'angoisse : « On peut donc mourir ici... ou plutôt y peut- on vivre ! C'est sans doute le séjour de cette prison et la pestilence qui s'exhale des anciens fossés qui ont causé sa maladie ! » s'écria-t-elle en pressant le vieillard entre

ses bras; car en parlant de Charney elle ne pensait qu'à son père.

Girhardi essaya de la consoler et lui tendit sa main ; elle la couvrit de larmes.

Dans ce moment, Ludovic entra. Il apportait à l'attrapeur de mouches une nouvelle capture qu'il venait de faire à son intention. C'était une cétoine, un beau coléoptère tout doré, qu'il lui présenta d'un air triomphant.

Girhardi sourit, le remercia, et, sans qu'il s'en aperçût, rendit la liberté à l'insecte; c'était le vingtième individu de la même espèce que Ludovic lui offrait ainsi depuis quelques jours; après quoi il demanda au geôlier des nouvelles de Charney. -

<c Per mio sanlo padrone! dit Ludovic, je ne l'oublie pas plus que les autres, et, tant qu'il ne sera pas le pensionnaire de Dieu, il restera le mien, signore. Aussi je viens encore à l'instant d'arroser sa plante.

— A quoi bon, s'il ne doit pas la voir fleurir? interrompit tristement la jeune fille.

— Perché, damigella? » dit Ludovic. Puis il ajouta d'un air entendu, avec son clignement d'yeux ordinaire et en agitant légèrement sa main, l'index relevé : « Nos seigneurs les médecins pensent que le pauvre homme s'est couché sur le dos pour Fêter-

nité; mais moi, le seigneur geôlier, non lo credo ! Trondédiousl j'ai mon secret. »

Il fit un tour sur ses talons, et sortit, après avoir essayé de reprendre sa voix rude et sa figure sévère pour signifier à la jeune fille qu'il ne lui restait plus, la montre à la main, que vingt-deux minutes à passer auprès de son père. Au bout des vingt-deux minutes, il était de retour et faisait exécuter la consigne.

La maladie de Charney n'était que trop réelle. Quelle qu'en ait été la cause, un soir, après avoir rendu à Picciola sa visite et ses soins journaliers, un fort engourdissement l'avait saisi. La tête appesantie et les membres agités de tremblements nerveux, il s'était couché , dédaignant d'appeler quelqu'un à son aide, et remettant au sommeil le soin de sa guérison. / -

Le sommeil n'était pas venu, mais la douleur; et le lendemain, lorsque le comte voulut se lever, une puissance plus forte que sa volonté le retint cloué sur son grabat. Il ferma les yeux et se résigna.

Devant le péril, son calme philosophique et son orgueil de conspirateur revinrent. Il se fût cru déshonoré d'exhaler un soupir, une plainte, ou d'implorer le secours de ceux qui, violemment, l'avaient séquestré du monde. Il donna seulement quelques instructions à Ludovic au sujet de sa plante, dans

7k PICCIOLA.

le cas où il serait indéfiniment retenu captif dans son lit, dans ce carcere duro qui venait aggraver encore son autre captivité. Les médecins arrivèrent, et il refusa de répondre à leurs questions. Il lui semblait que sa vie n'étant plus à lui, il n'était pas chargé de sa conservation, pas plus que delà gestion de ses biens confisqués, et que c'était à ceux qui s'appropriaient le tout à veiller sur le tout.

Les médecins ne tinrent pas compte d'abord de cette révolte; ils insistèrent. Rebutés enfin par le silence obstiné du malade, ils se décidèrent à ne plus interroger que la maladie elle-même.

Les signes pathognomoniques répondirent à chacun dans un sens contraire, chacun des savants docteurs appartenant à un système différent. Dans la dilatation de la pupille et la teinte violacée des lèvres, l'un vit les symptômes certains d'une fièvre putride, l'autre ceux d'une inflammation des viscères dans le météorisme du ventre; le dernier enfin (car ils étaient trois) conclut à l'apoplexie ou à la paralysie, d'après la coloration du cou et des tempes, la froideur des extrémités, la rigidité de la face, et déclara que le silence du malade ne devait être attribué qu'à un commencement de congestion cérébrale.

Deux fois le colonel commandant de la citadelle vint visiter le prisonnier dans sa chambre. La pre- *

mière, il s'informa de ce qu'il pouvait avoir à souhaiter; il offrit même de le faire changer de logement, s'il pensait que le lieu habité par lui fût en partie cause de son malaise. Le comte ne répondit que par un signe négatif.

La seconde fois, le commandant se montra suivi d'un prêtre.

Qu'un de ses prisonniers fût condamné à mort par des juges ou par des médecins, il était du devoir de sa charge de le préparer à recevoir les secours de la religion.

S'il est dans le sacerdoce une fonction auguste et sacrée, c'est celle du prêtre des prisons, de ce prêtre, le seul spectateur dont la présence sanctifie l'échafaud ; et cependant le scepticisme de notre siècle n'a pas craint de la railler avec amertume. Cuirassés par l'habitude, a-t-ondit, ils ne savent plus s'émouvoir, ils ne savent plus pleurer avec le coupable, et dans leurs exhortations, dans leurs consolations, retournant sans cesse les mêmes pensées, chez eux le métier vient gâter l'inspiration.

Eh! qu'importe que les phrases soient les mêmes? Est-il donc un homme qui doive les entendre deux fois? Un métier, dites-vous? Mais ce métier, ils l'ont choisi, ils le subissent. Eux, cœurs vertueux et purs, ils vivront au milieu des cœurs endurcis, qui répondront peut-être à leurs paroles de paix,

d'espérance et de fraternité, par des paroles d'insulte et de mépris! Ils auraient pu, comme vous, connaître les joies et le luxe du monde; ils se frotteront contre les haillons et respireront l'air humide et infect des cachots ; nés sensibles aussi, et avec cette horreur du sang et de la mort qui tient à l'espèce humaine, ils se sont volontairement condamnés à voir, cent fois dans leur vie, monter et retomber le couteau sanglant de la guillotine. Sont-ce donc là des voluptés bien grandes? et s'en doit-on blaser si facilement?

Au lieu de cet homme de douleur, dévoué d'avance, et pour toujours, à de si rudes fonctions, au lieu de cet homme qui, par vertu, s'est fait le compagnon du bourreau, faites venir un nouveau prêtre pour chaque nouveau condamné!

Oui, sans doute, il s'émouvra, il s'attendrira plus , mais il consolera moins. Ses paroles, s'il en trouve, seront entrecoupées de sanglots; son émotion trop vive ne le rendra- t-elle pas incapable d'accomplir son devoir, et le spectacle de sa faiblesse portera-t-il le patient à donner courageusement sa vie à la société en expiation de son crime ?

Si la constance et la fermeté du nouveau consolateur sont telles que du premier coup il n'éprouve ni celte émotion ni cette faiblesse, croyez-le, il est

mille fois plus insensible par nature que l'autre par habitude.

Alors, voulez-vous donc abolir ce métier du prêtre des prisons? Ah! n'ôtez pas le dernier ami à ceux qui vont mourir! Qu'en montant sur l'échafaud, le coupable repentant ait une croix devant les yeux pour ne pas voir la hache, ou du moins que de son dernier regard il aperçoive auprès du représentant de la justice des hommes, celui de la clémence de Dieu !

Grâce au ciel, le prêtre, vraiment digne de ce nom, appelé au lit de Charney, n'avait pas d'aussi pénibles devoirs à remplir. Homme d'indulgence et de pardon, il comprit, non-seulement au silence et à l'immobilité du malade, mais mieux encore aux inscriptions désolantes qu'il lut sur la muraille, combien peu il devait espérer de cette âme orgueilleuse.

Il se contenta de passer la nuit en prières à son chevet, ne dédaignant pas d'interrompre son pieux office pour partager avec Ludovic les soins que celui-ci prodiguait au souffrant, et attendant avec résignation un moment favorable où il pourrait éclairer d'un rayon d'espoir ces profoudes ténèbres de l'incrédulité.

Dans cette même nuit, nuit décisive, le sang, refluant avec force vers la tête, détermina des trans-

ports au cerveau, un délire qui, durant plus d'une heure, contraignirent le confesseur et le geôlier d'unir leurs efforts pour empêcher le malade de s'élancer hors du lit. Et tandis qu'il se déhattait entre leurs bras, au milieu d'une foule de paroles incohérentes, d'apostrophes bizarres, les mots Picciola, povera Picclola! sortirent à plusieurs reprises de la bouche de Gharney.

« Ancliamo! andiamo ! le moment est venu, murmura Ludovic; oui, il est venu, répétait-il avec impatience. Mais le moyen de laisser là le chapelain tout seul lutter contre ce furibond! Et pourtant dans une heure il sera peut-être trop tard, cordieu! Ah! sainte Vierge ! Je crois qu'il s'apaise.... Il ferme les yeux, il étend les bras, comme pour dormir ! Si, à mon retour, il n'est pas mort, hourra ! huzza! hourra! »

En effet, le transport du malade s'était calmé; Ludovic chargea le prêtre de veiller sur lui, et il disparut aussitôt de la chambre.

Dans cette chambre, à peine éclairée par la faible lueur d'une lampe vacillante, on n'entendit plus de bruit que celui de la respiration irrégulière du mourant , la prière monotone du prêtre , et le vent des Alpes qui murmurait entre les barreaux de la fenêtre. Deux fois seulement le son d'une voix humaine sembla s'y mêler. C'était le qui vive d'un

sentinelle, lorsque Ludovic passa et repassa près de la poterne, se rendant à son logis, puis revenant à la caméra du malade.

Une demi-heure à peine s'était écoulée , quand son compagnon de veillée le vit reparaître, tenant à la main un pot rempli d'un liquide fumant.

« Saint Christ! j'ai failli tuer mon chien, dit-il en entrant. Il commençait à hurler : c'est mauvais signe. Mais comment ça va-t-il ? A-t-on encore gesticulé? En tous cas , voici de quoi le faire tenir tranquille. Je viens d'y goûter.... c'est bien amer comme les cinq cent mille diables!... pardon, mio padre! goûtez plutôt vous-même. »

Le prêtre repoussa doucement le vase.

« Au fait, ce n'est pas pour nous ; une pinte de moscadello, avec force tranches de citron, réussirait mieux à nous soutenir durant la nuit froide; n'est-il pas vrai, signor capellano ? Mais ceci , c'est pour lui, pour lui seuL... Il faut qu'il boive ça.... qu'il boive tout ! c'est l'ordonnance. »

En parlant ainsi, il transvasait une partie du liquide dans une tasse, la balançait et soufflait dessus pour en tempérer la chaleur; et quand il crut la potion à son point, il la fît prendre presque de force à Gharney, tandis que le prêtre soutenait la tête du malade. Puis enveloppant celui-ci dans ses draps et couvertures :

a Nous allons voir l'effet, dit-il ; ça ne peut tarder. Je ne bouge point d'ici que l'affaire ne soit faite. Tous mes oiseaux sont en cage, ils ne s'envoleront pas, et ma femme se passera bien de moi pour une nuit. N'est-ce pas votre avis, signor capellano? Pardon, mio padre , * répéta-t-il en s'apercevant d'un geste presque imperceptible de réprimande de la part de son discret interlocuteur.

Et Ludovic s'installa, debout, immobile, près du lit, l'œil fixé sur la figure du moribond, retenant son souffle, faisant silence, comme dans l'attente d'un événement prochain.

Voyant que rien ne s'annonçait encore, il doubla la dose. L'inquiétude le gagna en n'apercevant aucun changement dans l'état du patient. Il craignit d'avoir, par imprudence, hâté sa mort. Il se promena à grands pas dans la chambre, frappant du pied, faisant claquer ses doigts, menaçant du geste le vase qui contenait le reste du liquide.

