ACTE TROISIEME
MUSARAIGNE
— ?J- Ma foi, moi, je le tuerais, ce marquis... Qu'est-ce que ça coûte, pendant qu'on y est ?...
STROZZI, tranquillement.
Oui, mais nous ne sommes plus dans la vérité, messieurs. On ne tue pas un Strozzi comme cela... d'autant que mon parent, pour l'honneur de la maison, eût toujours évité le scandale d'une rencontre.
FRÉDÉRIC
C'est-à-dire, monsieur le marquis, qu'il eût préféré le guetapens nocturne ! Alors, autre composition, la campagne par un beau clair de lune, et deux assassins guettant le Français!...
STROZZI
Fi donc, monsieur !
MUSARAIGNE, regardant Marthe.
^-- Dame! Ça S'est VU! (.Annibal pose la main sur l'épaule de Marthe.) STROZZI.
Ce sont de ces choses que peut tenter un valet trop zélé, mais où le maître n'a aucune part...
Alors, monsieur le marquis, je vous avoue franchement que la composition m'échappe, et je ne vois pas...
STROZZI
C'est que vous oubliez le personnage important, cher maître, l'intérêt principal, le drame ! la jeune fille ! (Marthe
sans affectation et sans être vue, pousse légèrement la porte de la chambre de Frédéric pour qu'Elena puisse entendre.) Votre duel lie manque pas
d'intérêt; mais voulez-vous une composition mille fois plus émouvante? — Figurez-vous une église! (Musique d'orchestre.) l'église d'un couvent : la nef pleine de religieuses! Au
milieu du chœur, la fille des Strozzi, pâle, mourante, recouverte d'un suaire qui la. consacre à Dieu et la sépare à jamais du monde... et dans un coin... sanglotant à l'ombre d'un pilier, l'insensé qui osait l'aimer, désespéré... mais impuissant devant un sacrifice humain qui est son œuvre!
(La musique cesse, et Strozzi continue.) Voilà, Messieurs, le tableau
que je rêve, qui me séduit, et que monsieur peut transformer en réalité, quand il le voudra.
FRÉDÉRIC, saisi.
Le cloître?...
MUSARAIGNE, à demi-voix.
Le fait est que voilà une chienne de composition !.,.
STROZZI, nettement.
La seule qui convienne!... Pensez-y donc sérieusement, cher maître... nous en reparlerons quand il vous fera
plaisir!... (il salue et remonte : — au moment où il a gravi les premières marches, mouvement violent de Frédéric contenu par Musaraigne et Annibal, Strozzi se retourne, et très-poliment, très-simplement.) Monsieur Au-
vray!... messieurs... j'ai bien l'honneur de vous saluer!...
(il regagne la terrasse et disparaît.)