Au milieu de tout ce mouvement, il s'arrêta un instant pour contempler la figure pâle, rigide, preque inanimée, de Charney.

« Je l'ai tué ! » s'écria-t-il en proférant un épouvantable juron mélangé de français , d'italien et de provençal.

En l'entendant jurer si fort, le chapelain releva la tête. Ludovic n'y fit nulle attention, et se remit

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à marcher, à frapper du pied , à jurer, à faire claquer ses doigts de plus belle; puis enfin, fatigué de gestes et d'émotion , il s'agenouilla auprès du prêtre, en murmurant des mea culpa, et s'endormit au milieu d'une prière.

A l'aube naissante il dormait encore ; le chapelain priait toujours. Une main brûlante se pose alors sur la tête de Ludovic, qui s'éveille en sursaut.

« A boire ! » dit le malade.

Au son de cette voix, qu'il ne croyait plus entendre, Ludovic ouvre de grands yeux et regarde avec stupéfaction Gharney, dont la figure ne lui apparaît que sous une nappe de sueur. Ses membres ruissellent, un nuage de vapeur sort de ses draps et de ses couvertures humectés. Soit qu'une crise salutaire ait eu lieu tout à coup , que , la nature aidant, le tempérament vigoureux du prisonnier triomphât du mal, soit que la double dose du liquide à lui administrée par Ludovic fut douée dîme grande puissance sudorifique, cette forte transpiration semble avoir à la fois rendu le malade à la vie et à la raison. Il ordonne lui-même ce qu'il lui paraît convenable de faire pour son soulagement. Puis, se tournant vers le prêtre qui se tenait humble au chevet de son lit :

a Je ne suis point mort encore, monsieur, lui (lit-il ; vous le voyez. Si j'en réchappe, et j'espère

que j'en réchapperai , je vous prie de dire de ma part à mon trio de docteurs que ce n'est point à eux que j'en rends grâce, et qu'ils me tiennent quitte de leurs visites et de leur science, folle et menteuse comme toutes les autres. J'ai assez compris leur discours pour être convaincu qu'un hasard heureux m'est seul venu en aide.

— Le hasard ! » murmura le chapelain, les yeux fixés sur cette inscription de la muraille.

Le hasard est aveugle, et seul il est le père de la création.

Puis, articulant solennellement le dernier mot que Gharney lui-même y avait ajouté :

Peut-être! dit-il : et il sortit.

Tout entier à l'enivrement du succès, Ludovic paraissait plongé dans une stupeur extatique en entendant le comte parler ainsi ; non qu'il prêtât la moindre attention au sens de ses paroles : il n'avait garde ! Mais son moribond prononçait des mots , assemblait des idées, regardait, vivait, suait! voilà ce qui le mettait en si grand émoi et le saturait de satisfaction et d'orgueil. Après quelques instants de silence admiratif :

« Vivat! s'écria-t-il enfin, vivat! che maraviglia ! Il est sauvé! grâce à qui? »

Et il agitait en l'air le pot de faïence, vide de tisane, et lui adressait, en le baisant, les mots les plus doux de son vocabulaire.

« Grâce à qui? répéta le prisonnier. Grâce à vos bons soins peut-être, mon honnête Ludovic. Maisisi je guéris en effet, messieurs les médecins n en attribueront pas moins l'honneur à leurs ordonnances et le chapelain à ses prières.

— Ni eux ni moi n'en aurons la gloire ! répondit Ludovic en s'agitant de plus belle.... Quant au signor capellano.... on ne sait pas.... ça n'a pu que bien faire.... mais l'autre!... mais l'autre!

— Quel est donc ce sauveur, ce protecteur inconnu? dit Charney avec une sorte d'indifférence ; car il pensait que Ludovic attribuerait sa guérison

l'intervention de quelque saint.

— Ce n'est point un protecteur, dit celui-ci, mais une protectrice!

— Comment! que voulez-vous dire? une madone, n'est-ce pas?

— Non, ce n'est point une madone, signor conte. Celle qui vous a sauvé de la mort, et des griffes du diable sans doute, car vous mouriez sans confession, c'est d'abord, et avant tout, la signora Picciola! la signorina Picciolina! Piccioletta! ma filleule.... oui, ma filleule, puisque c'est moi qui, le premier, lui a donné son nom... son nom de Picciola! Ne me l'avez-vous pas dit? Elle est donc ma filleule.... je suis donc son parrain.... j'en suis fier, per Bacco !

— Picciola! s'écria le comte, se relevant tout à coup sur son séant, s'accoudant sur son oreiller, et donnant à ses traits ranimés l'expression de l'intérêt le plus vif. Expliquez-vous , mon brave Ludovic, expliquez- vous!

— Faites l'étonné! répliqua celui-ci avec son clignement d'œil obligé. Est-ce la première fois qu'elle vous rend le même service? Lorsque vous vous sentez atteint de ce mal auquel vous êtes sujet, n'est-ce point toujours avec celte herbe qu'on vous guérit? Vous me l'avez dit, du moins, et je m'ensuis souvenu, Dieu merci; car il paraît que Picciola en sait plus dans une de ses feuilles que tous les bonnets carrés de Montpellier et de Paris attachés ensemble. Oui, ma petite filleule, dans cette affaire-là, aurait défié un régiment complet de médecins, fût-il de quatre bataillons, à quatre cents hommes par bataillon ! A preuve que vos trois grimauds ont lâché pied en battant la chamade et vous jetant la couverture sur le nez ; au lieu que Picciola!... ah! la brave petite plante! que Dieu en conserve la graine!... Quant à moi, je n'oublierai pas la recette, et, si jamais mon petit Antonio tombe dans la maladie, je lui en ferai boire en bouillon et manger en salade, quoique ça soit plus amer que chicotin. Elle n'a eu qu'à se montrer, et victoire complète! puisque vous voilà

guéri, oui, vraiment guéri ; car maintenant vous ouvrez de grands yeux, vous souriez!... Ah? vivat à Yillustrissima signora Picciola ! »

Gharney prenait plaisir à la joie bruyante et loquace de son digne gardien ; son retour à la vie, Tidée de la devoir à cette même plante qui déjà avait charmé ses longues heures de captivité, faisaient naître en lui un vif sentiment de bonheur, et le sourire, en effet, se montrait sur ses lèvres fiévreuses encore, quand soudain une idée pénible, cruelle, lui traversa l'esprit.

« Mais enfin cette plante, dit- il à Ludovic, comment a-t-elle contribué à ma guérison? comment l'avez- vous employée? »

Et une sorte de terreur l'agitait en faisant cette question.

« Rien de plus simple, répliqua tranquillement le geôlier : une pinte d'eau sur un bon feu, trois bouillons.... tisane parfaite ; ça va tout seul.

— Quoi! s'écria Gharney retombant sur son oreiller et portant la main à son front, vous l'avez détruite! Ah! je n'ai point de reproches à vous adresser, Ludovic; et cependant... ma pauvre Picciola! Que vais-je faire, que vais-je devenir sans elle?

— Allons, allons, calmez-vous, lui dit Ludovic, se rapprochant de lui et prenant un son de voix

presque paternel pour consoler le captif, accablé de douleur comme un enfant à qui Ton vient d'enlever son jouet favori. Calmez-vous et ne vous découvrez pas comme vous faites. Écoutez-moi bien, ajouta t-il tout en s'occupant de rajuster les draps et de remédier au désordre général du lit, occasionné par les brusques mouvements du malade. Aurais-je dû hésiter à sacrifier une herbe pour sauver un homme? Non, n'est-ce pas? Eh bien, cependant, il m'eût semblé bien dur de la tuer du premier coup en la faisant entrer tout entière dans la marmite. D'ailleurs, c'était inutile. Je ne lui ai fait qu'un emprunt. Avec les ciseaux de ma femme, je lui ai coupé un tas de feuillage dont elle n'avait pas besoin, quelques petits rameaux sans boutons.... car elle a trois boutons aujourd'hui! hein? c'est beau à elle!... L'opération s'est bien faite ; elle n'en est pas morte; au contraire, cap deDiousf elle ne s'en porte que mieux à présent! et vous aussi ! Vous voyez bien qu'il faut être sage.... Soyez sage, suez bien, achevez de guérir, et vous la reverrez ! »

Charney lui adressa un regard de reconnaissance et lui tendit la main.

Cette fois, Ludovic avança la sienne et pressa celle du comte avec émotion; sa paupière s'humecta; mais tout à coup, se reprochant sans doute cette infraction à la règle invariable de conduite

qu'il s'était tracée d'avance, les muscles de sa face s'allongèrent, sa voix devint plus rudoyante ; enfin, tenant toujours entre ses mains la main du prisonnier, mais cherchant à lui faire prendre le change sur le motif de son premier mouvement :

« Vous voyez bien que vous vous découvrez encore! » dit-il; et il fit rentrer doucement et doctoralement le bras du malade dans le lit ; puis, après de nouvelles recommandations faites d'un ton officiel , il sortit de la chambre en fredonnant avec

gravité :

Je suis geôlier, C'est mon métier; Mieux vaut ça qu'être prisonnier.

cS

Le même jour et le jour suivant, un abattement extrême, suite naturelle des grandes crises et d'une transpiration abondante, rendit Charney presque incapable de se mouvoir et de penser; mais dès le troisième jour une amélioration sensible était survenue, et si, vaincu encore par la faiblesse et la maladie, il lui fallut garder le lit, du moins il entrevit, dans un terme assez rapproché, l'instant où il pourrait se lever, marcher, reprendre sa promenade ordinaire, et revoir sa compagne et sa libératrice.

De nouveau toutes ses idées se dirigent vers elle. Il ne peut s'expliquer par quelles circonstances

singulières cette faible végétation, jetée sous ses pas, dans la cour de sa prison, l'a guéri de son ennui, lui que l'éclat du monde et de la fortune n'avait pu distraire; Fa arraché à la mort, lui que la science humaine y avait condamné.

Dans l'impuissance d'éclaircir ce point mystérieux avec les seules lumières de sa raison , c'est avec un sentiment de superstition qu'il s'attache de plus en plus à sa Picciola. Sa reconnaissance pour cet être inerte , insensible , ne peut se baser sur rien de réfléchi et d'intentionné ; il éprouve cependant le besoin de lui donner son affection en échange des biens qu'il lui doit. Où la raison ne peut, l'imagination travaille. La sienne s'exalte, et son amour pour Picciola devient bientôt un culte.

Il se persuade qu'un lien surnaturel les enchaîne l'un à l'autre; qu'il existe ainsi dans la matière de secrètes attractions, d'incompréhensibles sympathies qui rapprochent l'homme de la plante. Celui qui refuse encore de proclamer Dieu va tomber peut-être dans les croyances puériles du fétichisme et de l'astrologie judiciaire. Picciola, c'est son étoile, sa madone, son talisman !

Pourquoi a-t-on vu des hommes, illustres par leur science ou par leur génie, dénier la Providence et se montrer en même temps atteints d'idées folle-

ment superstitieuses? C'est que, aveuglés par l'orgueil humain, ils voulaient tout s'attribuer à euxmêmes de leur gloire ou de leur force ; mais le sentiment instinctif, religieux , alors étouffé dans leur cœur, détourné de ses véritables voies, se faisait jour malgré eux , tout en subissant l'empreinte bizarre de leurs pensées. L'hommage qu'ils arrêtaient dans son essor vers le ciel retombait sur la terre. Ils prétendaient juger et non croire; et leur génie, étroit dans sa grandeur, rétrécissant l'horizon devant eux, ne leur permettait de saisir que quelquesunes des combinaisons du grand tout. Ils négligeaient l'ensemble pour le détail, parce que ce détail, ils croyaient pouvoir en l'isolant le mesurer et le soumettre à l'analyse de leur débile raison, n'apercevant pas les points de suture qui le reliaient au reste du monde créé : car la création, la terre, le ciel, les hommes, les astres, l'univers tout entier, ne sont-ils pas un seul être, immense, complet, varié à l'infini, qui vit et palpite sous la main puissante de Dieu ?

Ainsi Gharney, l'imagination encore excitée par la fièvre peut-être, ne voit que Picciola dans la nature, et, pour lui trouver des analogues, il réveille sa mémoire de savant, et lui demande l'histoire des plantes» miraculeuses, depuis le moly d'Homère, le palmier de Latone, le frêne d'Odin, jusqu'à l'herbe

d'or qui s'illumine devant le paysan breton, ou la fleur d'épine qui sauve des mauvaises pensées les bergères de la Brie. Il se rappelle le figuier rumine des Romains, le Teutalès des Celtes, adoré sous la figure d'un chêne, la verveine des Gaulois, le lotos des Grecs, le karémyle des Armoricains, les fèves des pythagoriciens, la mauve bahman des Guèbres, la mandragore des prêtres hébreux, les merveilleux effets du sceau de Salomon et de la baguette de coudrier. Il se rappelle le campac azuré des Persans, qui ne croît pour eux que dans le paradis; le sipakora, dont le fruit, selon Ctésias, donne deux cents ans d'existence ; l'arbre touba, ombrageant de ses branches gigantesques l'asile céleste de Mahomet, le kaki, cet autre arbre divin, dont chaque fleur est douée d'une âme. Il se rappelle le magique camalata, le verdoyant amrita, auxquelles Indiens voient suspendus des fruits d'ambroisie et de volupté; l'arbre rouge de Kounboum, sur chaque feuille duquel apparaît en relief un des nombreux caractères de l'alphabet thibétain, poëme végétal qui varie et se prolonge de saison en saison , chant éternel en l'honneur de Bouddah , le Christ indien1. Il attache enfin un sens sym-

1. Selon les savants missionnaires Hue et Gabet, qui de 1844 à 1846 ont visité la Tartarie, le Thibet et la Chine, l'arbre de Kounboum, ou des dix milles images, est non un symbole* mais

bolique à cet usage des Japonais, donnant pour piédestal à leurs divinités des hiéliotropes ou des nénufars, et faisant naître l'amour dans le sein d'une corolle. Il approuve cette propension des peuples de la Chine à imiter dans leurs vêtements, leurs coiffures, leurs habitations, la forme de leurs liserons et les découpures de leurs campanules. Il admire ce religieux scrupule des Siamois, qui va jusqu'à défendre d'attenter à l'existence de certaines plantes, et les protège môme contre la mutilation. Du haut de son trône occidental, il entend Gharlemagne, législateur et philosophe, recommander à ses peuples la sainte culture des fleurs; il en vient jusqu'à comprendre la vive tendresse que Xerxès, au rapport d'Élien et d'Hérodote, ressentit pour un platane, le caressant, le pressant dans ses bras, dormant avec délices sous son ombre, le décorant de bracelets et de colliers d'or, et se désolant lorsqu'il fallut le quitter.

Ce qui autrefois excitait sa raillerie, ses mépris sans doute, et ravalait la faible humanité devant

une réalité. Il existe encore aujourd'hui, dans son même état; et ils affirment, eux, prêtres catholiques , intéressés par conséquent à faire justice de toute pieuse supercherie bouddhiste, que, « après l'avoir examiné avec l'attention la plus minutieuse, il leur fut impossible d'y découvrir la moindre fraude. »

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lui, aujourd'hui la relève à ses yeux : car il sait quels graves enseignements peuvent sortir d'une tige ou d'un rameau; et dans les coutumes de l'idolâtrie, il ne veut plus voir que le sentiment de gratitude qui leur a donné naissauce. Un faible roseau n'a-t-il pas suffi pour procurer à l'homme sa première flèche, sa première plume, son premier instrument de musique, ses trois grands moyens de conquête?

Dans ces dispositions, déjà en pleine convalescence, absorbé par ses pensées, Gharney était un matin dans sa chambre, dont prudemment il n'avait pas franchi le seuil depuis sa maladie, lorsque, la porte s'ouvrant tout à coup, Ludovic, la figure radieuse, s'avança en lui criant :

«Elle est en fleur!

— Quoi!... Picciola?

— Oui, Picciola, Piccioletta, figliocciamia!

— En fleur ! répéta Cbarney , en fleur ! » Et s'élançant vers l'escalier: « Ah! je veux la voir! » dii-il.

En vain l'honnêfe geôlier lui remontra qu'il j/ aurait imprudence à sorlir sitôt , qu'il fallait patienter un jour ou deux , que la matinée n'était pas assez avancée, que l'air était frais, qu'une rechute fait rarement grâce : tout fut inutile. La seule chose qu'il put obtenir, c'est que le prison-

nier se contiendrait une heure encore, afin que le soleil se trouvât de la fête.

Cette heure, qu'elle se traîne lentement! et cependant il l'occupe du mieux qu'il peut. D'abord, pour la première fois depuis sa captivité, il songe à sa toilette ; oui, à sa toilette, à sa parure, en l'honneur de Picciola, de Picciola en fleur! Ses vêtements étaient fripés, ses cheveux en désordre, sa barbe inculte; il approprie tout cela. Un miroir, jusqu'à cet instant oublié dans sa précieuse cassette, en est tiré ; il se rase soigneusement ; il se rase pour la voir en fleur !

C'est sa sortie de convalescence, la visite du malade à son médecin, de l'obligé à sa bienfaitrice, de l'amant à sa maîtresse!

Et lorsqu'il s'est ajusté, les yeux fixés sur la glace, il s'étonne de se trouver, malgré sa maladie récente, le regard moins terne, les traits moins abattus, le front moins ridé qu'autrefois. Il se souvient qu'il est jeune encore, et comprend que s'il y a des pensées amères et vénéneuses qui flétrissent jusqu'à leur enveloppe, il en est d'autres douées du pouvoir de la raviver.

Au moment précis, Ludovic se présente. Il soutient le comte pour l'aider à descendre les hauts degrés de l'escalier tournant et massif; et quand celui-ci entre dans la petite cour, soit l'influence de

l'air pur et de la lumière du ciel, soit le privilège de ces facultés vives et neuves dont sont gratifiés les convalescents, il lui semble que les émanations de sa fleur ont tout embaumé autour de lui, et c'est à elle qu'il attribue les douces et fraîches impressions du bien-être qu'il ressent.

A quoi servent aux fleurs leurs parfums si doux? En jouissent-elles elles-mêmes?

Non.

Est-ce aux animaux qu'elles les destinent?

Mais a-t-on jamais vu la brebis ou le chien s'arrêter devant une rose pour en respirer la senteur?

C'est donc à l'homme seul qu'elles envoient leurs suaves trésors. Pourquoi?

Pour s'en faire aimer peut-être.

Charney n'avait pas si grand tort, après tout, de croire à cette force mystérieuse qui attire l'homme vers la plante !

Cette fois, Picciola se montre devant lui dans tout le prestige de sa beauté : elle étale à ses yeux sa corolle nuancée et brillante ; le blanc, le pourpre et le rose se confondent sur ses larges pétales bordés de petits 'cils argentés, entre lesquels se brise un rayon du soleil qui fait scintiller autour de la fleur comme une lumineuse auréole. Charney la contemple avec transport; il craint de la ternir de son souffle ou de la flétrir en y portant

la main. Il ne songe plus à l'analyser, à l'étudier; il l'admire, il la savoure de la vue et de l'odorat. Mais bientôt une autre idée vient le distraire de celle-là, et ce n'est plus sur la fleur que s'arrêtent ses regards. Il a vu les traces de la mutilation le long de la tige, des rameaux abattus , des feuilles à demi, déchirées par le contact des ciseaux. Les cicatrices n'en sont pas encore fermées. Il sent alors qu'il lui doit la vie; un sentiment plus vif, plus doux encore que l'admiration , lui arrive au cœur, et les bienfaits de Picciola lui font oublier son éclat et ses parfums.

Par ordonnance des médecins, le convalescent eut le droit, les jours suivants, de jouir de la promenade de sa cour aux heures qui lui conviendraient, et de la prolonger même selon ses désirs. Ce fut alors qu'il put reprendre avec ardeur ses études commencées.

Dans l'intention de relater par écrit les observations faites sur sa plante depuis le premier jour jusqu'au moment présent, il tenta de séduire Ludovic, afin de se procurer par lui encre, plumes et papier. Il s'attendait à le voir froncer d'abord le sourcil, prendre son air d'importance, se faire longtemps prier, et céder enfin, soit par l'intérêt

qu'il portait à son malade et à sa filleule, soit par l'espoir du gain, car cette fois il s'agissait de fourniture.

Il n'en fut pas ainsi. Ludovic prit tout d'abord la proposition gaiement.

« Comment donc, signor conte, rien n'est plus facile! dit-il en bourrant légèrement sa pipe et se détournant pour en tirer quelques aspirations, afin de l'empêcher de s'éteindre; car il cessait toujours de fumer devant Charney, qu'incommodait l'odeur du tabac. Je suis loin de m'y opposer. Mais tous ces petits outils-là sont de ceux qui restent sous la clef du gouverneur et non sous la mienne. Si vous voulez avoir de quoi écrire, adressez-lui più presto une belle pétition sur l'objet, et ça pourra se faire. »

Charney sourit, et ne se découragea pas.

« Mais pour écrire cette pétition, mon cher Ludovic, il me faudrait d'abord ce que je demande : encre, plumes et papier.

— C'est juste, signor conte, c'est juste. J'ai tiré l'âne par la queue pour le faire marcher plus vite, répliqua le geôlier. Voilà comme la chose d'une pétition se pratique d'ordinaire, ajouta-t-il d'un air entendu, la tête à demi renversée, et les bras croisés derrière le dos. Je vais trouver le gouverneur, et je lui dis que vous avez à lui adresser une demande,

sans m'expliquer sur quoi.... Ça ne me regarde pas; ça le regarde et ça vous regarde. S'il ne peut venir lui-même en causer avec vous, il vous envoie un" homme à lui. Cet homme vous remet une plume, un papier timbré et paraphé, une seule feuille; il vous présente l'encrier; vous écrivez sur la feuille, lui présent ; il cachette la chose devant vous ; vous lui rendez la plume, il garde l'encrier, il emporte la lettre, et tout est dit.

— Mais , Ludovic , ce n'est point au gouverneur que je veux avoir cette obligation, c'est à vous.

— A moi, mordious! Vous ne connaissez donc pas ma consigne ? » dit le geôlier, reprenant tout à coup son air rude et sévère.

Il tira une longue bouffée de sa pipe, l'exhala lentement, comme pour tenir le comte à distance, fît un demi tour à droite, et sortit. Et le lendemain, quand Charney revint à la charge, il se contenta de cligner de l'œil et de hocher la tête.

Trop fier pour s'humilier devant le gouverneur, mais trop désireux d'accomplir ses projets pour les abandonner si vite, avec un cure-dent le prisonnier fit une plume ; son rasoir, tant bien que mal, se transforma en canif; de la suie délayée dans de l'eau, url flacon doré de sa cassette lui servirent d'encre et d'encrier, et de blancs et fins mouchoirs

de batiste, reste de sa splendeur passée, lui tinrent

lieu de papier.

C'est ainsi que Charney, séparé de Picciola, pouvait encore s'occuper d'elle en écrivant le résultat de ses observations.

Qu'il en fit de douces, d'étonnantes ! qu'il eût ressenti de plaisir à les communiquer à une oreille capable de les comprendre, de les apprécier!

Son voisin, Yattrapeur de mouches, lui semblait digne de recevoir ses confidences : cette figure, trouvée par lui d'abord si maussade, si refrognée, il l'avait vue depuis s'épanouir avec bonté et briller même de ce genre d'éclat que donne une vive intelligence. Quand, de sa petite fenêtre, le vieillard promenait sur lui et sur Picciola son regard demi-curieux, demi-rêveur, Charney se sentait attiré par ce regard. Un geste de la main, un sourire, avaient même été échangés entre eux : mais le régime de la prison leur interdisait à tous deux de s'adresser la parole, même pour se demander des nouvelles de leur santé; et le grand explorateur des merveilles de la nature dut garder pour lui seul ses précieuses découvertes. <

Au nombre de celles-ci, il faut citer la propriété singulière qu'il surprit dans sa fleur de se tourner vers le soleil et de lui faire face pendant toute la durée de son cours pour mieux aspirer ses rayons ;

et, quand le soleil se cachait derrière les nuages et que la pluie menaçait, elle s'abritait aussitôt sous ses pétales recourbés, comme le vaisseau pliant ses voiles devant Forage.

« La chaleur lui est-elle donc si nécessaire? pensait Charney , et pourquoi?... Pourquoi aussi craintelle même une légère ondée, qui la rafraîchirait? Oh! j'ai confiance en elle maintenant ; elle me l'expliquera. »

Picciola avait déjà été pour lui une pharmacie bienfaisante; elle pouvait au besoin lui servir de boussole et de baromètre; elle allait lui tenir lieu d'horloge.

A force de savourer ses parfums, il crut remarquer qu'ils variaient vers certaines époques de la journée. Ce phénomène lui parut être d'abord une illusion de ses sens; mais des expériences réitérées lui en démontrèrent la réalité, et il en vint à désigner avec certitude l'heure du jour, d'après l'odeur de sa plante1.

Les fleurs s'étaient multipliées, et, vers le soir surtout, Picciola répandait ses émanations les plus douces. Aussi combien alors l'heureux captif aimait à se rapprocher d'elle! Au moyen de quelques plan-

1. Le botaniste anglais Smith a remarqué les mêmes propriétés dans YAntirrhenum repens (la linaire rayée). Flore britannique, t. II, p, 658.

ches dues à la munificence de Ludovic, il avait construit un petit banc appuyé sur quatre solides bûchettes, épointées à leur extrémité et enfoncées dans les interstices du pavage. Un dossier raboteux lui prêtait son appui, lorsqu'il voulait penser et s'oublier, en vivant dans l'atmosphère de sa plante. Là, il se sentait plus à l'aise qu'il ne s'était jamais senti sur ses riches canapés de soie; il y passait parfois des heures entières, méditant en s'enivrant de parfums, rappelant en lui-même les jours de sa jeunesse, écoulés sans plaisirs et sans affections, perdus au milieu de vaines chimères dans un désenchantement prématuré.

Il arrivait souvent qu'à la suite de ces examens faits en arrière, il tombait dans de profondes rêveries participant à la fois de la veille et du sommeil , dans une espèce d'engourdissement apathique du corps, pendant lequel son imagination surexcitée peuplait la cour de sa prison de songes délicieux.

Il se retrouvait alors à ces mêmes fêtes où naguère l'ennui l'avait poursuivi, où il prodiguait à tous des plaisirs dont seul il ne savait pas prendre sa part.

Il voyait, par une soirée d'hiver, s'illuminer spontanément la façade de son ancien hôtel de la rue de Verneuil. Le bruit de mille voitures retentissait à

son oreille ; à la clarté des torches, elles entraient clans sa cour circulaire, et chacune d'elles jetait tour à tour, sur les marches de son péristyle couvert de tapis et décoré de tentures, les merveilleuses en renom, empaquetées dans d'épaisses fourrures sous lesquelles frissonnait la soie; des incroyables au feutre pointu, à la haute cravate, aux jarrets enrubannés; des artistes célèbres, au col nu, aux cheveux courts, au costume semi-grec, semi-français ; et des généraux empanachés et ceinturés aux trois couleurs; et des savants et des hommes de lettres, avec ou sans collet vert. Un monde de valets se montrait partout à la fois, narguant sous leurs nouvelles livrées les décrets de la république conventionnelle passée démode.

Dans ses salons, il retrouvait pêle-mêle, confondues, toutes les illustrations, toutes les bizarreries de l'époque. La toge et la chlamyde s'y frottaient contre le frac et la soubreveste; les escarpins à rosettes, les bottes galonnées ou éperonnôes, y glissaient sur le parquet en même temps que la calige et le cothurne. Hommes de loi, hommes de plume, hommes d'épée, hommes d'argent, ministres et fournisseurs, artistes et gouvernants, tourbillonnaient côte à côte dans ce tohu-bohu du Directoire. Un acteur s'y montrait près d'un membre de l'ancien clergé; un ci-devant noble près d'un ci-devant

pauvre ; l'Aristocratie et la Démocratie s'y donnaient la main ; la Richesse et la Science s'y promenaient bras dessus bras dessous. C'était la sociélé renaissante, ralliant autour d'un centre commun toutes ses parties, dont chacune se sentait trop faible pour faire un monde à part.

On remettait la scission à un autre temps.

Ainsi font les enfants de conditions différentes, que l'âge et le besoin du plaisir rassemblent ; en grandissant, ils s'éloignent peu à peu de leurs compagi*ons de jeux, entraînés qu'ils sont, à leur insu , par la puissante attraction des nécessités sociales.

Charney contemplait en souriant cette bigarrure de mœurs, d'états et de costumes. Ce qui avait été pour lui autrefois une source amère et féconde de pensées méprisantes contre l'humanité tout entière ne soulevait plus dans son esprit qu'une légère moquerie contre ses propres folies et ses vains essais.

Soudain de brillants orchestres éclatent en mesures vives, variées et stridentes, et la fête prend son vol.

Il reconnaît les airs qu'il a entendus déjà; mais l'impression qu'il en reçoit est bien plus active sur ses sens. La lueur scintillante des lustres, leurs reflets prismatiques dans les glaces, dans les

cristaux, l'air chaud et embaumé d'une salle de bal ou de festin, la saveur des mets, la gaieté pétulante des convives, les groupes bondissants des valseurs qui le frôlent en passant, les propos légers et frivoles qui se croisent, qui se heurtent autour de lui, les rires qui retentissent, tout lui fait éprouver une impression de joie ineffable qu'il n'a jamais connue.

Puis des femmes à la taille élégante et svelte , aux blanches épaules , au col de cygne , parées d'étoffes somptueuses, se montrent et le saluent en lui souriant. Il les reconnaît. C'étaient les conviées ordinaires et l'ornement de ses splendides soirées, alors que, riche et libre, on le citait comme un des heureux de la terre.

Là brillaient sans rivales la fière Tallien , vêtue à la grecque et portant des joyaux et des bagues de prix jusque dans les doigts de ses beaux pieds nus, à peine emprisonnés dans de légères sandales dorées; la belle Récamier, qu'Athènes eût divinisée; enfin la douce et charmante Joséphine, cidevant comtesse de Beauharnais, qui, à force de grâces , passait souvent pour la plus belle des trois.

Toutes ces femmes , qu'aujourd'hui Gharney les trouve jeunes et jolies ! Que leurs regards ont bien plus de douceur et d'animation qu'autrefois! Qu'il

se sentirait heureux d'arrêter son amour sur une d'elles !

Il l'essaye; et, après avoir erré indécis de Tune à l'autre, tout à coup, au milieu de leurs groupes, il en distingue une, non plus aux épaules découvertes et aux parures de diamants....

Simple dans sa mise et dans son maintien, elle baisse timidement le front et craint de se montrer. Pourtant elle est belle aussi ! C'est une jeune fille vêtue de blanc, qui n'a pour rehausser sa beauté que sa grâce naïve et la rougeur qui colore ses joues. Charney ne l'a jamais vue, et cependant, à mesure qu'il la contemple , les autres semblent s'effacer et disparaître ; une douce émotion le gagne sans qu'il puisse s'en rendre compte.

Mais combien son émotion redouble en remarquant dans sa noire chevelure une fleur, son seul ornement ! Cette fleur.... c'est celle de sa plante! la fleur de sa prison!

Il tend les bras vers la jeune fille. .. Soudain tout se trouble à sa vue, tout s'agite autour de lui ; une dernière fois les orchestres du bal se font entendre avec un redoublement de force ; puis la jeune fille et la fleur semblent se perdre l'une dans l'autre; les feuilles étalées , les corolles ouvertes et embaumées se multiplient autour de la jolie figure , et la

cachent bientôt entièrement*/

Déjà les murs du salon , dépouillés de leurs tentures, s'obscurcissent et n'offrent plus aux regards de Charney qu'une sorte de vapeur nuageuse. Le lustre, s'éteignant graduellement, se détache du plafond, décrit tout à coup une courbe de lumière , et va rayonner , mourant , à l'extrémité inférieure du nuage. De lourds pavés remplacent le parquet luisant et sonore. C'est la froide raison qui revient au milieu du délire ; c'est le souvenir qui tue l'illusion, la réalité qui tue le songe.

Le prisonnier ouvre les yeux. Il est sur son banc, les pieds sur le pavé de son préau ; sa fleur est devant lui et le soleil se couche à l'horizon.

Les premières fois qu'il se trouva en proie à cette espèce de vertige , Charney s'en étonna comme d'une merveille. C'était toujours lorsqu'il siégeait sur son banc , près de sa plante , que ces doux rêves lui arrivaient. Avec un peu de réflexion, il s'expliqua le phénomène. La science ne lui a-t-elle pas dit comment les émanations gazeuses qui s'exhalent des fleurs peuvent causer parfois une légère et voluptueuse asphyxie? Alors, il comprend jusqu'où peuvent s'étendre les rapports existant entre lui et sa plante, et l'influence presque magique exercée par elle sur lui.

Les fêtes brillantes auxquelles il vient d'assister, c'est Picciola qui les lui donne.

Mais celte jeune fille modeste et candide, dont la présence inattendue le jeta dans un trouble étrange et plein de charme, qui est-elle? l'avait-il déjà vue? et, comme ces autres femmes, n'est-ce là qu'un souvenir de son temps passé? Sa mémoire ne lui rappelle rien de semblable. Si c'était , au contraire, une révélation de l'avenir! Mais a-t-il un avenir et doit-il croire aux révélations? Non! la jeune fille à la robe blanche , h la pudique rougeur, la jeune fille à la fleur, à la fois si simple et si attrayante, qui fit pâlir et s'éclipser ses brillantes rivales, c'est Picciola ! Picciola personnifiée et poétisée dans un songe !

Eh bien! c'est elle qu'il doit aimer , c'est elle qu'il aimera! il saura sans peine se remémorer sa taille gracieuse et les traits ingénus qu'elle avait revêtus alors. C'est désormais avec cette douce image qu'il bercera ses rêveries, qu'il remplira les vides de son cœur et de son cerveau; du moins, devant cette belle enfant, riant fantôme évoqué pour interrompre sa solitude, les portes de sa prison seront bien forcées de s'ouvrir ; elle pourra le visiter , venir s'asseoir près de lui, marcher près de lui, le suivre, lui sourire, l'aimer! elle vivra de sa vie, de son souffle, de son amour ; il lui parlera dans sa pensée et fermera ies yeux pour la voir : ils ne seront qu'un, et il sera deux !

Ainsi le captif de Fénestrelle à ses études chéries faisait succéder le charme non moins enivrant des illusions , et entrait de plus en plus dans cette sphère de poésie, d'où l'on ne sort, comme l'abeille du sein des fleurs , que tout parfumé et avec sa récolte de miel. A côté de sa vie positive , il avait sa vie d'imagination, complément de l'autre, et sans laquelle l'homme ne jouit qu'à moitié des bienfaits du Créateur.

Maintenant , son temps se partage entre Picciola plante et Picciola jeune fille. Après le raisonnement et le travail, il a le plaisir et l'amour.

Poursuivant ses expériences investigatrices sur la floraison , Gharney s'extasiait de plus en plus chaque jour devant les prodiges réguliers de la nature. Mais ses yeux étaient inhabiles à pénétrer dans ces mystères si déliés, si insaisissables à la vue. Il s'irritait de son impuissance, lorsque Ludovic lui remit, de la part de son voisin, le conspirateur italien, une forte lentille de verre, à l'aide de laquelle celui-ci avait pu nombrer huit mille facettes oculaires sur la cornée d'une mouche. Gharney tressaillit de joie.

Grâce à cet instrument, les parties les moins perceptibles de la plante saillirent tout à coup à

ses regards, en centuplant leur volume ordinaire. Alors il marcha, ou crut marcher à grands pas dans la route des découvertes !

Il a détaillé, analysé l'enveloppe externe de sa fleur; il a compris que ces brillantes couleurs des pétales, leur forme, leurs taches de pourpre, ^es bandes de velours ou de satin moiré qui garnissent leur base ou festonnent leur contour, n'étaient pas là seulement pour récréer la vue par le spectacle de leur beauté, mais aussi pour diviser ou réfléchir les rayons du soleil, atténuer leur force ou l'augmenter, selon le besoin qu'en avait la fleur, accomplissant le grand acte de la fructification.

Ces plaques luisantes et vernissées , avec leur éclat de porcelaine, ce sont sans doute des amas glanduleux de vaisseaux absorbants, chargés d'aspirer Fair, la lumière et les vapeurs humides , pour la nourriture des graines : car sans lumière, pas de couleur; sans air et sans chaleur, pas de vie ! Humidité , chaleur, lumière , voilà donc de quoi se composent les végétaux , ces merveilles de la terre, et voilà aussi ce qu'ils doivent lui restituer lorsqu'ils meurent.

A son insu, souvent, durant ses heures d'étude et d'extase, Charney avait deux spectateurs attentifs qui épiaient tous ses mouvements et , par

syfnpathie, prenaient part à ses émotions : Girhardi et sa fille.

Celle-ci, élevée par un père profondément religieux, vivant d'une vie contemplative et solitaire, présentait une de ces natures formées de toutes les saintes exaltations réunies. Avec sa beauté, ses vertus, les grâces de son esprit et de sa personne, elle n'avait pu manquer d'adorateurs ; douée d'une sensibilité profonde et expansive, elle semblait plus qu'une autre devoir connaître les affections tendres; mais si quelques légers penchants ont autrefois, au milieu des fêtes de Turin, troublé un instant la sérénité de son âme, la captivité de son père les a tout d'abord absorbés dans une grande douleur.

Aujourd'hui, pourrait- elle aimer celui-là qui s'offrirait à ses regards avec l'éclat du bonheur, elle qui, dans son double culte filial et religieux, voit son Dieu sur la croix et son père en prison? Non que la jolie Turinaise s'abandonne facilement à la tristesse et à la mélancolie ! Tous ses devoirs lui sont doux, Igus ses sacrifices lui laissent une joie au cœur; mais est-ce donc près des heureux du monde qu'elle peut se plaire? Là où. elle va sécher une larme et réveiller un sourire, là est sa place, là son orgueil, là son triomphe! Cette tâche si belle, c'est près d'un seul qu'elle la remplit à Fénestrelle.

Mais depuis qu'elle a vu Charney, elle s'est sentie prise à la fois pour lui d'intérêt et de compassion. Il est captif comme son père et près de son père ! Il n'a plus à aimer dans le monde qu'une pauvre plante, et il l'aime tant !

Certes, la figure du prisonnier, son front noble, sa taille élégante, aident un peu à la pitié de la jeune fille; cependant si elle l'avait connu au temps de sa fortune, dans ce temps où de faux dehors de bonheur l'environnaient , non , elle ne l'eût point distingué des autres. Ce qui la charme en lui, c'est son isolement, son désastre, sa résignation. Elle lui a voué d'instinct son amitié, son estime même; car, dans son ignorance des choses, elle a mis le malheur au nombre des vertus.

L'excellente jolie fille, aussi hardie devant une bonne action à faire que timide devant un regard à affronter, trop oublieuse peut-être du danger, sans cesse encourage, aiguillonne son père dans ses bonnes intentions vis-à-vis de Gharney.

Un jour enfin Girhardi, se montrant à sa fenêtre, ne se contente pas de saluer le comte de la main, selon son habitude; il lui fait signe d'approcher le plus possible, et, modérant les éclats de sa voix, comme dans une grande appréhension d'être entendu d'un autre, il entame avec lui le dialogue suivant :

« J'ai peut-être une bonne nouvelle à vous donner, monsieur.

— Et moi, monsieur, j'ai des remercîments à vous faire pour ce microscope que vous avez daigné me prêter.

— Je n'ai même pas eu le mérite de l'idée; c'est ma fille qui m'y a fait songer.

— Vous avez une fille, monsieur, et l'on vous accorde la faveur de la voir?

— Oui, je suis père, et j'en rends grâces à Dieu chaque jour. Ma pauvre enfant a pris un grand intérêt à vous, mon cher monsieur, lorsque vous étiez malade, et, depuis, en vous voyant prodiguer tant de soins à votre fleur. Vous-même, ne l'avez-vous donc pas aperçue parfois à cette grille ?

— En effet.... je crois....

— Mais en vous parlant de ma fille, j'oublie de vous faire part de la grande nouvelle. L'empereur va se rendre à Milan, où il doit être sacré roi d'Italie.

— Roi d'Italie! eh bien! alors, monsieur, il sera plus que jamais votre maître et le mien. Quant au microscope , poursuivit Charney, que la grande nouvelle n'avait que fort peu distrait de son idée première, et qui n'y soupçonnait pas une suite, vous vous en êtes longtemps privé pour moi.... Pardon, peut-être en aurai-je besoin encore pour de

prochaines expériences ; cependant je vous le rendrai.... bientôt....

— Je puis m'en passer, j'en ai d'autres, répliqua avec bienveillance Yaltrapeur de mouches, devinant au son de voix de son interlocuteur combien il lui en coûterait de se séparer de cet instrument; gardez-le, monsieur, garclez-le en souvenir d'un compagnon de captivité qui vous porte, veuillez le croire, un vif intérêt. »

Gharney voulut témoigner de sa gratitude à l'homme généreux ; celui-ci l'interrompit :

« Mais laissez-moi donc achever ce qu'il me reste à vous apprendre. »

Et, baissant encore la voix :

« On assure que des grâces doivent être accordées au sujet de cette autre couronne du nouvel empereur. Avez-vous des amis à Turin ou à Milan? Y at-il moyen de les faire agir? »

L'interpellé hocha tristement la tête.

« Je n'ai point d'amis, dit-il.

— Pas d'amis? répéta le vieillard avec un regard plein de commisération. Àvez-vous donc douté des hommes? l'amitié ne manque pas à ceux-là qui croient en elle. Eh bien! j'ai des amis, moi, des amis que l'adversité même n'a pas ébranlés; ils pourront peut-être pour vous ce qu'ils n'ont pu encore pour moi.

Je ne veux rien implorer du général Bonaparte, répliqua le comte d'un ton sec et fier où ses anciennes rancunes surgirent tout à coup.

— Chut! parlez plus bas.... Je crois entendre venir.... mais non.... »

Il y eut un moment de silence; puis l'Italien poursuivit avec une inflexion de voix où le reproche s'adoucissait comme en passant par la bouche d'un père :

« Cher compagnon, vous êtes aigri encore; j'aurais cru que les études auxquelles vous vous livrez depuis quelques mois avaient éteint en vous ces haines que Dieu réprouve et qui faussent la vie d'un homme. Les vertus bienfaisantes de votre fleur n'ont-elles donc pas entièrement cicatrisé vos blessures du monde? Ce Bonaparte que vous semblez haïr, j'ai à m'en plaindre plus que vous peut-être ; car mon ûls est mort pour l'avoir servi.

— Aussi, ce fils, vous l'avez voulu venger! interrompit vivement Charney.

— Je vois que ces faux bruits sont venus jusqu'à vous, dit le vieillard relevant noblement la tête vers le ciel, comme pour en appeler au témoignage de Dieu. Moi, me venger par un crime! non; mais, dans les premiers moments de ma douleur, je ne pus me contenir, il est vrai; et, tandis que le peuple de Turin saluait le vainqueur par des acclamations

de joie, j'opposai mes cris de désespoir aux vivat de la foule. On m'arrêta ; j'avais un couteau sur moi. Des infâmes, afin de se faire valoir auprès du maître, n'eurent pas de peine à lui faire accroire que j'en voulais à ses jours. On me traita d'assassin, et je n'étais qu'un malheureux père qui venait d'apprendre la mort de son fils! Eh bien! je comprends qu'il a pu être trompé, je comprends même que ce Bonaparte n'est pas un méchant homme; car ni vous, ni moi, il ne nous a fait mourir. S'il me rend à la liberté, ce sera réparer seulement une erreur à mon égard ; je le bénirai cependant; non que je ne puisse supporter ma captivité : plein de foi dans la Providence, je me résigne à tout; mais ma prison pèse sur ma fille; c'est pour ma fille que je veux être libre, pour mettre un terme à son exil du monde, pour qu'elle retrouve les plaisirs de son âge. N'avez-vous pas aussi un être qui vous intéresse, une femme qui pleure sur vous et à qui vous seriez heureux de sacrifier même votre orgueil d'opprimé? Allons, autorisez mes amis à parler en votre nom. »

Gharney sourit : « Aucune femme ne pleure sur moi, dit-il ; aucune ne soupire après mon retour ; je n'ai plus d'or à leur donner. Qu'irais-je faire dans ce monde, où j'étais moins heureux que je ne le suis même ici? Mais dussé-je y trouver des amis,

la fortune, le bonheur, je dirais encore non! mille fois non! s'il fallait y rentrer en m'abaissant devant le pouvoir que j'ai voulu détruire.

— Quoi! tout espoir vous est-il donc interdit par vous-même ?

— Jamais je ne saluerai du titre d'empereur celui qui fut mon égal.

— Prenez garde de sacrifier follement votre avenir à un sentiment plus de vanité que de patriotisme peut-être.... Mais.... chut! fit de nouveau le vieux Girhardi. Pour cette fois je ne me trompe pas; on vient ! adieu ! »

Et il s'éloigna de la fenêtre grillée.

« Merci! merci du microscope! « lui cria Charney avant qu'il eût entièrement disparu à ses regards.

Dans ce moment, Ludovic fit crier sur ses gonds la porte basse de la petite cour. Il apportait au prisonnier sa provision de vivres de chaque jour. Il le vit pensif et rêveur, et, ne voulant pas le distraire, il se contenta, en passant près de lui, de frapper légèrement sur les assiettes qu'il tenait, comme pour l'avertir que son dîner était prêt. Montant ensuite le tout dans la caméra, il se retira bientôt, après avoir salué silencieusement Monsieur et Madame, comme il disait parfois, c'est-à-dire l'homme et la plante.

« Le microscope est à moi! pensait Charney. Mais comment ai-je pu mériter la bienveillance de cet honnête étranger?» Et voyant alors Ludovic traverser la cour : « Celui-ci de même a gagné mon estime ; sous son écorce de geôlier bat un noble cœur, j'en suis sûr. Il est donc des hommes bons et sensibles; mais où viennent-ils se réfugier ! » Et il lui sembla entendre une voix lui répondre : « C'est parce que le malheur vous a appris à comprendre un bienfait, que les hommes vous paraissent moins dignes de vos mépris. Qu'ont donc t'ait ces deux hommes ? L'un a arrosé votre plante à votre insu, l'autre vous a procuré les moyens de la mieux connaître et de l'analyser.

— Oh ! se disait Charney , le cœur ne sy trompe pas; il y a eu de leur part générosité vraie.

— Oui, reprenait la voix; mais c'est parce que cet(e générosité s'est exercée envers vous, que vous leur rendez justice. Si Picciola n'était pas née, de ces deux hommes, l'un serait encore à vos yeux un vieillard imbécile, livré à des occupations dégradantes; l'autre, un être grossier, d'une avarice lâche et sordide! Dans votre monde d'autrefois, aviez-vous aimé quelqu'un ou quelque chose, monsieur le comte ? Non ; votre cœur était livré à l'isolement comme votre pensée. Ici , c'est parce que vous aimez Picciola que ces deux hommes

vous ont aimé; c'est par elle qu'ils sont venus à vous. »

Et Charney regarde tour à tour sa plante et son précieux microscope. Napoléon, empereur des Français, roi d'Italie ! Cette terrible formule, dont il n'a fallu que la moitié autrefois pour faire de lui un conspirateur forcené, se présente à peine à son esprit en ce moment.

Que lui importent, à lui, les triomphes du nouvel élu de la nation et les libertés de l'Europe? Un insecte qui bourdonne menaçant autour de ses fleurs lui cause plus d'angoisses et de soucis que tous les envahissements du nouvel empire !

Il a repris ses travaux ; armé de sa loupe, désormais sa propriété, il a réitéré ses observations, il a étendu le champ de ses découvertes, et de plus en plus l'enthousiasme le gagne. Il faut le dire, cependant , inexpérimenté dans l'analyse , privé des notions premières et d'instruments assez puissants, parfois à son insu l'esprit de système et de paradoxe vient se mêler à son esprit d'examen.

C'est ainsi qu'il inventa mille théories sur la circulation de la sève, sur les moyens qu'elle emploie pour monter, pour s'étendre, pour se transformer, sans se douter de son double courant ; de même sur les colorations diverses de la plante, sur la source

des différents arômes de la tige, des feuilles et des fleurs, sur la gomme et les résines distillées par les végétaux, ainsi que sur la cire et le miel qu'en retirent les abeilles. Il trouvait d'abord réponse à tout; mais les systèmes du lendemain venaient détruire ceux de la veille, et il se plaisait dans son impuissance, puisqu'elle le forçait d'exercer toutes les facultés de son esprit et de son imagination, et ne lui laissait pas prévoir un terme à ses attrayantes occupations.

Un jour de triomphe allait naître pour lui, jour glorieux, où il pourrait inscrire la plus importante de ses observations?

Il avait autrefois entendu, mais en n'y prêtant qu'une moqueuse attention, raconter les amours des fleurs, cette ingénieuse et sublime découverte de Linné, et ces hymens nombreux accomplis dans une corolle, à l'ombre des pétales. Aidé de son microscope, il se livre bientôt tout entier à cette nouvelle série d'études ; il épie, il patiente ; il pénètre enfin dans les mystères de ce lit nuptial!

Sous ses yeux, un mouvement de vie et d'amour se manifeste dans toutes les parties de la fleur, qui semble un instant ressentir l'animation des êtres airtiants et pensants! Atterré, confondu, Charney croit rêver encore ; sa tête ne peut contenir l'ardente admiration dont il est pénétré. Par Fana-

logie, remontant de la plante aux animaux, il embrasse l'échelle de la création entière dans son harmonie, dans son immensité! Il doute si le secret de l'univers n'est pas en sa possession ! ses yeux se troublent, l'instrument s'échappe de ses mains; le philosophe anéanti tombe sur son siège rustique, croise les bras, puis, après une longue méditation, s'adressant à sa plante :

« Picciola , lui dit-il , autrefois j'avais la terre à parcourir, j'avais de nombreux amis, j'étais entouré de savants de toute espèce ; eh bien ! jamais aucun de ces savants ne m'en a appris autant que toi ; pas un de mes amis, ou plutôt des ho aimes qui usurpaient ce titre, ne m'a rendu les bons offices que j'ai reçus de toi seule ; et dans ce terrain circonscrit où tu végètes misérablement entre deux pavés, marchant çà et là autour de toi, j'ai plus pensé, plus senti, plus observé que dans mes longues courses à travers l'Europe. Quel était mon aveuglement! lorsque tu t'offris à moi si faible, si pâle , si languissante , je n'attendis rien de la venue, et c'est une Compagne qui m'arrivait, un Livre qui s'ouvrait devant moi , un Monde qui se révélait à mes yeux! Cette Compagne, elle adoucit mes ennuis et les fit disparaître ; elle me rattacha à celte existence qu'elle devait me conserver; elle m'apprit à connaître les hommes et me réconcilia

avec eux ! Ce Livre, il me fit prendre en pitié tous les autres; il me convainquit de mon ignorance et rabaissa mon orgueil ; il me força de comprendre que la science, comme la vertu, ne s'acquiert que par Fhumilité ; qu'il faut descendre pour s'élever ; que le premier échelon de cette échelle immense dont nous croyons dépasser le faîte est enfoui sous le sol , et que c'est par lui qu'il faut commencer ! C'est le livre de lumière ! Écrit en caractères vivants, dans une langue encore pleine de mystères pour moi, il m'offrit à deviner ces énigmes sublimes, dont chaque mot est une consolation! Ce Monde, c'est celui de la vérité une et absolue ; c'est la création intelligente ; c'est le résumé, le critérium du monde éternel et céleste , la révélation de cette immense loi d'amour qui régit l'univers, qui fait graviter les atomes et les soleils, qui enchaîne d'un même lien depuis la plante jusqu'aux astres, depuis l'insecte qui fouille la terre jusqu'à l'homme qui relève son front vers le ciel pour y trouver,... son auteur, quel qu'il soit! »

Charney, violemment agité parcourut alors son préau à grands pas; les pensées succédaient aux pensées dans sa tête, une lutte s'engageait dans sa conscience; puis il revint vers Picciola, la contempla avec attendrissement, jeta un regard rapide plus haut, et murmura :

« Dieu puissant! source invisible d'où découle toute harmonie, toute fécondité, trop de fausse science a obscurci ma raison, trop de sophismes ont endurci mon cœur pour que vous y pénétriez si vite. Je ne puis vous entendre, mais je vous appelle; je ne puis vous voir, mais je vous cherche! >>

Rentré dans sa chambre , il lut sur la muraille :

Dieu n'est qu'un mot.

Il ajouta :

Ce mot ne serait-il pas celui de la grande énigme de l'univers ?

Là encore il y avait l'expression du doute; mais douter, pour cet esprit superbe, n'était-ce pas déjà s'avouer à moitié vaincu, frapper d'anathème sa première négation, et rebrousser chemin sur sa fausse route ? Maintenant, ce n'est plus sur lui seul que s'appuie le philosophe ébranlé; il n'a plus foi seulement dans sa force et dans sa raison, et, se livrant à ces émotions inconnues auxquelles il trouve un charme si doux, c'est à Picciola qu'il demande une croyance, un Dieu, un appui; et de nouveau il l'interroge avec ferveur, afin de dissiper ce reste d'obscurité qui l'environne.

Ainsi s'écoulaient ses journées. Après des heures consacrées entières à l'étude et à l'analyse, las de ses travaux et songeant à s'en distraire par d'agréables passe-temps, il quittait Picciola plante pour Picciola jeune fille.

Lorsque déjà les parfums de ses fleurs arrivaient à lui en abondantes effluves, lorsque sa tête s'appesantissait, que ses yeux étaient blessés par l'éclat du jour :

« Ce soir il y aura fête chez Picciola, » se disait-il.

En effet, livré à ses rêveries, il ne tardait pas à tomber dans ce demi-sommeil peuplé de songes,

qu'une lueur de raison instinctive savait diriger

encore.

Oh ! ne serait-ce pas là une des jouissances les plus enivrantes réservées à l'homme, que de pouvoir donner l'impulsion à ses rêves et vivre à volonté de cette autre vie où les événements se pressent avec tant de rapidité, où les siècles ne nous coûtent qu'une heure d'existence, où un reflet magique semble colorer tous les acteurs du drame qui se joue, où les émotions seules sont réelles?

Là, le positif de toutes choses s'efface pour ne laisser que leur essence pure.

Le voulez-vous? d'harmonieux concerts vont se faire entendre, et vous n'aurez pas à subir le râlement de l'accord, la figure contractée des musiciens, les formes bizarres et disgracieuses des instruments ; c'est la vie des âmes, c'est le plaisir sans le regret, c'est l'arc-en-ciel sans l'orage !

Charney s'abandonnait à ses illusions. Fidèle à la douce image de Picciola , c'est elle qu'il appelait, c'est elle qui se montrait à lui la première, toujours sous les mêmes traits, avec les mêmes grâces, jeune, modeste, charmante, lui apparaissant tantôt au milieu de ses anciens compagnons de science ou de plaisir, tantôt près des seuls êtres qu'il avait aimés et qui n'étaient plus, sa mère, sa sœur. Elle renouvelait pour lui les scènes pleines de suavité,

ineffables au souvenir, de l'adolescence et de la famille; elle s'y mêlait comme pour les rendre plus douces encore.

Parfois, elle l'introduisait tout à coup dans une maison d'apparence modeste, mais où respiraient l'aisance et le bon goût. Les gens avec lesquels il s'y trouvait lui étaient inconnus ; mais ils l'accueillaient avec des sourires, et il se sentait là comme jadis au foyer paternel.

Après avoir ranimé sa famille éteinte, ses joies du passé, évoquait- elle donc une autre famille qui devait exister un jour pour Charney et lui préparer les joies de l'avenir ? Il ne pouvait se l'expliquer ; mais à son réveil il prenait confiance dans sa destinée, et tenait régulièrement note, sur son journal de fine toile, des événements de ses rêves : c'étaient les seuls événements heureux de sa vie, sauf sa captivité.

Il arriva pourtant qu'une fois Picciola , dans une de ces fêtes où il avait l'habitude de trouver près d'elle le calme et le bonheur, le frappa d'une subite épouvante. Plus tard, il ne se le rappela que pour croire aux révélations, à la prescience de l'âme.

Yoici ce qui arriva.

Les parfums de la plante marquaient la sixième heure du soir. Jamais ils n'avaient été plus forts, plus puissants : car trente fleurs épanouies concou-

r;iient à entretenir celte asmosphère magnétique au milieu de laquelle il s'assoupissait.

S'écartant de la foule , il respirait l'air sur une verte esplanade , où son fantôme chéri avait seul suivi ses pas. Picciola s'avançait en lui souriant du regard et du geste; et lui, dans une attitude contemplative, il admirait la taille souple de la jeune fille, la légère ondulation des plis de sa robe blanche, qui trahissait l'harmonie de ses mouvements, et les boucles de ses cheveux noirs, d'où ressortait la fleuu accoutumée. Soudain, il la voit s'arrêter; elle chancelle, lui tend les bras; le sceau de la mort est empreint sur son front. Il veut s'élancer vers elle ; un obstacle qu'il ne peut vaincre le retient enchaîné; il pousse un cri et s'éveille. Éveillé, il entend un autre cri répondre au sien ; oui, un cri.... une voix de femme.

Cependant Gharney se retrouve dans sa cour, sur son banc, près de sa plante ! et, cette fois, c'est devant ses yeux corporels et bien ouverts qu'une seconde apparition de jeune fille se montre à lui à travers la petite fenêtre grillée. D'abord cette figure mélancolique et gracieuss, placée dans une demiombre, semble flotter dans le vague ; mais peu à peu il la voit s'éclairer, un regard pénétrant arrive jusqu'à lui : il se lève, s'approche, et tout à coup la douce vision s'efface, ou plutôt la jeune fille s'enfuit.

Quelque rapide qu'ait été sa fuite pourtant, il a entrevu ses traits, sa chevelure, sa taille, la blancheur de sa robe ; il reste immobile ; il pense que son réveil n'est pas complet, et que cet obstacle insurmontable qui, dans son rêve, le séparait de Picciola, c'était une grille de prison !

Ludovic accourut alors en grand ébahissement, et trouvant Gharney encore tout troublé :

« Signor conte, lui dit-il, est-ce que votre mal va vous reprendre? Tète-Dieu! on fera venir les médecins, puisque c'est l'ordre ; mais soyez tranquille de nouveau, Mme Picciola et moi, en dépit d'eux, nous nous chargerons de la guérison.

— Je ne suis point malade, répondit Charney, à peine revenu de son émotion ; qui a pu vous faire croire?...

— La fille de Yattrapeur de mouches, donc ! Elle vous a vu, vous a entendu crier, et s'est hâtée de m'avertir : n'a -t- elle pas bien fait, la pauvre enfant? »

Gharney devint pensif. Il se ressouvint alors seulement qu'une jeune fille séjournait parfois dans cette partie de la forteresse.

« La ressemblance que j'ai cru trouver entre l'étrangère et Picciola n'est qu'une erreur de mes sens, un effet d'optique des plus simples et des plus vulgaires, se dit -il. Souvent ainsi, par un phénomène de la vision, l'œil durant quelque temps

emporte avec lui l'image de l'objet sur lequel il s'était d'abord reposé. C'est chose étrange que de voir ce doux mirage passer môme de la vie illusoire à la vie réelle, du songe au réveil! L'image de Picciola, cependant, ne revivait pas entière dans la jeune fille de la prison, et d'abord celle-ci ne portait point une fleur dans ses cheveux. »

Tout en les comparant, il se rappelle l'intérêt que lui a déjà témoigné la jeune Piémontaise, au dire du vieillard..

Elle a été compatissante pour lui durant sa maladie; c'est à elle qu'il doit la possession du précieux microscope ; elle s'est intéressée à ses travaux, à ses douces études ; à l'instant même, en lui dépêchant Ludovic, ne vient-elle pas de lui donner encore un témoignage de bienveillance !

Et Charney, le cœur rempli d'une vive gratitude, éprouve un impérieux besoin delà manifester. Mais comment ?

Non sans hésiter, non sans s'adresser un reproche secret, comme si dans ce moment il se rendait coupable d'une profanation, il rompt, il cueille silencieusement, et d'une main émue, un petit rameau fleuri sur sa plante.

« Autrefois, se dit-il en lui-même, que d'or j'ai follement prodigué pour couvrir de perles et de diamants des fronts prostitués au parjure ! A com-

bien de femmes trompeuses et d'amis menteurs n'ai-je pas jeté ma fortune par lambeaux, sans m'en plus soucier alors que des propres sentiments de mon cœur, que je mettais aussi sous leurs pieds et sous les miens! Ah! si l'objet donné n'acquiert de prix que par la valeur qu'on y attache, je le jure, jamais n'a été offert par moi un don plus précieux que celui-là que je t'emprunte aujourd'hui, Picciola ! » Et remettant le petit rameau aux mains du geôlier: « Mon bon Ludovic, présentez ceci de ma part à la fille de mon vieux compagnon. Dites-lui que je la remercie de l'intérêt qu'elle daigne me porter, et que le comte de Gharney, pauvre et prisonnier, ne possède rien de plus digne de lui être offert. »

Ludovic reçut la fleur d'un air stupéfait.

Il avait fini par s'identifier tellement à l'amour que ressentait le prisonnier pour sa plante, que c'est à peine s'il concevait comment un si léger service pouvait valoir à la fille de Yattrapeur de mouches une marque de si haute munificence.

« C'est égal ! per il capo di san Pasquale ! dit-il en sortant, ils n'ont vu encore ma filleule que de loin ; ils vont juger sur l'échantillon combien elle est gentille et comme elle a bonne odeur ! »

Quant à Gharney, il lui faudra faire avant peu bien d'autres sacrifices de ce genre, car l'époque de la fructification arrive pour sa Picciola. Quelquesunes de ses fleurs ont déjà perdu leurs brillants pétales; leurs étamines devenues inutiles sont tombées, comme autrefois les cotylédons, lorsque les premières feuilles, arrivées à l'âge de la force, ont pu se passer de leur secours. Maintenant l'ovaire, contenant le germe des graines, commence à se gonfler sous le calice élargi. Les fleurs mères se dépouillent de leur éclat, comme ces femmes dédaigneuses d'une vaine parure quand arrivent pour elles les soins sacrés de la maternité.

140 " PICC10LA.

Charney se prépare à de nouvelles observations, les plus grandes, les plus sublimes qu'il eût faites encore sans doute; car elles se rattachent à la durée des races créées, à la reproduction des êtres, d'ont la fécondation n'est que l'acte déterminant. Déjà, en analysant un bouton, coupé, détaché de la tige par la morsure d'un insecte, il a entrevu ce germe primitif, cet embryon débile, qui n'est pas né des amours de la fleur, mais qui en a besoin pour vivre et se développer. Prévoyance admirable, combinaison saisissante de la nature, et que la science n'a pu expliquer encore ! Il s'agit aujourd'hui de l'enfantement de l'être complet, de cette graine dont l'étroite enveloppe contient la plante tout entière; phénomène dont les autres n'ont été que la préparation. Le moment est venu pour l'observateur d'étudier la gestation de l'œuf végétal à toutes ses époques, dans le bouton, dans la fleur brillante et parée, sous le calice découronné de ses pétales. Il va lui falloir de nouveau mutiler Picciola ; mais ne réparera-t-elle pas facilement ses pertes? De tous côtés, aux nœuds de sa tige, sous l'aisselle de ses feuilles, surgissent de naissants rameaux, s'annonce une floraison future; puis Charney saura la ménager.

Demain donc il se mettra à l'ouvrage.

Le lendemain, il prend place sur son banc, avec

PICCI0LA. 141

celte gravité de l'homme qui va tenter une expérience difficile et dont le succès peut se faire attendre. Au premier coup d'œil jeté sur sa plante, il est surpris de l'état de langueur manifesté dans toutes ses parties. Les fleurs, courbées sur leurs pédoncules, semblent n'avoir plus la force de se tourner vers le soleil ; les feuilles, à demi renversées, ont perdu l'éclat de leur luisante verdure.

Charney pense d'abord qu'un violent orage se prépare , et , dans un premier mouvement , il dispose ses nattes, ses tresses, pour garantir Picciola des atteintes trop rudes du vent ou de la grêle.

Cependant le ciel est pur de nuages, l'air est calme, et l'invisible alouette chante, perdue dans l'espace.

Son front se rembrunit. Après un instant de recueillement : « Elle manque d'eau, » se dit-il. Il court en chercher dans sa chambre, s'agenouille devant la plante , en écartant ses rameaux inférieurs pour mieux l'arroser au pied, et demeure tout à coup frappé d'immobilité. Son regard se fixe à terre, sur un même point; le bras qui soutient l'arrosoir reste suspendu, et tous les signes de la stupeur passent sur son front. Il vient de découvrir la source du mal.

Picciola va mourir.

142 PICG10LA.

Tandis qu'elle multipliait devant lui les Heurs et les parfums pour ses études et ses plaisirs , sa tige aussi se développait. Resserrée à sa base entre deux pavés , étranglée sous une double pression, elle s'est d'abord entourée d'un large bourrelet; mais le frottement l'a bientôt déchirée aux angles du grès , et les sucs nourriciers de la plante se perdent par plusieurs fissures à la fois.

Le sol manque à Picciola ; épuisée de force et de sève , elle va mourir si on ne lui porte un prompt secours! Elle va mourir! Charney le comprend. Il n'est qu'un moyen de la sauver : c'est d'enlever les pavés qui pèsent sur elle ; mais le peut-il? privé d'outils, ses efforts seraient impuissants.

Il s'élance vers la petite porte d'entrée; il y frappe à coups redoublés en appelant Ludovic. Celui-ci se montre enfin.

Le récit, la vue du désastre, le laissent confondu ; mais, malgré le sentiment d'intérêt que lui inspire sa filleule , aux prières de Charney qui le conjure d'enlever les pavés , à ses emportements mêlés de supplications, il ne répond que par ces mots, qu'il accompagne d'un gros soupir et d'un mouvement d'épaule :

« Et ma consigne donc! signor conte. »

Cette fois, le prisonnier lui offre, non plus un bijou de sa précieuse cassette, mais la cassette entière, avec tout ce qu'il possède. Ludovic se redresse, serre fortement ses bras contre sa poitrine, et reprenant ses allures de geôlier, son ton moitié provençal, moitié piémontais :

« Per Bacco! mordions! vous m'offririez un trésor.... je suis un vieux soldat, et je connais l'ordre. Adressez-vous au commandant.

— Nonl s'écrie Charney; plutôt briser moi-même ces pavés, les arracher de terre, dussé-je y laisser mes ongles !

— C'est ce que nous verrons ! En tout cas, à votre aise ! »

Et Ludovic, qui, en entrant dans le préau, a pris soin d'éteindre à demi sa pipe avec le pouce, et la lient à distance en s'adressant au prisonnier, la replaçant brusquement sous sa lèvre, la ranimant par une forte aspiration, se dispose tout à coup à s'éloigner. Charney le retient.

« Mon bon Ludovic, vous que j'ai toujours trouvé compatissant, ne pouvez- vous donc rien pour moi.... rien pour elle?

— Trondédious ! dit celui-ci, cherchant à se détendre par des jurons de l'émotion qui le gagne ; donnez-moi la paix, vous et votre maudite giroflée! Pardon pour la povera ; elle n'est pas cause

de votre diabolique entêtement. Quoi! vous aurez le cœur de la laisser mourir ainsi sans secours !

— Mais que faire?

— Adressez-vous au commandant, vous dis-je.

— Jamais !

— Voyons, dit Ludovic, si ça vous coûte, voulezvous que je lui en parle, moi!

— Je vous le défends, lui cria Charney.

— Comment ! vous me le défendez ! reprit le geôlier. Dannazione ! Ai-je des ordres à recevoir de vous? Si je voulais lui en parler, moi! Eh bien, non! je ne lui en parlerai point. Au fait, vous avez raison, est-ce que ça me regarde? Qu'elle meure, qu'elle vive! ai-je à m'en soucier? Che m'importa? Vous ne voulez pas? bonsoir!

— Mais votre commandant me comprendra-t-il? Puis-je espérer qu'il me comprenne? dit le comte, s'adoucissant soudain.

— Pourquoi pas ? le prenez-vous pour un kinzer lick ? Expliquez-lui ça gentiment, avec de jolies phrases.... pas trop longues; vous êtes un savant, voilà le moment d'en faire preuve. Pourquoi ne comprendrait-il pas la chose qui vous porte à aimer votre herbe? je l'ai bien comprise, moi. Puis, je serai là, soyez tranquille. Je lui dirai comme c'est bon en tisane, pour toutes sortes de maux....

il n'est pas d'une forte santé...» il a justement son rhumatisme en ce moment..., ça se trouve bien.... il comprendra mieux.... »

Gharncy hésitait encore; Ludovic cligna de l'œil, et lui montra Picciola dans son attitude maladive. Le comte lit un geste, et Ludovic sortit.

Quelques instants après, un homme, en costume moitié civil, moitié militaire, apporta au prisonnier une écritoire complète et une feuille de papier portant le timbre du commandant. Ainsi que Ludovic l'avait annoncé , l'homme resta présent tandis que Charney écrivit sa demande ; il la reprit cachetée de ses mains, le salua, et emporta l'écritoire.

Vous souriez peut-être de mépris en voyant l'orgueil du noble comte s'abattre si facilement, et cette haute volonté céder à l'aspect d'une fleur qui se flétrit. M^lîs Picciola est tout pour le prisonnier; l'avez -vous donc oublié? Ne savez-vous pas ce que peuvent l'isolement et la captivité sur l'esprit le plus fier et le plus ferme? Cet acte de faiblesse que vous lui reprochez , y a-t-il eu recours lorsque lui-même , abattu par la souffrance , manquait de l'air de la liberté, pressé entre les pierres de sa'prison comme sa plante entre ses deux pavés? Non! mais de lui à elle se sont établis des redevances mutuelles , des engagemcnls sacrés : elle

146 PIGCIOLA.

Fa sauvé de la mort; il faut qu'il la sauve à son tour!

Le vieux Girhardi vit Charney se promener de long en large dans sa cour, en s'agitant avec tous les signes de l'attente et de l'impatience. Que la réponse lui paraissait lente à venir! Depuis trois heures déjà son message a été remis au gouverneur; depuis trois heures, la plante achève de s'épuiser par la perte de sa sève. Charney eût vu couler son sang avec plus de calme.

Le vieillard essaya de quelques consolations pour lui rendre l'espoir; plus expérimenté que lui sur la connaissance des végétaux et de leurs maladies, il lui indiqua un moyen de fermer les blessures de Picciola, de la préserver du moins de l'un des dangers dont elle était menacée.

D'après son conseil, Charney, avec un mélange de mousse, de paille hachée finement et de terre humectée, composa un mastic qu'il appliqua sur la plaie. Son mouchoir déchiré lui fournit des bandages et des ligatures pour le fixer en place.

Dans ces occupations, une heure encore passa; mais la réponse n'arrivait pas.

Le moment du dîner venu, Ludovic entra dans la cour : sa contenance brusque et affairée n'annonçait rien de bon. A peine s'il daigna répondre aux questions du prisonnier par des phrases

saccadées et tranchantes. « Attendez, diavolo ! — Vous êtes bien pressé ! — Laissez-lui le temps d'écrire! »

Il semblait pressentir le rôle qu'il devait jouer dans tout ceci et s'y préparer à l'avance.

Charney ne dîna pas.

Il tacha de patienter en attendant l'arrêt de vie ou de mort de Picciola, et, pour se donner du courage, il s'efforça de se prouver à lui-même que le gouverneur ne pouvait, sans être un homme cruel, lui refuser une demande aussi simple.

Son impatience, cependant, s'irritait de plus en plus d'un pareil retard ; il s'en étonnait, comme si le commandant n'avait pu avoir d'affaire plus pressée à expédier que celle-là. Au moindre bruit, ses yeux se tournaient tout à coup vers la petite porte par laquelle il croyait toujours voir revenir son message.

Le soir arriva; rien ! la nuit.... rien! il n'en put fermer l'œil.

Le lendemain, de grand matin, cette réponse si vivement attendue lui fut enfin remise. Le commandant lui disait, dans un style sec et laconique, qu'aucun changement ne pouvait être fait aux murs, fossés ou fortifications de la citadelle, sans une autorisation expresse du gouverneur de Turin ; que, sur la demande du sieur Charney, il en 'référerait à Son Excellence : car, ajoutait-il, le pavage d'une cour de prison, c'est encore une muraille.

Charney resta confondu à la lecture de ce message. Faire de l'existence d'une fleur une question d'Etat! un déplacement de fortifications! Attendre la décision du gouverneur de Turin! Attendre un

siècle quand un jour peut tuer! Ce gouverneur ne voudra-t-il pas à son tour en référer au ministre, le ministre à l'empereur, l'empereur au sénat? Oh! qu'alors son mépris des hommes se réveille profond! Ludovic lui-même ne lui semble plus que l'agent de son bourreau. Au cri de son désespoir, l'un répond en langage administratif; à ses supplications , l'autre oppose sa consigne militaire.

Il se rapproche de la malade, dont l'éclat s'affaiblit, dont les couleurs s'effacent. Il la contemple avec tristesse. C'est son bonheur, c'est sa poésie qui s'en vont! Ses parfums n'accusent plus qu'une heure trompeuse, comme une montre détraquée dont les ressorts s'arrêtent; chaque corolle, repliée sur elle-même, a cessé de se tourner vers le soleil, ainsi qu'une jeune fille mourante ferme les yeux pour ne point voir l'amant qu'elle craint de trop regretter.

Au milieu de ses réflexions désolantes, la parole de son vieux compagnon de captivité se fit entendre encore :

« Cher monsieur, lui disait avec son accent paternel le bon vieillard, baissant la voix et courbant son front jusqu'aux derniers barreaux de sa grille pour se rapprocher autant que possible de celui auquel il s'adressait, si elle meurt.... et elle mourra, je

le crains.. .. que ferez-vous ici, seul, tout seul? Quelles occupations pourront vous distraire après celle-là, qui avait tant de charmes pour vous? L'ennui vous tuera à votre tour : la solitude interrompue redevient si lourde! Vous n'y pourrez résister; c'est comme moi, si maintenant on me séparait de ma fille, de ma Teresa, de cet ange gardien dont le sourire sait me consoler de tout? Quant à votre plante, le vent des Alpes vous en avait sans doute apporté le germe, ou peut-être, en passant, un oiseau en laissa-t-il tomber une graine dans cette cour; mais maintenant une même circonstance vous enverrait une autre Picciola, ce ne serait que pour renouveler le regret laissé par la première, car d'avance il faudrait vous attendre à la voir mourir comme elle. Croyez-moi, cher monsieur, laissez agir mes amis; fléchissez enfin. La liberté vous sera plus facile que vous ne pensez.... On cite déjà plusieurs traits de clémence et de générosité du nouvel empereur. Dans ce moment il est à Turin, et Joséphine l'accompagne. y>

Il prononça ce dernier nom comme si la certitude du succès y était attaché.

« A Turin? interrompit Charney en redressant vivement sa tête, jusque-là penchée sur sa poitrine.

— A Turin, depuis deux jours, répéta le vieil-

lard, tout joyeux de ne pas voir, cette fois comme l'autre, ses bons conseils n'exciter dans l'esprit du comte qu'une attention douteuse.

— Et quelle est la distance exacte de Fénestrelle à Turin?

— En prenant par Giaveno, Avigliano et la grande route, il y a près de seize lieues.

— Combien de temps faut -il pour les franchir ?

— Dix ou douze heures au moins; car en ce moment la route doit être obstruée par les troupes, les équipages, les chariots de tous les alentours qui se rendent aux fêtes.... Le chemin qui tourne par les vallées en côtoyant le fleuve est le plus long sans doute; mais il demanderait moins de temps, je crois.

— Dites-moi, monsieur, par vos communications avec le dehors , Irouveriez-vous quelqu'un qui pût se diriger sur Turin aujourd'hui.... ce matin même?

— Ma fille s'en occupera.

— Et vous dites que le général Bonaparte. . . . le. . . . premier consul....

— L'empereur, reprit doucement Girhardi.

— Oui, l'empereur; l'empereur est encore à Turin, n'est-il pas vrai? poursuivit Charney, fortement dominé par une grande résolution. Eh bien,

je vais lui écrire, lui adresser une supplique.... à l'empereur! »

Il pesa sur ce mot, comme pour bien s'affermir dans sa nouvelle route.

« Oh! béni soit Dieu! s'écria le vieillard, car c'est de lui que vous vient cette bonne pensée, où l'orgueil humain a le dessous.... Oui, écrivez, adressez-vous à lui pour votre demande en grâce ; Possombroni, Cotenna et Delarue, mes amis, vous appuieront vivement , comme ils m'appuieront moimême auprès du ministre Marescalchi, du cardinal Caprara, et même de Melzi, qui vient d'être nommé garde des sceaux du nouveau royaume. Mon cher compagnon, nous quitterons peut-être cette prison ensemble, le même jour : vous pour recommencer la vie active et forte, moi pour suivre ma fille où elle voudra aller.

— Pardon, monsieur, pardon, si je ne semble pas encore entièrement satisfait de ces protections que vous m'offrez avec tant de bienveillance et de désintéressement. Mon estime et ma reconnaissance vous sont acquises; mais c'est à l'empereur lui-même qu'il faut que ma demande soit remise, ce soir, demain matin au plus tard. Pouvezvous me répondre d'un messager fidèle et dévoué?

— Oui, comme de moi-même! dit le vieillard après avoir réfléchi quelque temps.

— Encore une question, ajouta Charney; ne craignez -vous point d'être compromis par le service signalé que vous allez me rendre?

— Le plaisir d'obliger efface toute crainte, cher monsieur. Puissé-je quelque peu soulager votre infortune, advienne que pourra. Je sais me soumettre aux décrets du ciel. »

Charney se sentit remué jusqu'au fond du cœur par ces paroles si simples ; il contempla le vieillard avec des yeux attendris :

« Que je voudrais presser votre main! » lui dit-il; et il éleva son bras dans la direction de la petite fenêtre. Girhardi passa le sien à travers la grille; mais ce fut vainement; il ne put atteindre la main qui se tendait vers lui. Alors, inspiré par un de ces sentiments d'exaltation tendre, si vifs dans l'âme d'un reclus, il dénoua subitement sa cravate, en retint un bout, jeta l'autre à Charney, qui s'en saisit avec transport, et une double étreinte, une double émotion, donnèrent à plusieurs reprises une vibration affectueuse à ce linge insensible.

En repassant près dePieciola : « Je te sauverai! » murmura Charney.

Rentré dans sa caméra, il prit le plus blanc, le plus fin de ses mouchoirs, tailla soigneusement son cure-dent, renouvela son encre et se mit aussi-

tôt à l'ouvrage. Son placet terminé, ce qui n'arriva pas sans causer de dures angoisses à son orgueil en révolte, de la fenêtre grillée une petite corde descendit le long du mur de la cour; le pétitionnaire'y attacha sa supplique, et la corde remonta.

Une heure après, la personne chargée de remettre le placet à l'empereur prenait, accompagnée d'un guide, sa route à travers les vallées de Suse, de Bussolino et de Saint-Georges, en côtoyant la rive droite de la Doria riparia ; tous deux étaient à cheval ; mais ils eurent beau se hâter, des obstacles inattendus les retardèrent dans leur course- Des pluies récentes avaient défoncé le terrain, la rivière était débordée en plusieurs endroits, des torrents unissaient entre eux la Doria et les lacs d'Avigliano. Déjà les forges de Giaveno, rougissant de plus en plus au loin derrière eux, annonçaient que le jour allait leur manquer bientôt. Trop heureux alors de suivre la voie commune, ils gagnèrent la magnifique avenue de Rivoli, non sans peine; et ce ne fut que bien avant dans la soirée qu'ils arrivèrent à Turin.

Là ils apprirent que l'empereur-roi venait de partir pour Alexandrie.

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